23 janvier 2006
Louise Brooks
Louise
Brooks (Loulou)
Louise Brooks
est une actrice américaine, née le 14 novembre
1906 à Cherryvale
(Kansas), et morte le 8 août 1985 d'une crise cardiaque
à Rochester.
Son aura à la fois scandaleuse, naturelle, froide, sensuelle, rebelle et énigmatique me fascine...
Aucune
actrice ne creva jamais plus l'écran avec une telle présence visuelle!
Elle fut unique..... On la surnomma la Mona Lisa du cinéma...
Et pour moi, elle demeure éternellement loulou!
Biographie
Née à Cherryvale (Kansas) en 1906, de son vrai nom Mary Louise Brooks, cette actrice aux cheveux d'un noir d'ébène, à la coupe si singulière, est surtout connue pour ses rôles dans les films muets des années 20 aux États-Unis mais aussi, pour trois de ses films, en Europe en 1929 et 1930.
Ses parents sont quelque peu "absents", et bien qu'ils lui donnent le goût des livres et de la musique - sa mère était une pianiste de talent, lui jouant Debussy et Satie -, ils ne peuvent la protéger d'abus sexuels de la part d'un voisin. Cela aura une influence majeure sur sa vie et sa carrière - elle affirmera plus tard être incapable d'aimer vraiment.
Encore adolescente, elle
débute sa carrière d'artiste comme danseuse dans
la révolutionnaire compagnie de danse moderne de Denishaw, où se trouvent
également Martha Graham, Ruth
St. Denis et Ted Shawn.
Après son départ en raison d'une brouille due
à son caractère trop
obstiné, elle se tourne vers ses amis les plus influents et
obtient
bientôt un rôle de danseuse dans les Ziegfeld
Follies à Broadway, où elle se fait
immédiatement remarquer par les studios
américains (à l'époque
basés à New York) par sa grande beauté.
Elle signe chez Paramount où elle passera la plus grande partie de sa carrière. En 1925, elle obtient un rôle (non crédité) dans le film muet The Street of Forgotten Men. Bientôt, elle obtient les premiers rôles dans un certain nombre de comédies légères, jouant notamment aux côtés d'Adolphe Menjou et W. C. Fields. Elle se fait remarquer en Europe grâce à son rôle pivot d'une vamp dans le film muet de Howard Hawks, A Girl In Every Port (1928).
Elle trouve son meilleur rôle américain dans l'un des derniers films muets, Beggars Of Life (1928), dans le rôle d'une fille de la campagne en fuite, avec Richard Arlen et Wallace Beery qui interprètent des clochards qu'elle croise en route. Fait rare pour l'époque, la plus grande partie de ce film est tournée en extérieurs, et le boom microphone est inventé pour ce film par le réalisateur William Wellman qui en a besoin pour tourner l'une des premières scènes parlantes du cinéma.
A cette période
de sa vie, elle est au firmament. Elle est
régulièrement invitée chez le
milliardaire William Randolph Hearst, à San
Simeon. Sa coiffure si unique déclenche une
nouvelle mode, et elle est bientôt imitée par de
nombreuses femmes dans le monde entier.
Peu après le tournage du film, Louise, qui se tient soigneusement à l'écart du "milieu" hollywoodien, refuse d'enregistrer des paroles pour le film muet The Canary Murder Case et part en Europee tourner sous la direction de G.W. Pabst, le célèbre réalisateur expressionniste allemand, mettant un terme à sa carrière à Hollywood.
Dans Loulou (1929), son rôle de Loulou, une femme misérable aux prises avec Jack l'éventreur après une série d'escapades salaces, fait d'elle une icône de la vie et de la mort dans la période jazzy. Ce film est renommé pour son traitement cru des moeurs sexuelles d'alors, y compris la première apparition à l'écran d'une lesbienne. Louise joue ensuite dans les sociodrames controversés que sont Diary Of A Lost Girl (1929) et Prix de beauté (1930), ce dernier étant tourné en France et offrant une fin aussi choquante que fascinante. Tous ces films sont largement censurés, étant très "adultes" dans leur propos et considérés comme choquants en raison de leur affichage de la sexualité, sans compter une critique acerbe de la société. Bien que passés inaperçus à l'époque en raison du succès des films parlants, ces trois films furent plus tard reconnus comme des pièces maîtresses du cinéma muet, son personnage de Loulou étant désormais mythique.
Louise est
considérée comme l'une des premières
actrices
"naturelles" du cinéma, son jeu étant subtil et
nuancé par rapport à de
nombreux acteurs du cinéma muet. Le gros plan
était en vogue chez les
réalisateurs, et le visage de Louise s'y prêtait
parfaitement.
Louise a toujours été égocentrique, parfois d'un caractère difficile, et elle n'hésitait pas à user de sa verve acidulée lorsque l'occasion s'en présentait. De plus, elle s'était promise de ne jamais sourire face à la caméra, sauf si elle y était obligée, et bien que la plupart de ses photos la montrent avec une expression neutre, on peut parfois la voir arborer un sourire éblouissant. De son propre aveu, c'était une femme libérée, encline aux expériences, posant même nue pour des photographes, et ses liaisons avec de nombreuses vedettes du cinéma sont (à juste titre ?) légendaires.
Elle était également dépensière, mais gentille et généreuse envers ses amis, presque à l'excès. Lorsqu'elle retourne à Hollywood, elle est sur liste noire et ne peut reconquérir son succès d'antan. Des rumeurs propagées par les studios laissent entendre que sa voix n'ést pas adaptée aux films parlants, ce qui est faux.
En 1938, après avoir été humiliée de se retrouver dans des films de série B où les studios l'avaient casée pour lui faire regretter son dédain d'antan, elle se retire du show business, et retourne à Wichita (Kansas), la ville de son enfance.
Mais elle n'y trouve pas
la tranquillité qu'elle y espérait. Elle
écrit : "Les
gens de Wichita étaient jaloux de mon succès, ou
me méprisaient pour
mes échecs. Et tout cela ne m'enchantait pas vraiment. Je
dois
reconnaître qu'une malédiction pèse sur
moi : mon proche échec en tant
qu'être humain dans cette société."
Elle retourne vers l'Est et travaille pendant quelques années comme vendeuse dans un magasin Saks sur la Cinquième Avenue à New York, puis vit aux frais de divers hommes fortunés. Hélas, Louise a toujours aimé l'alcool, elle y sombre bientôt, mais parvient à exorciser ses démons : c'est le début de sa seconde vie. Les historiens français du cinéma redécouvrent ses films au début des années 50, prétendant (souvent pour plaisanter) voir en elle une actrice dont le talent dépassait même celui de Marlene Dietrich et Greta Garbo, mais cela a pour effet de lui attirer un nouveau public et la réhabilite même dans son propre pays.
James Card, le conservateur des films de la George Eastman House, la retrouve recluse à New York et la persuade de le suivre à Rochester. Avec son aide, elle devient une scénariste reconnue. Un recueil de ses écrits, plein d'esprit et pertinents, paraîtra en 1982 sous le nom de Loulou à Hollywood. Le scénariste Kenneth Tynan dresse d'elle un portrait avantageux dans son essai La Fille au Casque Noir, dont le titre fait allusion à sa coupe de cheveux si particulière et devenue mondialement célèbre.
Elle donnait rarement des
interviews, mais était en bons termes avec John Kobal et Kevin Brownlow,
deux historiens du cinéma, et ils purent coucher sur papier
certains
aspects de son étonnante personnalité. Elle
vécut seule, de son propre
choix, pendant de nombreuses années, et mourut paisiblement
en 1985 après avoir longtemps souffert d'arthrite et
d'emphysème.
Après sa mort, un excellent film biographique, Louise Brooks: Looking For Lulu, fut réalisé en 1998.
Elle se maria deux fois mais n'eut jamais d'enfants - elle aimait à se décrire comme un ruisseau aride ("Barren Brook" en anglais). Son premier mari fut le réalisateur Edward Sutherland dont elle divorça. Le second fut le millionnaire de Chicago, Deering Davis qu'elle épousa en 1933. Deering la quitta 5 mois plus tard, et ils divorcèrent en 1937.
Louise Brooks est encore dans toutes les mémoires. Elle est considérée comme l'une des plus grandes actrices de l'histoire du cinéma, et l'une des plus belles stars jamais photographiées.
Filmographie sélective
films muets
- 1926 : Au suivant de ces messieurs (A Social Celebrity) de Malcolm Saint-Clair
- 1927 : Un homme en habit (Evening Clothes) de Luther Reed
- 1928 : Les Mendiants de la vie (Beggars of Life) de William A. Wellman
- 1928 : Une fille dans chaque port (A Girl in Every Port) de Howard Hawks
- 1929 : The Canary Murder Case de Malcolm Saint-Clair
- 1929 : Loulou (Die Büsche der Pandora, Pandora's box) de Georg Wilhelm Pabst
- 1929 : Le Journal d'une fille perdue (Das Tagebuch einer Verlorenen) de Georg Wilhelm Pabst
films parlants
- 1930 : Prix de beauté de Augusto Genina
- 1937 : Hollywood Boulevard (King of the Gamblers) de Robert Florey
A eu une romance avec :
- Humphrey Bogart
- Charlie Chaplin
- Greta Garbo
- William S. Paley
s'est mariée avec :
- Edward Sutherland (réalisateur)
- Deering Davis (playboy)
Rencontre avec Louise
Brooks
interview de Patrice Hovald (1967)
"Aux yeux de tous les amoureux, de tous les "amants" vous
êtes "Loulou". Pour des millions d'hommes et de femmes qui
aiment le cinématographe, vous avez
été ce personnage. C'est-à-dire que,
pour nous, vous vous êtes identifiée avec
l'héroïne du film de Georg Wilhelm Pabst. Vous
êtes un des rares mythes du cinématographe. En
êtes- vous consciente?"
"Votre
première question? 'pour des millions d'hommes et de femmes
qui aiment le cinématographe ...' m'a beaucoup
intriguée! En effet, pour autant que je me souvienne et
à une seule exception près, je n'ai jamais eu
d'admiratrices pour mes films. Or, pour durer, une vedette ne doit pas
seulement être admirée, mais imitée par
les femmes. Ce qui m'intrigue, c'est de savoir pourquoi certaines stars
sont imitées par les femmes alors que d'autres ne le sont
pas. Dans les années Vingt, ce fut le cas de Clara Bow, mais
pas celui de Colleen Moore; dans les années Trente Garbo
mais pas Dietrich. Dans les années Cinquante, mes films ont
été repris après plus de vingt ans au
cours desquels je suis tombée dans l'oubli le plus total. En
Novembre 1958, Henri Langlois m'a rendu hommage. Sauf lors de mon
arrivée et à quelques autres occasion, j'ai
passé ce mois à l'hôtel Royal Monceau,
dans une petite chambre grise, dans un petit lit metallique recouvert
d'un édredon rouge. Je ne voulais aller nulle part. C'est
pourquoi, Langlois avait demandé à Lotte [Eisner]
de venir me voir tous les aprés-midi. Quand elle entra dans
ma chambre, le premier jour, elle me jeta un regard et dit: 'Je n'aime
pas les femmes'. Peut-être était-elle au courant
des bruits selon lesquels j'aurais été lesbienne.
Quoi qu'il en soit, cela me fit tellement rire, qu'elle
éclata, elle aussi de rire. Joyeux comme celui d'un enfant,
ce rire scella entre nous une indéfectible
amitié. Elle m'avait apporté du pain de seigle, du
fromage et des pommes toutes dorées; je lui ai
donné du café et du chocolat
américain. Ensuite, nous avons parlé de gens et
de films, mais surtout de littérature: Proust, Goethe,
Tolstoï, Dickens, Samuel Johnson, Ring Lardner. Lotte semblait
avoir lu tous ces génies dans leur propre langue et elle m'a
beaucoup appris ..."
"Il y a eu des milliers de visages nés au cinema
après le vôtre, dont celui de Marylin Monroe et
plus récemment celui de Julie Christie. Et pourtant, le
vôtre, après quarante ans, est resté
inoubliable. Je pense que ce fait est dû à votre
totale rupture avec ce qu'auparavant on avait vu à
l'écran. Le visage de Loulou est celui - là
même de la femme moderne, celui dont tout homme - et nombre
de femmes - rêvent inconsciemment ou ... consciemment. Ai -
je raison? Quel est votre sentiment à ce sujet?"
"Chaque fois que j'ai vu
mes films, j'ai eu le sentiment d'une corvée
plutôt stupide. En l'occurence, il ne peut y avoir pour moi
ni mystère, ni surprise. C'est d'ailleurs la raison pour
laquelle je ne suis pas curieuse. Je ne crois pas que l'on puisse
apprendre une quelconque technique d'interprétation, sauf
celle d'un autre acteur qui apprendre son métier. Les
comédiennes qui me fascinent sont celles qui, comme Greta
Garbo et Simone Signoret, offrent un insondable mystère dans
la manière dont elles réagissent devant une
situation donnée; celles qui, comme Marylin Monroe,
conservent une constante pureté en dépit de
danses 'sexy' strictement vulgaires; celles qui, comme Jean Harlow et
Ava Gardner, m'écrasent de leur
générosité. La rapidité
explosive et l'esthétique qui partecipent des gestes de
Shirley MacLaine me coupent le souffle."
"Marlène Dietrich était issue de Josef von Sternberg,
Garbo de Maurice Stiller,
Louise Brooks est - elle issue de Pabst?"
"Pabst n'a pas
créé Louise Brooks: il l'a
réalisée, libérée. En 1928,
il m'avait vue dans A girl in every port de Howard Hawks et avait pris
des contacts à Hollywood pour Loulou. Bien qu'il ne
m'eût jamais rencontrée et qu'il ignorât
tout de moi jusqu'à mon arrivée à
Berlin, il avait, je ne sais comment, deviné que
j'étais 'sa' Loulou. En 1958, j'ai envoyé
à Pabst un mot amer parce que, 'maintenant', on me
considérait comme une grande comédienne. Il me
répondit: "Vous étiez une grande
comédienne parce que vous aviez une forte
personnalité."
"Quels ont été vos rapports avec Pabst pendant le
tournage de Loulou? Il est rare d'observer un tel accord avec un
metteur en scène et son interprète. N'est ce
là qu'une apparence ou bien l'exigence de Pabst
répondait - elle à vos propres aspirations?"
"Dès l'instant
où je l'ai rencontré, je n'ai pas
cessé d'adorer Pabst. Quelquefois, il disait que
j'étais 'la plus belle et la plus fascinante femme qu'il ait
jamais vue', quelquefois, il disait que j'étais 'une vraie
chienne' parce qu'il ne pouvait pas se faire à
l'idée que la Loulou réelle, à
l'instar de la Loulou du film, collectionnait les amants. Au travail,
l'entente était si parfaite entre nous qu'il ne disait
presque rien. Je ne parlais pas l'allemand; il parlait, lui, un
excellent anglais. Cependant, parce qu'il manquait de pratique d'une
part, en raison de la présence des autres acteurs allemands,
d'autre part, il dirigeait dans sa langue. Une seule fois, lors du
tournage de Diary of a lost girl, nous ne nous sommes pas compris et
j'ai fichu une scène en l'air en ne fermant pas une porte.
'Die Tür zu, die Tür ist zu', hurla - t - il. Bon
sang, ne pouvait - il pas parler anglais!"
"La liberté de Loulou était - elle votre propre
liberté? L'a - t - elle été toute
votre vie? Si oui, avez - vous eu à en souffrir dans vos
rapports avec la societé?"
"La liberté de
'Loulou' est ma propre liberté. Quand, après
n'avoir pas réussi à me persuader de rester en
Allemagne pour tourner des films, Pabst me prédit que la fin
de Loulou serait ma fin, il n'était pas loin d'avoir
'horriblement' raison. Il savait que, comme Loulou, je n'attachais
aucune importance à moi - même. Je n'ai revu
Loulou qu'en 1957, lorsque le film m'a été
projeté ici, à Eastman House, à
Rochester. Pabst sentait que je me laissis aller et que
j'étais un objet pour quiconque me prendrait en main. J'ai
fait fi de la sécurité et des conventions
sociales. Je haïssais Hollywood. Aprés un an de
mariage, je me suis rebellé contre mon état de
'Mrs. Sutherland'. Maîtresse d'un
célèbre millionnaire, j'ai trouvé
insupportable d'être un jouet sexuel, tombée plus
bas qu'une fille dont on paye les services. Je suis devenue une sorte
de clocharde. C'est alors qu'on m'a rejetée."
"Qu’est-ce Loulou à vos yeux? Avez-vous lu la
version établie Freddy Buache? Les scènes
originales coupées par les différentes censures
et qui manqueraient dans cette version sont-elle nombreuses?
Lesquelles?"
"Pour moi Loulou est la
projection de Louise Brooks. J’ai eu un peu plus de chance
puisque j’ai été
élevée – encore que dans une totale
indifférence – par des parents
cultivés. Bien qu’à huit ans
j’aie été séduite par un
quadragénaire – un certain Mr. Flower - , ma vie
n’a pas commencé comme celle de Loulou,
à danser, au hasard dans des rues de la ville, sous la
surveillance d’une espèce de maquereau. En 1954,
j’ai été sauvée
d’un désastre irrémédiable
par une pension de mon fameux millionnaire. Je suis très
fière de l’opinion flatteuse que Freddy Buache a
de mes films. En ce qui concerne la censure, chaque pays a
coupé dans Loulou et Diary selon ses propres exigences. En
France, l’amie lesbienne de Loulou est devenue une amie tout
court, le fils de son mari est devenue son secrétaire!"
"Quel a été l’accueil du public en
1928-1929?"
"Quand
Pandora’s box fut réalisé en 1928 et
présenté dans une version mutilée,
tous les critiques m’éreintèrent. Ils
étaient absolument indignés qu’une
Américaine ait pu interpréter le personnage de
Loulou. Ils disaient que je ne savais rien faire. Ils me voulaient
à l’image de Asta Nielsen, frémissante,
douloureuse. La vérité, c’est
qu’une fille, jeune encore, n’a pas le temps, au
cours d’un tournage, de penser à des choses
classées en bonnes ou mauvaises, par conséquent,
elle ne peut donc pas jouer la « souffrance ». Sur
le plan symbolique, Loulou est une force vive qui ne connaît
rien de l’amour jusq’à ce
qu’elle ait dit « JE T’AIME »
à Jack the Ripper. À l’instar
d’une graine, elle doit mourir pour naître
à la vie. Le héros de Loulou est un vieux
maquereau qui sait ce qu’il veut et qui l’obtient.
J’ai vu Pandora’s box en séance
publique. Les gens ont détesté cela.
Voilà un monde qui, pour avoir à sa disposition
de jeunes putains, doit vendre aux hommes comme aux femmes le mythe de
la prostitution considérée comme une chose
plaisante - voir Never on Sunday. La
vérité qui veut que les clients des
prostituées peuvent être des voleurs, des
souteneurs, des assassins et des porteurs de sales maladies
vénériennes, cette verité -
là se dissimule en l’occurrence sous une certaine
forme de propagande : celle des putains heureuses"
"Combien de films avez-vous tournés ? Lesquels sont
importants pour vous?"
"J’ai
tourné ving-quatre films. Loulou est naturellement quelque
chose d’important pour moi: Pabst a fait de moi quelque chose
d’important. Le théâtre est le fait
d’acteurs ; le cinéma celui des metteurs en
scène"
"Où êtes-vous née? Que faisaient vos
parents? Avez-vous des frères, des soeurs? Que faisiez- vous
avant de devenir comédienne? Comment êtes - vous
venue au cinéma?"
"Je suis née
le 14 Novembre 1906 à Cherryvale, une petite ville du
Kansas. Mon grand-père, John Brooks, était venu
en 1870 d’une ferme du Tennessee à bord
d’un chariot bâché, pour
s’établir dans la prairie parmi les Comanches, les
chasseurs de buffles et les conducteurs (des ivrognes pour la plupart)
de troupeaux venus du Texas. Mon père était
avoué. Ma mère était une belle jeune
femme qui montait son poney sans selle, qui interprétait
remarqueblement Debussy et qui détestait les enfants. Elle
en avait quatre : Martin, Louise, Théodore et June.
J’ai commencé à danser à
l’âge de cinq ans, ma mère m’a
envoyée à New York suivre des cours chez Ruth St.
Denis et Ted Shamm [Shawn]. Pendant deux ans, j’ai fait des
tournèes avec leur compagnie. En 1924, j’ai
dansé dans la revue Scandals de George White. Je suis
ensuite venue en France avec ma meilleure amie, Barbara Bennett, soeur
de Constance et de Joan. J’ai échoué
à l’hôtel Edouard VII à Paris
et j’ai été sauvée
d’une détresse certaine par un producteur
américain de théâtre, Archie Selwyn,
qui m’a emmenée à Londres pour danser
le charleston au Café de paris (détruit pendant
la deuxième guerre mondiale). En 1925, je suis
retournèe aux États - Unis pour danser aux
Ziegfeld Follies jusqu’à l’automne de
cette même année où j’ai
signé un contrat avec Paramount"
"Quel âge avait Loulou? Quel âge aviez-vous
à votre dernier film?"
"J'ai
fêté mon 22e anniversaire en Novembre 1928,
à Berlin dans le 'brouillard londonien' des
décors de Loulou. J'ai tourné mon dernier film
(Overland stage raiders) à Hollywood, en 1938, avec John
Wayne. J'avais 31 ans"
"Pourquoi avez-vous cessé brusquement de tourner? On dit que
le parlant vous a été fatal. Est-ce vrai?"
"Quand le
cinéma parlant est né en 1928, la Paramount a vu
là un prétexte pour diminuer les salaires des
acteurrs. B. P. Schulberg, chef de la production, que devait sa
situation au seul fait d'avoir sous contrat Clara Bow, la plus belle
affaire - financièrement parlant - du cinéma, me
dit que je pouvais continuer à 75 $ par semaine. Je suis
partie. En Décembre, quand je suis revenue à New
York après avoir tourné Loulou à
Berlin, Schulberg m'ordonna de retourner à Hollywood pour y
sonoriser mon dernier film muet The Canary murder case. J'ai
refusé et les producteurs durent dépenser
beaucoup d'argent pour faire doubler ma voix par celle de Margaret
Livingstone (Sunrise) que me fit ainsi parler avec l'accent de
Brooklyn. Quand la copie fut prête ne 1929, le studio se
vengea en faisant savoir partout que j'avais raté la version
parlante parce que ma voix ne collait pas. Lorsque,
complètement fauchée, je revins à
Hollywood, en 1930 d'abord, puis en 1935, j'étais sur la
liste noite dès lors qu'il s'agissait pour moi de trouver un
travail convenable"
"J'aurais rêvé d'un film où Louise
Brooks aurait été dirigée par von
Sternberg. Qu'en ne pensez-vous?"
"Sternberg avait une
sorte de génie pour transformer les actrices fades et
quelconques en créatures mystérieusement
attirantes. Dans Docks of New York, il a donné à
Betty Compson son attrait sensuel; dans Underworld, il a
transformé en séductrice la masculine Evelyn
Brent. Il est certain que s'il m'avait dirigée, il aurait
donné une nouvelle dimension à ma
personnalité"
"Avez-vous revu Pabst depuis 1930?"
"Après avoir
realisé Diary of a lost girl, Pabst vint à Paris
en Septembre 1929 me voir pendant Prix de beauté. En 1935,
il m'a rencontré à New York alors qu'il pensait
à un Faust de Goethe avec Garbo et moi. Le projet ne se
réalisa pas. C'est en 1936, à Hollywood, que j'ai
vu Pabst pour la dernière fois. Il m'avait
invitée, un après-midi, à une 'party'.
Sa femme, Trude - qui ne m'aimait pas - sortit brusquement au moment
où j'entrais dans la pièce où les
invités étaient rassemblés.
Après avoir bu un brandy et écouté
Pabst consoler Eric von Stroheim qui était très
malheureux parce qu'aucun producteur ne voulait le laisser
réaliser un film, je suis, moi aussi, sortie brusquement
pour aller à une 'party' plus joyeuse"
"Est-il exact que vous écrivez vos mémoires?"
"J'ai
arrêté d'écrire mes mémoires
au moment où je me suis rendue compte que seule la
vérité m'intéressait et
qu'écrire la vérité sur
moi-même obligeait à écrire la
vérité sur d'autres personnes qui n'aimeraient
pas cela"
"Allez vous au cinema? Souvent?"
"Comme je sors peu, rares
sont les films que je vois. Ingmar Bergman est le plus grand metteur en
scène de cinéma"
"Avez-vous été heureuse? S' c'était
à refaire? L'amour est pour la plupart des êtres
la plus important chose au monde. Et pour vous?"
"Jeune, j'ai
été malheureuse la plupart du temps. Ce que
recherchaient mes amis - gloire, argent, pouvoir - n'était
pas fait pour rendre heureuse. Leurs plaisirs- saloperies sensuelles,
manières de se donner des airs, de se faire valoir - ne me
rendaient pas heureuse. C'est seulement lorsque je me suis etablie
à Rochester que j'ai trouvé un peu de bonheur.
Loin de tous ceux qui voudraient s'occuper de moi, je peux vivre commme
je l'entends et fermer chaque soir ma porte en disant 'Dieu merci, je
suis seule'. Comme il est vain de revenir sur soixante-deux ans de vie
pour envisager quelque chose de nouveau! Un recommencement ne
changerait rien à un charactère
façonné par le destin. Quant à
l'amour, si vous entendez par là l'amour physique, je suis
à l'image de Loulou; je n'ai aimé personne"
Patrice Hovald, Rencontre avec Louise Brooks, "Sequences", nr. 122,
Octobre 1985 [1967]
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