14 novembre 2005
ANOMIE
ANOMIE
Le concept d’anomie
forgé par Durkheim est un des
plus importants de la théorie sociologique. Il
caractérise la situation où se
trouvent les individus lorsque les règles sociales qui
guident leurs conduites
et leurs aspirations perdent leur pouvoir, sont incompatibles entre
elles ou
lorsque, minées par les changements sociaux, elles doivent
céder la place à
d’autres. Durkheim a montré que
l’affaiblissement des règles imposées
par la
société aux individus a pour
conséquence d’augmenter l’insatisfaction
et, comme
diront plus tard Thomas et Znaniecki, la
“démoralisation” de
l’individu. De
cette démoralisation, Durkheim voit le signe dans
l’augmentation du taux des
suicides. En effet, le suicide “anomique”, qui
vient de ce que l’activité des
hommes est déréglée et de ce
qu’ils en souffrent, a tendance à se multiplier en
période de crise politique ou de boom économique.
De même, il devient
plus fréquent là où les mariages
étant plus fragiles l’homme est apparemment
plus libéré des contraintes morales.
Le concept durkheimien
d’anomie
a fait l’objet de réflexions et de recherches de
la part des sociologues
contemporains, comme Merton et Parsons. Mais le
développement le plus
intéressant, quoique plus ancien, de la théorie
de l’anomie se trouve peut-être
dans les travaux de Thomas et Znaniecki sur les effets de la
transplantation
sociale. Dans leurs études sur les immigrants polonais aux
États-Unis, les
auteurs ont montré que la transplantation provoquait une
“désorganisation
sociale” des familles et, corrélativement, une
démoralisation des individus,
qui mènent une existence dépourvue de but et de
signification apparente. La
théorie de l’anomie paraît
d’importance fondamentale à une époque
qui, comme la
nôtre, est caractérisée par des
changements rapides. En effet, le changement
implique le vieillissement des règles de conduite
traditionnelles en même temps
que l’existence, dans les phases de transition, de
systèmes de règles mal
établies ou contradictoires. Il serait important de savoir
dans quelle mesure
le changement entraîne effectivement la
démoralisation prévue par Durkheim, et
dans quelle mesure cette dernière amène,
à son tour, une détérioration des
institutions. La théorie de l’anomie devrait donc
pouvoir être appliquée à
l’analyse du comportement des individus et du fonctionnement
des institutions
en situation de changement, comme elle a été
appliquée à celles des conduites
déviantes et des transplantations sociales.
1. L’anomie de Durkheim
Comme le rappelle le sociologue
américain Robert K. Merton, le mot
“anomie” est apparu au XVIe siècle à peu
près dans le sens qu’il revêt
aujourd’hui. Mais sa consécration est due
à Durkheim, qui fait un usage
systématique du terme dans sa thèse de doctorat, De
la division du travail
social, et dans son livre Le
Suicide.
Une fois réintroduit par
Durkheim, le mot a été largement
accepté; il est devenu un concept important de
ce qu’on appelle, sans doute improprement, la
théorie sociologique. Des
chapitres consacrés à l’anomie
apparaissent, par exemple, dans les grands ouvrages
théoriques de Merton ou de Parsons.
Anomie et division du travail
Dans De la division du
travail social, Durkheim consacre son livre
troisième aux formes
anormales de la division du travail et le premier chapitre de ce livre
à la
division du travail anomique. L’idée
générale de la théorie de Durkheim
consiste dans l’affirmation que les
sociétés évoluent d’un type
de solidarité
mécanique à un type de solidarité
organique. Dans le premier cas, les éléments
qui composent la société sont
juxtaposés. Dans le second, ils sont coordonnés.
Le passage de la solidarité de type mécanique
à la solidarité de type organique
est associé à l’apparition et au
développement de la division du travail. Nos
sociétés montrent que ce processus de division du
travail ne fait que croître.
Mais si, en théorie,
l’intensification de la division du travail doit augmenter la
solidarité et
l’interdépendance entre les membres
d’une société, si
l’interdépendance entre
les individus a normalement pour conséquence la
dépendance de chaque individu
particulier à l’égard d’un
ensemble de règles implicites ou explicites, on
constate cependant que la division du travail peut avoir des
conséquences
inverses. Ainsi, la spécialisation dans le domaine des
activités
intellectuelles conduit le savant non à la
solidarité mais à l’isolement. Comme
il lui est impossible d’embrasser la totalité de
sa discipline, le
mathématicien va dans certains cas extrêmes, selon
l’exemple de Durkheim,
passer son existence à la résolution
d’une équation particulière. La baisse
du
prestige de la philosophie montre d’ailleurs que la division
du travail
intellectuel entraîne une disparition des valeurs et des
problèmes communs: “La
philosophie, écrit Durkheim, est comme la conscience
collective de la science
et, ici comme ailleurs, le rôle de la conscience collective
diminue à mesure
que le travail se divise.” Mais il existe une autre forme de
la division du
travail anomique, c’est celle qui résulte du
développement économique. Le
développement de la production et des marchés
fait que l’harmonisation des
actions économiques devient impossible (n’oublions
pas que Durkheim écrit en
1893). La règle du producteur est non plus, comme autrefois,
de produire en
fonction de besoins repérables, mais de produire le plus
possible. D’où les
crises qui agitent les systèmes économiques.
D’où, aussi, les conflits sociaux
qui résultent, d’une part, de ce que le
travailleur est limité à des tâches
restreintes, d’autre part, de ce que les contacts entre les
acteurs qui
participent à la production deviennent, par la division du
travail, non plus
étroits, mais plus lâches.
En résumé, il
y a anomie au
niveau de la division du travail social lorsque la
coopération est remplacée
par le conflit et la concurrence, et lorsque les valeurs
qu’acceptent ou les
buts que se fixent les individus cessent d’être
collectifs pour devenir de plus
en plus individualisés. Notons en outre la relation entre
les deux aspects, car
l’individualisation des buts et des valeurs est une des
sources principales des
conflits.
L’anomie est donc un
concept qui
permet de caractériser et les sociétés
et les individus. En effet, lorsque la
division du travail est anomique cela signifie que les individus
n’obéissent
pas à des règles qui leur sont
imposées de l’extérieur, par la
société. Mais
cela signifie aussi que les sociétés sont
organisées de telle manière qu’elles
n’ont pas le pouvoir d’imposer aux individus des
règles permettant d’assurer
l’harmonie sociale. Bref, l’individualisation des
buts et des valeurs est une
conséquence de l’organisation sociale
elle-même.
Le suicide anomique
Dans Le Suicide, le concept d’anomie
réapparaît. Mais il fait ici l’objet
d’une sorte
d’analyse chimique. L’anomie de la division du
travail y est séparée en deux
composantes que Durkheim appelle égoïsme et anomie.
Un être égoïste est celui
qui tire ses règles de conduite et de vie non
d’une autorité morale extérieure,
mais de lui-même. En ce sens, les protestants sont plus
égoïstes que les
catholiques, car les seconds perçoivent des
règles morales comme imposées de
l’extérieur, tandis que les premiers croient
obéir à eux-mêmes. De même,
les
célibataires sont en général plus
égoïstes que les personnes mariées et
les
personnes mariées sans enfant plus
égoïstes que les personnes mariées avec
enfant, car, de l’un de ces états au suivant, on
passe à une situation où le
droit de regard de la société se fait plus
pesant: on condamne plus facilement
une vie déréglée chez un
père de famille nombreuse que chez un
célibataire. En
d’autres termes, l’égoïste est
celui dont les valeurs sont d’ordre individuel
tandis que le non-égoïste obéit
à des valeurs qui dépassent sa propre
personnalité. Le résultat est que
l’égoïste, se sentant moins
porté par la
collectivité, a plus de difficultés à
trouver un sens à son existence.
Durkheim a
démontré que
l’égoïsme était une des
sources du suicide: le taux des suicides est plus
élevé
chez les égoïstes que chez les autres. Cela
provient de ce qu’ils n’existent
que pour eux. L’égoïsme traduit donc la
libération éprouvée par
l’individu à
l’égard des sources de valeurs qui lui sont
imposées de l’extérieur.
Naturellement, le degré
d’égoïsme caractérisant un
individu n’est pas une affaire de choix personnel ou
de psychologie, mais résulte du type de
société dans laquelle un individu est
placé et de la situation qu’il occupe;
c’est pourquoi les célibataires se
suicident plus souvent que les gens mariés et les
protestants plus souvent que
les catholiques.
Quant à
l’anomie, elle est
décrite ici de manière plus précise
que dans De la division du travail
social. Elle caractérise les situations sociales
où les désirs de
l’individu peuvent se manifester librement sans
être bornés par des règles.
L’anomie explique, par exemple, selon Durkheim, que les
suicides croissent en
période de boom économique, car, dans cette
situation, les bornes fixées en
période normale aux espérances de gain sont
déplacées vers une limite qu’on ne
peut plus exactement fixer. De même, il existe une anomie
domestique qui obéit
aux mêmes principes: dans les sociétés
où le mariage est stable, l’homme
bénéficie de la contrainte imposée par
la société à la satisfaction des
passions. Le mariage “règle” la
“vie personnelle” et donne à
l’époux un
“équilibre moral”. Au contraire, dans
les sociétés où le divorce est
répandu,
c’est-à-dire dans les
sociétés où les mariages,
même s’ils n’aboutissent pas à
des divorces, sont plus fragiles, la régulation
exercée par la société est
moins puissante et l’homme ne trouve plus devant lui la
limite imposée à ses
passions. C’est pourquoi, explique Durkheim, le taux des
suicides est plus
élevé dans les sociétés
où le mariage est plus fragile; c’est pourquoi
aussi
les hommes se tuent beaucoup plus que les femmes, car l’homme
est beaucoup plus
sensible que la femme à la régulation que le
mariage impose à ses passions.
Au niveau du suicide,
l’anomie
est donc définie comme caractéristique des
situations où la société cesse
d’exercer une fonction de régulation sur les
passions, qu’il s’agisse des
désirs de promotion ou de gain ou des désirs
sexuels.
Qu’il y ait chez Durkheim
des
aspects moralisateurs, nul ne saurait en douter. Mais
au-delà, on découvre à
travers ce concept d’anomie le principe explicateur
d’un grand nombre de
phénomènes sociaux.
2. Anomie,
désorganisation et démoralisation sociales
L’idée que la
satisfaction de l’individu est liée à
l’existence de cadres sociaux stables qui lui permettent
d’organiser son
comportement et ses désirs en fonction d’un
système d’attente défini a
été
démontrée par de nombreuses études.
Ainsi, Thomas et Znaniecki, dans la
magistrale étude qu’ils ont consacrée
aux paysans polonais transplantés aux
États-Unis, montrent bien comment l’absence de
cadres et de règles sociales
intériorisées contraignent l’individu
à une conduite errante, limitée à la
vie
au jour le jour, à une existence qu’il
perçoit lui-même comme dépourvue de
signification. Arrivant aux États-Unis, le paysan polonais
s’aperçoit très vite
que les valeurs admises dans son milieu d’origine
n’ont plus cours ici. Son
métier, son rang dans la société
étaient, dans une large mesure,
déterminés par
la famille dans laquelle il naissait. De même, ses relations
sociales étaient
largement déterminées par sa naissance. Dans le
nouveau milieu, les relations
sociales, l’activité professionnelle et finalement
le rang social doivent être
“choisis” et conquis par une activité
orientée. Le paysan polonais qui arrive
aux États-Unis se trouve donc entraîné
dans un processus de “désorganisation
sociale”: la famille, ne pouvant plus jouer dans la nouvelle
société le rôle qu’elle
jouait dans l’ancienne, se décompose. Elle cesse
d’assurer sa fonction
économique de société de secours
mutuels, sa fonction sociale de régulateur des
relations sociales, sa fonction psychologique de soutien à
ses membres en
difficulté.
D’autre part, les
Polonais
restent polonais; à chaque pas, ils ressentent ce qui les
distinguent des
Américains. Il résulte donc de ce processus de
désorganisation sociale une
“démoralisation” au niveau de
l’individu: plus de règles stables permettant de
s’orienter sur le marché social, plus
d’aspirations, de desseins. La
disparition des cadres sociaux qui résulte de cette
situation quasi
expérimentale qu’est la transplantation aboutit
à des conduites désordonnées
que Thomas et Znaniecki décrivent à travers de
saisissants documents: on y voit
le paysan déserter son foyer pour y revenir quinze jours
après, et en repartir
à nouveau la semaine suivante, et ainsi pendant des mois.
Les règlements de
comptes les plus violents viennent conclure les débats les
plus futiles. Le chômage
et l’instabilité professionnelles sont chroniques.
Les concepts de
démoralisation
et de désorganisation sociale, introduits par Thomas et
Znaniecki,
correspondent exactement à l’anomie durkheimienne.
Le premier se réfère au
versant individuel de ce concept, le second à son versant
social. Mais leur
analyse confirme – avec de tout autres méthodes,
puisqu’ils utilisent des
analyses de cas cliniques là où Durkheim
s’appuie sur des statistiques de
suicides – le bien-fondé de la théorie
durkheimienne. L’absence de cadres
sociaux stables et de règles sociales
intériorisées conduit non au bonheur,
mais à la démoralisation de l’individu:
son existence n’a plus de
signification, son avenir n’a plus de sens.
Des études
récentes sur les
immigrants en Israël démontrent encore, de
façon apparemment paradoxale, la
validité de la théorie durkheimienne. On a
observé, en effet, que, parmi les
immigrants, ceux qui s’adaptaient le plus rapidement
à la société d’accueil
étaient ceux qui manifestaient le plus haut degré
de traditionalisme et
d’attachement à leurs coutumes et milieu
d’origine. Ce résultat apparemment
surprenant s’explique par le fait que l’attachement
aux traditions est le signe
que l’immigrant n’est pas victime du processus de
désorganisation sociale dont parlent
Thomas et Znaniecki. Il est, en d’autres termes, le signe que
les règles qui
régissaient la communauté d’origine
continuent de fonctionner dans la société
d’accueil. L’immigrant qui s’adapte
rapidement à la société nouvelle est
donc
celui qui retrouve sur place des membres de sa collectivité
d’origine, qui s’y
intègre, et qui y trouve un cadre de
référence et un soutien qui l’incite
à
rechercher une conduite rationnelle dans la
société d’accueil. Il est donc
traditionaliste: c’est pour lui le moyen de manifester son
intégration à la
communauté d’origine qu’il retrouve sur
place. Mais, en même temps, cette
intégration le préservant de la
démoralisation, il est davantage capable
d’adopter une conduite rationnelle dans la
société d’accueil. La petite
collectivité
d’origine installée sur place joue ainsi, en
quelque sorte, le rôle d’un milieu
relais.
Des mécanismes analogues
ont été
constatés à propos des immigrants polonais
installés en France.
3. Anomie et changement social
La théorie durkheimienne
de l’anomie convient donc
admirablement à l’analyse des transplantations,
c’est-à-dire aux situations où
l’individu se trouve placé devant des
systèmes de règles conflictuelles
engendrant une situation de démoralisation,
caractérisée par une absence de
cadres de conduite stable. Mais elle pourrait être
appliquée aussi – cela n’a
guère été fait –
à l’analyse du changement social. Les sociologues
contemporains emploient souvent, pour expliquer la lenteur de
l’adaptation des
individus aux changements rendus souhaitables par le
développement économique,
la notion de résistance au changement. Cette notion est
détestable, car elle
implique une sociologie rudimentaire, située bien en
deçà des analyses
durkheimiennes, supposant, d’une part, des buts sociaux
à atteindre, d’autre
part, une sorte de mauvaise volonté ou de
résistance mécanique due à on ne sait
quelle force de l’habitude de la part des individus.
En réalité,
cette théorie plus
ou moins implicite de la résistance au changement,
qu’on trouve dans de
nombreuses méditations pseudo-sociologiques sur le
changement social, gagne à
être remplacée par la théorie de
l’anomie. En effet, le changement ou la
volonté de changement, ou même la perception plus
ou moins confuse qu’un
changement est souhaitable, doit entraîner, comme dans le cas
de la
transplantation, la formation de systèmes de
règles conflictuelles et, dans les
cas extrêmes – lorsqu’un nouveau
système de règles ne parvient pas à
s’imposer
– des phénomènes de
désorganisation sociale et de démoralisation.
Bref, on
devrait pouvoir appliquer la théorie durkheimienne de
l’anomie, en la reprenant
presque telle quelle, à l’analyse du changement
social. On verrait peut-être
que, dans les phases de transition, caractérisées
par le fait que les règles ne
sont pas encore imposées, le “moral” des
exécutants est particulièrement
affecté et leur conduite erratique. En poursuivant
l’analyse, on découvrirait
peut-être que cet état d’anomie engendre
un renforcement des conflits entre les
sous-groupes, et que ces conflits à leur tour provoquent une
aggravation de
l’anomie. À titre tout à fait
indicatif, c’est un mécanisme de ce genre que
Raymond Aron évoque dans sa préface au livre
d’Antoine et Passeron, La
Réforme de l’Université, dans la
mesure où il fait dériver la crise universitaire
des années soixante, avec les
cercles vicieux qu’elle comporte, d’une absence
politique de croyances ou de
valeurs communes de la part des enseignants. L’analyse
mériterait d’être
perfectionnée et pourrait s’appliquer à
de nombreux problèmes.
Tout cela n’est que
suggestion,
mais vise à montrer que la théorie durkheimienne
de l’anomie doit pouvoir
s’appliquer avec succès à
l’analyse des répercussions du changement sur les
individus et les institutions comme elle a été
appliquée avec succès aux
problèmes de la transplantation.
4. Le concept d’anomie
dans la sociologie contemporaine
L’exposé
précédent montre cependant que la
théorie n’est
pas poussée jusqu’à son terme chez
Durkheim lui-même. Certes, dans la mesure où
il insiste sur le fait que les phénomènes
d’anomie sont surtout
caractéristiques des périodes de
développement économique intense de crise
politique ou de crise économique, il indique les
mécanismes générateurs de
désorganisation et de démoralisation en
période de changement social. Mais ces
mécanismes sont analysés de manière
quelque peu rudimentaire. Cela vient de ce
que la pensée de Durkheim n’est jamais parvenue
à se débarrasser d’une
dichotomie un peu brutale opposant l’individu à la
société. En ce sens, des
travaux comme ceux de Thomas et Znaniecki constituent un
progrès, car ils
analysent, dans un cas particulier certes, mais transposable
à d’autres
situations, les mécanismes générateurs
de l’anomie et les situations créées
par
cette dernière tant au point de vue de l’individu
que de la société.
Les théories de Merton
et de Parsons
En revanche, nous ne croyons pas
que certaines
tentatives contemporaines de cla-rification de la théorie de
l’anomie
contribuent sensiblement à son progrès. Nous
pensons particulièrement à
l’analyse de Robert K. Merton. Selon Merton,
l’anomie résulte du fait
qu’une société peut proposer
à ses membres certaines fins sans leur donner les
moyens de les réaliser. Ainsi, la
“réussite” sociale est – cela
est
généralement admis – une fin que la
société industrielle impose à ses
membres.
Mais en même temps, de nombreux individus, par la situation
sociale dans
laquelle les place leur naissance, ne peuvent réaliser cette
fin. D’où
l’apparition de plusieurs types de conduites
déviantes, correspondant au rejet
soit des fins, soit des moyens conçus comme recevables par
la société, soit à
la fois des fins et des moyens.
Plus satisfaisante est
peut-être
la théorie de Parsons, qui décrit quatre signes
principaux de l’anomie:
l’indétermination des buts, le
caractère incertain des critères de conduite,
l’existence d’attentes conflictuelles et
l’absence de référence à des
symboles
concrets bien établis.
Dans les deux cas, on ne peut
nier un effort pour expliciter les caractères de
l’anomie. En effet, Merton et
Parsons fournissent une définition de l’anomie,
là où Durkheim s’efforce de la
montrer à l’œuvre plutôt que
de la définir. Mais ces définitions ont
l’inconvénient de tarir la source
d’inspiration que peut constituer la notion
durkheimienne. La description que Thomas et Znaniecki font de la
violence chez
les Polonais immigrés aux États-Unis ne se
réduit pas à la négation des fins et
des moyens autorisés par la société.
Cette violence résulte en fait d’un
processus beaucoup plus compliqué. De même, si
l’on voulait adapter la théorie
de l’anomie au changement social, on ne pourrait se
satisfaire de la typologie
des conduites déviantes introduite par Merton. Le
phénomène de démoralisation
que Durkheim évoque à travers ses analyses
concrètes et auquel Thomas et
Znaniecki ont donné un nom n’apparaît
pas dans la typologie de Merton. En
outre, Merton a le tort de loger l’anomie au niveau de
l’individu, alors qu’il
est indispensable de lier l’analyse de la
démoralisation à celle de la
désorganisation sociale.
La théorie durkheimienne
de
l’anomie, grossièrement
énoncée, affirme que l’individu, pour
éviter la
démoralisation, doit voir ses aspirations, sa conduite
guidées et bornées par
un ensemble de règles et pressions sociales. Cette
proposition paraît démontrée
dans la mesure où toutes les études
qu’on a pu faire dans diverses
circonstances montrent que les conduites déviantes ou
erratiques sont la
conséquence normale des situations où la
liberté de l’individu n’est pas
limitée par un système de règles. Pour
préciser et affirmer cette théorie
féconde, la voie paraît être
l’analyse de la genèse de l’anomie. Cela
a été
fait dans le cas des phénomènes de
transplantation. Cela pourrait et devrait
être fait à propos des
phénomènes de changement social dont
l’analyse est si
importante à notre époque.























