10 avril 2005
Introduction à la mystique du cinéma
Introduction à la mystique du cinéma
par Elie Faure
Je
ne puis
désormais plus croire que la peinture, le plus
individualiste de tous les arts
reste capable, du moins en Europe, de présenter
l’image d’une société qui
évolue, d’un pas de plus en plus sûr,
vers des modes anonymes et collectifs de
production. Et comme l’expression a toujours
été – et ne peut
être – que
la fille de la production, il faudra bien que nous finissions par en
prendre
notre parti. Ce serait, il me semble, assez facile, si nous nous
pénétrions en
même temps de cette idée que les grands courants
humains ne peuvent et n’ont
jamais pu se passer d’un langage spontanément
imaginé pour exprimer le rythme
spirituel qui les oriente jusqu’au jour où ils se
l’intègrent au point de se
confondre avec lui. Nous nous consolerions aisément de la
ruine de la
peinture, si nous réussissions à nous convaincre
que la mystique en formation
possède son double expressif, dont les débuts ont
justement marqué l’apparition
des premiers organes communs qui la manifestent. Le cinéma
est à peu près
contemporain de la fabrication en série, du moteur, de la
radiophonie, de la
mécanisation universelle de la production, tous formes du
processus de
concentration diffusée – si je puis dire
– qui succède sous nos yeux au règne
hier encore légitime des méthodes individualistes
qu’instaura la Renaissance.
Il y a, entre le cinéma et les
sociétés qui s’ébauchent
avec notre complicité
ou malgré notre résistance, les mêmes
rapports qu’il y eut au moyen âge, pour
ne pas remonter plus haut, entre l’architecture et la
société dite chrétienne
en Europe, entre l’architecture et la
société dite bouddhique en Asie.
Le
film, comme
le temple, est anonyme. Comme le temple, il tire son principe
collectif de
moyens financiers dépassant la capacité de
l’individu, de la multitude des
figurants qui font songer aux maçons et aux
manœuvres, de ses acteurs qui
répondent par leur mimique, après huit
siècles, au geste des imagiers, de ses
metteurs en scène et techniciens succédant aux
maîtres d’œuvres, des
procédés
standardisés et mécaniques qui trouveraient
aisément leurs répondants dans le
principe unique de la croisée d’ogive et des
charpentes du vaisseau, et des
foules mêlées et déferlantes pour qui
l’un et l’autre sont faits. Jusqu’ici
l’architecture
est le seul art qui ait présenté tous ces
caractères, comme les fermentations
qui agitent les sociétés humaines depuis la
révolution française sont les
seules à offrir avec les marées spirituelles du
moyen âge une analogie réelle.
Il a fallu, remarquez-le, un temps à peu près
égal à celui qui nous sépare des
premiers vagissements de la mystique révolutionnaire, pour
permettre à la
cathédrale d’affermir ses assises
ensanglantées en des conflits qui rappellent
les drames au milieu desquels sont nés et ont grandi les
monuments sociaux de
notre époque. Là, cristallisation graduelle de la
dogmatique chrétienne, règne
international d’une féodalité militaire
en grande partie justifiée et
poétisée
par les Croisades, et l’une et l’autre combattues
par la commune
insurrectionnelle que charpentent ses corporations. Ici, agitation
philosophique
et politique aboutissant aux constitutions démocratiques,
règne international
d’une féodalité économique
un instant légitimée par la mise en valeur du
globe,
sa croisade, – ces deux formes
d’activité suscitant dans les profondeurs
du
peuple européen une série de
révolutions de plus en plus solidaires des
intérêts représentés par les
associations du travail. En somme, entre le
phénomène collectif apparu avec le
cinéma et la radiophonie dans l’ordre
scientifique et esthétique et le
phénomène collectif apparu avec le
syndicalisme,
le communisme, le standard et le trust dans l’ordre
économique, existent un
parallélisme aussi rigoureux et un accord aussi
nécessaire qu’entre
l’efflorescence
de la grande architecture et la constitution de la
société médiévale. Si le
catholicisme a contribué à former celle-ci,
c’est dans la mesure où
l’Encyclopédie,
les systèmes socialisants et la science du dernier
siècle ont contribué à
orienter notre ère de révolutions. On
m’objectera, je le sais, le caractère
mystique de l’art médiéval. Je
répondrai d’abord que l’architecture
civile du
moyen âge vaut son architecture religieuse et que
l’élan corporatif est lié
étroitement à l’élan des
foules chrétiennes – voyez les halles
d’Ypres, le pont
de Cahors, le palais des papes d’Avignon. Ensuite, que ceux
qui opposent la foi
chrétienne à la passion
révolutionnaire voient celle-ci du dehors, et que la
soif de l’au delà n’est pas la
caractéristique exclusive des mystiques. Toute
espérance collective est une aspiration
impétueuse à l’unité de Dieu.
Il
serait donc
aussi vain de s’acharner à prétendre
que la foi manque ici, que d’offrir comme
tremplin à un nouvel élan mystique celui qui, au xiie
siècle, a fait bondir l’architecture du sol
occidental. En présence d’un
phénomène de cette
envergure-là, les vieilles
religions qui se proposent semblent des planches vermoulues –
bien que
repeintes de frais – où se cramponnent, quand le
bateau sombre, ceux qui ne
savent pas nager. Soyez tranquille, nous avons le temps, le
cinéma commence à
peine. La foi nouvelle trouvera en lui son cadre esthétique,
comme le
catholicisme a trouvé le sien dans les froides basiliques de
Rome, que sa
passion a peuplées, animées, tordues,
soulevées en gerbes de flammes. La foi
vient d’un accord obscur entre le développement
intrinsèque de l’art lui-même
et la mystique qu’il est appelé à
servir. Les protestations que le cinéma
suscite parmi nos classiques de l’avant-veille
trouveraient sans effort, parmi
les théologiens du xiie
siècle, des frères et
précurseurs. Paul Souday anathématisait
la symphonie
visuelle au nom de la littérature et du
théâtre, comme saint Bernard
condamnait, au nom des
« livres », les
bas-reliefs qui couvraient
les chapiteaux et les tympans.
Ici,
il faut
écarter l’équivoque. Des amis
sincères du cinéma n’ont vu en lui
qu’un
admirable « instrument de
propagande ». Soit. Les pharisiens de la
politique, de l’art, des lettres, des sciences
même, trouveront dans le cinéma
le plus fidèle des serviteurs jusqu’au jour
où, par une introversion mécanique
des rôles, il les asservira à son tour. Ce
n’est pas du dehors, et par
« le sujet » en soi que
nous demandons au cinéma de faire notre
éducation. C’est de sa nature même que
nous attendons ce bienfait. Le cinéma est avant tout un
révélateur inépuisable
de passages
nouveaux, d’arabesques nouvelles, d’harmonies
nouvelles
entre les tons et les valeurs, les lumières et les ombres,
les formes et les
mouvements, la volonté et ses gestes, l’esprit et
ses incarnations. Mais il est
vrai que loin de les asservir, « le
sujet » imposé ou
suggéré à
l’unanimité des artistes, à condition
que la foi les anime, les a constamment
libérés en épargnant à leur
esprit des recherches inutiles et en précipitant
toutes leurs ressources intellectuelles et affectives vers la
réalisation des
images intérieures à qui ce
« sujet » sert de cadre, de
prétexte et
de tremplin. L’individualiste
ne peut
souffrir de cet embrigadement en vue d’une œuvre
collective que dans la mesure
même où l’individu y
grandit.
Celui-ci se trouve, en effet, vis-à-vis de cette
œuvre-là, – cinéma ou
architecture – dans une situation analogue à celle
de l’exécutant intégré dans
la puissance anonyme de l’orchestre qu’il
accroît en proportion directe de sa
personnalité. Si le cinéma est mis au service
d’un effort social unanime
capable de nous délivrer de l’individualisme
en exaltant et en utilisant
toutes les ressources spirituelles de l’individu pour
assurer le développement
de cet effort, nous avons raison de voir en lui l’instrument
de communion le
plus incomparable, au moins depuis la grande architecture, dont
l’homme ait
encore disposé.
Ceci
tuera cela.
La peinture peut faire ses malles, au moins en tant qu’art
impérial. Qu’il y
ait encore aujourd’hui quelques peintres authentiques, je
vous ferai la grâce
de le regretter d’autant moins que la plupart
d’entre eux aiment précisément le
cinéma, subissent son influence, parfois même
favorisent, par leurs audaces, l’ouverture
de ses chemins. Ne peut-on pas soutenir que les plus grands
maîtres de la
sculpture et de la peinture – entre autres les Hindous, les
Khmers, les
sculpteurs français médiévaux
eux-mêmes, et plus près de nous Tintoret,
Michel-Ange, Rubens, Goya, Delacroix, en poursuivant dans les contours
fuyants
la continuité des saillies et des mouvements de surface, ont
pressenti le
cinéma ? Le cubisme, dont Dieu ait
l’âme, ne fut-il pas un essai de
substitution de rythmes captés et
développés sur plusieurs plans à la
fois – ce
qui est la définition même de l’image
mobile – aux mélodies
exprimées
dans les trois vieilles dimensions par une peinture fourbue ?
Picasso
n’a-t-il pas renoncé à ses belles
facultés de peintre pour devenir une sorte
d’essayiste plastique, sans cesse à la recherche
de cadences combinées,
impossibles à réaliser sur un seul plan, mais
fort riches en suggestions ?
Si Matisse est resté un décorateur ou, le plus
souvent même, un peintre de chevalet,
ses recherches n’ont-elles pas ouvert la voie à
des expressions oublieuses des
anciens canons de la peinture, chant des couleurs dans un espace libre,
presque
sans supports formels, et ou l’arbitraire des
éclairages et des angles de vue
cinégraphique pourrait reconnaître de proches
parents ? Un primitif tel
que Rousseau, ou Utrillo, n’annonce aucun renouvellement de
la peinture, mais
l’appel d’une âme à la
pureté, et c’est je pense l’un des
signes d’un avenir
moins hideux. Soutine est un organisme embryonnaire d’une
spiritualité si
pleine, si riche et totale, qu’elle dépasse
l’individuel et constitue, à elle
seule, un symptôme général. Au fond,
l’impressionnisme dispersé dans
l’analyse,
marquait la fin de la vieille peinture dont Renoir a donné,
en réagissant
contre lui, la conclusion musicale, panthéiste, le
tournoiement continu de la
forme dans l’espace transparent, et dont Derain dresse une
effigie solitaire,
dense et sonore comme un bronze commémoratif.
Cézanne remontant, avant même
Renoir, le courant de l’individualisme impressionniste, mais
se séparant de lui
au seuil du nouveau mystère, avait
ébauché un art impersonnel –
architectures
chromatiques, masses contrastées, plans solidement
établis – qui reste
jusqu’ici dans la peinture le premier et le plus vigoureux
témoignage du
pressentiment constructif que les peuples commencent à
éprouver en commun.
J’ai
ri comme tout
le monde quand on s’est avisé de nous
présenter des films d’avant-guerre. Or,
je me souviens d’avoir vu quelques-uns de ces films, aux
temps où ils
représentaient le dernier mot du cinéma. Je ne
riais pas à cette époque, ni
personne. Je me suis demandé pourquoi.
Nous
devions au théâtre notre éducation
d’alors. Les attitudes des acteurs nous semblaient sinon
normales, du moins
adaptées à l’optique
qu’impose l’illusion scénique. Le
cinéma, naissant à la
vie, tâtonnant parmi des lumières
imprévues, trébuchant sur les
décombres d’une
armature vingt fois ruinée avant d’avoir
assuré ses assises, réclamait comme
nous ses directives à la scène. Son
mystère devenant n’était pas
même pressenti.
On assimilait ses moyens et ses buts à ceux de la
photographie. En somme,
c’était le théâtre vu par un
objectif doué du pouvoir d’animer des images
connues de nous. Les faiseurs de films prétendaient de bonne
foi imposer au
cinéma des procédés dont le
cinéma lui-même,
en découvrant lui-même la
puissance des siens, nous a montré la vanité, et
même le ridicule. Sa faculté.
de capter tant de mouvements et de nuances insaisissables
à l’œil nu, a
révélé
à cet œil les habitudes grossières
qu’il avait peu à peu infligées
à
l’intelligence, en exigeant que l’acteur
soulignât assez sa mimique pour que
l’éloignement et l’éclairage
médiocre de la scène ne
l’empêchassent pas de nous
toucher. Par un renversement logique de nos moyens
d’éducation, c’est lui qui
influence aujourd’hui non seulement le
théâtre mais la peinture, la sculpture,
la danse, l’architecture, la littérature
elle-même et, plus singulièrement
encore, la photographie. Doué du pouvoir de donner un relief
puissant aux jeux
de la physionomie et aux attitudes du corps, il a restitué
à ces jeux et à ces
attitudes leur dignité. En jetant bas la convention mimique,
que le statisme de
la photographie et du théâtre exige pour les
animer, il a intronisé le
dynamisme de la plus discrète et fuyante
réalité. Chez certains, les sublimes
beauté que le Ralenti
nous
révèle
provoquent encore le rire, comme les films d’il y a
vingt-cinq ans, et cela
bien évidemment par une rupture brusque de leur
équilibre intellectuel, ou
plutôt des habitudes de leur équilibre
intellectuel. Il se produit encore pour
eux, dans le mécanisme immémorial de leur vision,
un changement inattendu de
rythme. Le cinéma nous délivre d’une
infinité d’illusions, ou même de
mensonges, pour nous diriger avec une rapidité plus ou moins
grande, selon
notre pouvoir personnel de compréhension, vers la prise de
possession d’un
monde moins illusoire et d’un songe encore dans ses limbes.
Il nous apprend une
langue nouvelle, d’une richesse et d’une
complexité telles, d’ailleurs, que –
je crois pouvoir l’affirmer – tout
l’avenir n’en épuisera pas le
trésor.
J’ai
fait allusion
au rôle des mouvements sociaux, que symbolise
aujourd’hui la Russie, dans
l’orientation des rythmes collectifs dont le
cinéma me paraît destiné à
devenir, avant même la radiographie, le principal instrument.
Précisément, le
film russe fait déjà penser aux abîmes
qu’explore, et parfois éclaire par
brusques lueurs, l’analyse aux ondes indéfiniment
prolongées de Dostoïevski.
Mille et mille nuances et reflets physionomiques hier encore
insoupçonnés,
mille et mille dixièmes de valeurs dans la progression des
éclairages qui
sculptent en la frôlant la mobilité de la forme,
mille et mille espaces
nouveaux qui soudain s’ouvrent, se développent
lentement ou se ferment tout à
coup, mille et mille lueurs qui fusent,
s’éteignent, se transforment sans
arrêt pour modifier, de mille et mille façons
imprévues, les aspects du
paysage, de l’homme, des foules, mille et mille frissons
d’un monde dit inanimé
qui naguère ne nous était pas perceptible,
s’ajoutent à chaque seconde au
tressaillement ininterrompu qui caractérise les passages
entre les hommes et
les choses pour les intelligences d’aujourd’hui.
S’il remontait de son glorieux
enfer parmi nous, Baudelaire qui voyait dans
l’imagination la plus
« scientifique »
des facultés, grâce au pouvoir qu’elle a
de saisir « l’analogie
universelle », assisterait à la
démonstration, par la science même, de cet
admirable pressentiment. Un jour que je regardais un
documentaire de prises de
vues, où l’opérateur lui-même
était filmé par un confrère,
j’ai été surpris
par [1]
la beauté des images
obtenues. Son appareil, notamment, saisi au vol par un autre objectif,
semblait, au milieu d’un paysage nocturne, transparent comme
un fond sous-marin
semé d’éclaboussures de perles, un
coffre de velours lamé d’argent. Hasard.
Comme sans doute en bien des films – je songe au Signe de Zorro, qui
paraissait dû à quelque
collaboration surnaturelle de Velázquez, de Goya, de Manet
– où la perfection
des moyens techniques et la puissance des éclairages
provoquent mécaniquement
des effets qu’on
croyait
réservés à la fantaisie
géniale des peintres, alors qu’ils
n’étaient que le
témoignage d’une sensibilité visuelle
et spirituelle supérieure à celle du
commun. Hasards ?
Ce
sont ces hasards sans cesse répétés
qui nous révèlent le cinéma et le
révèlent
à lui-même. Nous n’avons rien
à lui apprendre. Il a tout
à nous
apprendre.
Nous travaillons sous sa dictée.
En
vérité, c’est
son automatisme matériel même qui fait surgir de
l’intérieur de ces images ce
nouvel univers qu’il impose peu à peu à
notre automatisme intellectuel. C’est
ainsi qu’apparaît, dans une lumière
aveuglante, la subordination de l’âme
humaine aux outils qu’elle crée, et
réciproquement. Entre technicité et
affectivité, une réversibilité
constante s’avère. Nous nous trouvons en
présence d’un monisme transcendant, objectivement
démontré, où le sentiment
poétique s’alimente de découvertes
concrètes et de phénomènes
mécaniques, où
les découvertes concrètes et les
phénomènes mécaniques trouvent, dans
le
sentiment poétique, un inépuisable excitateur. La
technique constate sans
jamais intervenir, mais en même temps elle
suggère. Elle n’ajoute rien à
l’objet, qu’elle ne fait qu’enregistrer.
Mais, en soumettant de la sorte aux
appréciations de l’esprit
l’enchevêtrement infini des
éléments qui le forment,
elle permet à la fois à l’esprit
d’en perfectionner les moyens pour s’annexer
des réalités nouvelles et de
s’élancer, appuyée sur ces
réalités nouvelles,
vers des hypothèses nouvelles et des rapports nouveaux dont
la complexité naît
sans arrêt d’elle-même et
s’accroît indéfiniment. La science
n’est que le
pressoir qui transforme la grappe en vin. Comme il arrive toujours pour
les
grandes choses, le cinéma dépasse
déjà de très loin le but que
poursuivaient
ceux qui l’inventèrent. Ainsi du feu, la seule
découverte capitale
que l’homme
ait
faite jusqu’au cinéma
précisément, et qui est devenue le
cœur de la
civilisation matérielle entière. Au fond, la
marche de l’esprit
cinématographique est comparable à
l’engendrement fatal d’elles-mêmes par
elles-mêmes des propositions de la
géométrie dont l’automatisme
élargit sans
cesse le champ visuel de l’intelligence et la rend de plus en
plus apte à une
conquête qui nous interdit de soupçonner ses
limites. Et le miracle est que,
par un retour victorieux de notre sensibilité, les
régions mystiques et
lyriques de l’âme humaine s’approprient
ces conquêtes mêmes pour les incorporer
vivantes, dans l’ivresse de la connaissance, aux
créations de l’amour.
J’ai
dit, à propos
du cinéma, autant de bêtises que les autres. Nous
étions depuis si longtemps
accoutumés à fixer nos modes
d’expression en des formes très
définies –
peinture, sculpture, musique, architecture, danse,
littérature, théâtre,
photographie même – que chacun de nous tendait
à ramener le cinématographe à
celles de ces formes qu’il cultivait le plus volontiers
auparavant. La plupart,
au début, en faisaient une dépendance du
théâtre, d’autres le
rattachaient à
la musique, d’autres à la plastique en
général, et j’étais de ces
derniers. Je
crois toujours, d’ailleurs, que le cinéma nous
atteignant par l’intermédiaire
de la vue, c’est encore l’éducation
plastique qui nous prépare
le mieux à le
comprendre. Mais c’est là tout. Le
cinéma
n’est ni la peinture, ni la sculpture, ni
l’architecture, ni la danse, ni la
musique, ni la littérature, ni le
théâtre, ni la photographie. Il est plus
simplement le cinéma. Et le cinéma est au moins
aussi différent de chacun de
ces huit langages que chacun de ces langages peut différer
de tous les autres.
Nous cherchons les ressemblances que nous voulons lui trouver avec eux,
d’abord
dans les habitudes qu’ils nous ont simultanément
ou séparément infligées,
ensuite dans les rapports synesthésiques
que chacun d’eux a contracté avec
les autres aux centres les plus inconscients de nos réflexes
corticaux. Ce
n’est pas le moindre miracle apporté par le
cinéma, qu’on puisse invoquer tour
à tour à son propos tous les arts qui avaient,
jusqu’ici, organisé nos
sensations. Il ne dépend d’aucun. Il les contient,
les ordonne et les accorde
tous en multipliant par la sienne propre leur puissance. Je parle ici,
notez-le, bien plus des possibilités que des
réalisations de la symphonie
visuelle qui poursuit devant nous sa propre
organisation, à la fois en nous
l’imposant et en nous suggérant sans cesse
l’aide que nous devons lui prêter.
Le
premier et le
seul entre tous nos moyens d’expression, le cinéma
ne se contente pas de
réintégrer l’homme dans
l’univers, de lui rendre ses rapports réels et
permanents
avec le temps, l’espace, l’atmosphère,
la lumière, la forme et le
mouvement [2].
Il ne se borne pas, depuis
que la captation des bruits et des souffles du monde lui permet de
réaliser
l’orchestration symphonique de nos sensations auditives et de
nos sensations
visuelles, à nous marquer notre place de Maître
d’œuvre au centre commun de
réception et de commandement de la symphonie
universelle. Il nous apprend peu
à peu à replonger notre voix même dans
la totalité de l’Être comme
l’une des
plus humbles – puisque condamnée à
obéir consciemment à son rôle
– entre les
sonorités et les images innombrables qui font de
l’Être même une incantation
multitudinaire où il se cherche dans sa propre
exaltation. D’abord surpris,
quand il a disposé de la voix humaine, le cinéma
a reculé de plusieurs étapes,
comme pour prendre un champ nouveau. Il s’est trop
rapproché du théâtre,
s’éloignant d’autant de la sculpture, de
la peinture, de la musique et de la
danse qu’il doit se garder de perdre de vue, car elles lui
interdisent, sous
peine de mort, de jamais oublier la forme, le passage, le rythme et le
mouvement. Mais il porte en lui sa délivrance. Le seul fait
d’exister
revendique pour lui cette formidable puissance, qu’il est
seul à posséder,
d’être et de devenir chaque jour un peu plus la
langue universelle des hommes,
que la parole n’est pas encore, et ne sera
peut-être jamais. Semant sur ses pas
de géant, comme sans s’en apercevoir, une
forme nouvelle du théâtre [3]
qui reste à la disposition de
ceux qui le voient encore sous cet angle par amour pour le spectacle
dialogué,
il se ramassera sur lui-même pour s’annexer la
parole, non comme principe
central mais comme moyen auxiliaire. Il comprendra que nous cessons
d’apercevoir la beauté de ses combinaisons
visuelles dès que la voix prend le
dessus, comme l’Opéra comprend
aujourd’hui que Wagner faisait fausse route en
affaiblissant la vertu suggestive de la musique par
l’insistance du décor.
Alors que les sonorités – bruit de la mer, plainte
du vent, chant de la pluie
et des oiseaux, tumulte indistinct ou murmure des multitudes, des
usines, des
chantiers, des gares – servent d’accompagnement
harmonique au déroulement de
l’image dont elles renforcent le sens par leur action
synesthésique, le
dialogue explicatif succédant à la
légende détourne l’attention de
l’œil en
éveillant l’attention de
l’oreille. Le cinéma ne redevient
lui-même et ne
retrouve sa puissance suggestive qu’en subordonnant le
récit, le dialogue et le
soliloque à l’image, non l’image au
soliloque, au dialogue ou au récit. Charlie
Chaplin a pour toujours intégré au
silence l’immense variété des reflets
extérieurs issus des abîmes communs où
s’agitent les sensations, les
sentiments, les idées et jusqu’aux abstractions et
aux édifices métaphysiques
ou lyriques de l’esprit. Une brève conversation,
un mot, un gémissement, un cri
de-ci de-là, comme dans la foule ou la nature, et le verbe
trouvera sa place
mobile et son niveau variable dans le drame universel.
On
découvre immédiatement dans le cinéma
la réalisation concrète des intuitions
philosophiques où la fin du xixe
siècle effleurait.
Il
projette la durée dans les limites planes de
l’espace. Que dis-je ? Il fait de
la durée une dimension de l’espace, ce
qui confère à l’espace une nouvelle et
immense signification de collaborateur actif, et non plus
passif de l’esprit.
L’espace cartésien n’a plus, depuis le
cinéma et grâce au cinéma,
qu’une
valeur, si je puis
dire,
topographique. Pratiquement au moins deux plans fusionnent, que les
savants et
les philosophes croyaient impénétrables
l’un à l’autre pour toujours.
C’est là
ce qui donne à cet art une dignité incomparable.
C’est aussi là ce qui permet
de le situer à la fois dans son indépendance
absolue à l’égard des autres, et
de découvrir par quelles lois physiques il se rattache
à tous les autres. Il
n’est certes pas difficile d’apercevoir que ses
moyens mécaniques lui assignent
le même point de départ qu’à
la photographie, ni que les responsabilités
sentimentales
et sociales dont il s’empare peu à peu comme
spectacle collectif le rattachent
au théâtre, tandis qu’il peut puiser
dans la littérature des prétextes, et
imposer à la littérature des directions. On peut
aisément se rendre compte
qu’il remplira bientôt, dans
l’édification des charpentes qui soutiennent
l’ossature visuelle de l’intelligence, le
rôle que l’architecture avait assumé
jusqu’ici. Mais rôle dynamique
désormais, puisque agissant dans la durée, ce
qui déjà imprime au mouvement de notre esprit des
modifications capitales, car
l’architecture de toujours, en se construisant dans
l’espace, assurait par là
à l’intelligence son élément
de stabilité le plus évident. Enfin, et
c’est là
qu’on prend sur le fait ses parentés les plus
étroites, le cinéma est fonction
de l’espace comme les arts plastiques immobiles,
fonction de la durée comme la
musique, à laquelle il s’apparente par le
développement rythmique de ses thèmes,
rythme encore indéfinissable mais déjà
facile à saisir en quelques films, ceux
de Charlie Chaplin au premier rang. Je n’ignore pas que la
danse avait déjà ce
caractère. Mais la danse s’évanouit
quand disparaît le danseur. La danse ne se
fixe pas, sinon par l’intermédiaire du
cinéma précisément. Enfin, la danse,
qui
est une harmonie en mouvement comme le cinéma
lui-même, ne révèle pas plus que
le théâtre cet univers moléculaire,
hier encore insoupçonné, qui prolonge au
delà même des limites de l’espace
visible les ondes interrompues du mouvement
cinématographique et baigne les volumes en action dans une
atmosphère continue
de frémissements aériens et
d’ondulations lumineuses. Le cinéma,
architecture
en mouvement parvient, pour la première fois dans
l’histoire, à éveiller des
sensations musicales qui se solidarisent dans
l’espace, par le moyen de
sensations visuelles qui se solidarisent dans le temps. En
fait, c’est une
musique qui nous touche par l’intermédiaire de
l’œil.
Enfin,
si l’on pouvait déjà penser de la
peinture qu’elle habitait la région de
l’esprit où fusionnent avec le maximum
possible d’approximation l’objet – qui
lui fournit tous ses éléments visibles
–
et le sujet – qui lui fournit tous ses
éléments spirituels – que dire du
cinéma, où cette fusion
s’opère par des moyens automatiques, dans le lieu
même
où la durée et l’espace
réunissent, en les multipliant l’une par
l’autre, leurs
puissances d’expression ? Car il faut souligner cela
fortement, bien que
le cinéma ait rencontré beaucoup de ses plus
obstinés négateurs parmi les
savants et les philosophes anesthésiés par un
cartésianisme qui avait donné à
l’esprit
des habitudes excellentes, à condition de
connaître leurs limites. Le cinéma
destiné à nous entraîner à
sa suite dans un univers poétique encore inconnu, a
pris son point de départ et tous ses moyens
d’expression dans les procédés
scientifiques les plus rigoureux. Il utilise comme
intermédiaire entre
l’univers et l’esprit un outillage
mécanique qui enregistre, avec une
exactitude absolue, les secrets de l’univers objectif.
J’y reviens. Je ne crois
pas que la découverte du feu même ait
constitué un événement d’une
importance
pareille. Car c’est la première fois que la
science fait sourdre de l’inconnu
indéfini et infini qui nous environne, par
l’action de son propre mécanisme,
des harmonies nouvelles et cependant solidaires de celles qui nous
consolaient autrefois
et dont la puissance de construction n’est
qu’à l’aube de ses
possibilités. En
présence de cette collaboration spontanée de la
science et de la poésie, de
cette union intime de l’univers matériel et de
l’univers spirituel, de cet
appel que lance à la durée l’espace
pour qu’elle se précipite et se concentre
du plus lointain passé et du plus imminent avenir sur une
étroite étendue
dynamique qu’elle définit sans arrêt et
qui la situe sans défaillance, ne
sommes-nous pas autorisés à croire
qu’une métaphysique nouvelle, ou mieux,
un
monde nouveau apparaît ?
Plaçons-nous
au
centre vivant de ce monde en formation, comme une nébuleuse
dont la densité
s’accroît et qu’une force
irrésistible entraîne, avec une vitesse
accélérée,
sur les routes du devenir. Décomposons ces
éléments mobiles en suivant, pour
nous y guider, ce Ralenti
qui nous
dévoile les reptations musculaires patientes d’un
cheval ou d’un chien au
galop, la nage lente d’un boxeur ou d’une danseuse
dans le fluide
atmosphérique, la danse solennelle du vol des oiseaux et des
insectes, la
caresse ondulante de l’eau que bouleverse la
tempête, le méticuleux travail de
rupture de la balle de revolver. L’harmonie visible
n’est qu’un équilibre à la
recherche perpétuelle de son centre de gravité.
Un patineur, une libellule
poursuivent, par des mouvements continus dont les courbes en action
n’offrent
pas une solution de continuité, pas un à-coup,
pas une saccade, ce centre qui
les fuit sans cesse et qu’ils retrouvent toujours.
L’univers extérieur, ainsi,
nous révèle les lois de l’univers
spirituel même qui cherche, par le moyen
anxieux de sa propre analyse, à trouver dans le lyrisme, la
synthèse
idéologique ou l’orgueil du silence, le centre de
gravité de ses contradictions
et de ses luttes. L’Accéléré,
que
nous suivons l’instant d’après dans la
croissance d’une plante, nous offre
l’image extérieure des travaux de dissociation
effectués par la subconscience,
dont la reconstruction rapide précipite à la
poésie rectiligne de l’action. Il
est impossible que nous ne trouvions pas désormais
dans le drame du cinéma et
les solutions sans arrêt que lui-même apporte
à ce drame, la correspondance
étroite de la tragédie de l’esprit. Le
dynamisme de l’un est la justification
du dynamisme de l’autre, que jusqu’à
présent les morales nous commandaient à
voix haute d’immobiliser, et que la discipline consciente des
passions nous
conseillait silencieusement, au contraire, d’utiliser dans
l’intérêt de notre
puissance réelle. Des poètes, des peintres, des
musiciens, des philosophes, des
savants avaient tenté de nous l’enseigner dans un
effort magnanime. Mais qui
les avait compris ?
Le
cinéma nous
apprend, par ses procédés mécaniques,
que le drame, et la recherche d’équilibre
conditionnée et déchaînée
tour à tour par ce drame, constituent la destinée
permanente de l’univers. C’est cette
découverte qui a défini les grandes
âmes
depuis toujours. Mais il est consolant de trouver dans les mouvements
jusqu’alors secrets de cet univers, en dehors même
de ses mouvements
moléculaires et de ses mouvements célestes dont
la mathématique nous
révèle
le mécanisme identique, l’approbation de
l’angoisse qui les a conduites
elles-mêmes à la paix par la certitude. Si rien
n’est immobile dans le monde,
tout tend, par le mouvement même, aux apparences de
l’immobilité, qui est la
certitude des atomes et qu’ils croient être leur
paix. Voyez l’immobilité
d’une projection photographique coupant le rythme
d’un mouvement
cinématographique quelconque. Nous ne connaissions que cela,
jadis, et cela ne nous
blessait pas, tant l’habitude de la mort est facile
à prendre. Maintenant,
quand cet événement se produit, une chose
sinistre plane, que nous avions
oubliée. C’est comme une nappe de plomb dans le
déferlement des vagues. Au
contraire, projetez sur l’écran un objet
soi-disant inerte pris au cinéma, la
cime lointaine d’un bois par exemple, la mer à
l’horizon, le panorama d’une
ville. L’inertie de l’univers disparaît
à l’instant même, comme
disparaît d’une
âme fière l’inertie des dogmes et des
lois : tout, le passage de la brise,
le glissement inaperçu des gouttelettes,
l’imperceptible mouvement de l’air
chaud, des nuées, des fumées, des
poussières, imprime à l’ensemble une
animation murmurante qui offre à nos mouvements
intérieurs ininterrompus la
consolation de Dieu même. L’espace visible, comme
l’était déjà
l’espace
invisible de l’âme, se multiplie par
l’infini. L’immensité naguère
immobile
tressaille. La liberté inépuisable des
combinaisons dont les rouages matériels
du cinéma disposent, – la surimpression, par
exemple, et la diversité sans fin
des angles de vue – symbolise déjà
l’univers nouveau qui s’annonce.
L’océan
roule sur la foule ou déferle sur le désert. Le
jeu implacable des roues, des
pistons, des bielles, accorde sans effort les rythmes
mécaniques aux rythmes
sensuels d’une danse de girls dont le mouvement des hanches
grasses, des beaux
membres ronds et charnus, laisse transparaître
l’éclair ou la lueur furtive
d’un levier, le halo bleuâtre et vibrant de
rotations vertigineuses, la fulguration
cadencée des fées électriques ou des
ogres de métal. Des galères, des jonques,
des transatlantiques, des voiles circulent au milieu des trains, des
pousse-pousse, des dromadaires, des chevaux. On voit errer
parmi les
éléphants, les boas, les tigres de la
forêt vierge, des fantômes transparents.
Le cinéma offre le support constant du réel aux
créations les plus invraisemblables
de l’imagination lyrique et de la spiritualité.
Il
apparaît de
plus en plus, grâce au cinéma seul – car
les théories scientifiques ne sont
pas sensibles à la foule et ne parlent presque à
aucun cœur – que malgré l’aide
de la littérature, de la musique et de la peinture, nous ne
connaissions encore
que par fragments discontinus le vrai visage de ce monde, qui est un
devenir infatigable
et complexe vivant cependant dans le même moment et dans le
même lieu que nous.
Voici que nous allons pouvoir saisir dans sa
réalité enchevêtrée,
évoluante et
mouvante, d’un seul regard capable d’en transmettre
à l’esprit, par une
intuition synthétique rapide comme la lumière,
les déterminations immémoriales,
les éternelles destinées, les
modulations universelles qui vont mourir dans
l’infini. Que dis-je ? Le fragment même
que nous pouvions en isoler jadis
se révèle à nous comme un univers
continu dans un univers continu. Tous nous
avons été frappés – je songe
en ce moment à des danseuses du Cambodge revues au
cinéma après les avoir vues sur la
scène – par les révélations
qu’une seule
partie d’un ensemble connu, isolée maintenant dans
le cadre multiplicateur de
l’écran, offre à un unique regard,
même sans l’intervention du ralenti. Une
bouche, une main, un muscle dont le rôle disparaissait dans
le mouvement
unanime, mais trop abrégé d’un
spectacle vu à l’œil nu, devient
à lui seul un
drame complet, dont toutes les composantes concourent à
l’équilibre du détail
dans l’équilibre de l’ensemble. Que ce
visage nouveau du monde ne puisse plus
désormais être arrêté ni
définitif, certes, il faut nous y résigner,
puisque le
moyen qui nous le dénonce proscrit, de par sa nature
elle-même, tout ce qui est
fixe et fini. Mais cependant, pour la première
fois, l’ensemble de ses aspects
multiples dans l’espace et de ses incessants changements
d’aspects dans la
durée participe à notre vie morale
même. Les conquêtes statiques de
l’intelligence ne peuvent pas disparaître
à jamais, elles seront toujours des
paliers nécessaires à l’ascension
ininterrompue de l’esprit dans sa propre
lumière, par cette nouvelle échelle de Jacob qui
s’offre à nous y conduire.
Mais il faut que nous ayons maintenant la notion intime,
fixée dans la
substance de notre mécanisme spirituel, que ces repos de
l’esprit ne sont que
des états d’équilibre dont le dynamisme
intérieur ne pourra plus s’ignorer,
sous peine de les rompre du même coup.
Ainsi,
rattachés
par toutes nos fibres au présent des choses du dehors qui
nous introduit en
même temps, par sa réalité visible
même, dans les échos de leur passé et
l’élan
de leur devenir, nous pouvons, par un nouveau miracle que les
mêmes moyens nous
offrent, plonger dans le mouvement concret de notre propre
mémoire. Avez-vous
jamais songé, par exemple, à ce que pourra
être l’émoi du Kid, s’il
revoit après
vingt ans, sans l’avoir jamais revu dans
l’intervalle, le film qu’il anima de
ses mouvements affectifs ? Comme il avait 4 ou 5 ans
à cette époque, il y
a beaucoup de chances pour que le souvenir des actions qu’on
lui fit accomplir
et des circonstances dans lesquelles il les accomplit se soit
effacé. Ne
sentez-vous pas le pathétique prodigieux de cette vie
antérieure perdue
remontant – toute entière, sans lacune –
à l’aide d’un document plus
irrécusable que la mémoire, du fond de sa propre
nuit, pour en faire revivre
devant lui un fragment ininterrompu ? Je n’ose pas
plonger dans ces
ténèbres éclatantes. Voyez-vous
revivre devant vous la femme que vous aimiez
vingt ans auparavant, et qui vit encore à
côté de vous et que vous avez cessé
d’aimer, ou dont, il y a vingt ans, au moment où
vous avez été brusquement
séparé d’elle, vous étiez
épris à mourir ? Voyez-vous revivre
l’enfant
mort ? Le cinéma, s’il a
déjà franchi les portes de
l’intelligence, n’a
qu’à peine effleuré le seuil de nos
âmes. Que le nouvel univers qu’il
éveille
se réfléchisse et nous
réfléchisse on nous-mêmes, il suffit
que j’y songe pour
me refuser à prévoir – par paresse
d’esprit, manque de courage, que
sais-je ? – les silencieuses
symphonies dont la rumeur animera et nos
joies et nos peines pour les élargir et les approfondir
jusqu’aux perspectives
lointaines de l’infini et de
l’éternité.
Le
rendez-vous que
nous avons donné sur l’écran magique
à toutes les forêts et à toutes les
mers,
à tous les déserts et à toutes les
villes, à tous les animaux sinistres des
grands fonds et à tous les hommes pour y organiser leurs
relations selon les
innombrables harmonies que le cinéma, en nous les
révélant entre eux et en
eux-mêmes, éveille entre nous et en
nous-mêmes, n’est qu’au commencement des
conquêtes qui nous sont promises. Même quand nous
aurons forcé les astres,
forcé les molécules invisibles de venir danser
à notre appel sur le petit
rectangle de lumière dans une salle immense,
plongée dans l’obscurité, suit
passionnément la silencieuse animation rythmique,
nous ne serons pas
rassasiés. Il faudra faire surgir à la
clarté du déroulement
intérieur de
notre univers spirituel, une sorte de vie panthée dont tous
les passages
secrets réuniront notre substance à tous ces
passages visibles que le cinéma
arrache sans cesse à l’inertie apparente
du monde. C’est la condition des
nouvelles extases dont la mort de tous les dieux avait paru interdire
jusqu’à
l’espérance. Le cinéma, si nous voulons le
comprendre, doit ranimer et porter à son comble un sentiment
religieux dont la
flamme mourante réclame son aliment. L’infinie
diversité du monde offre pour la
première fois à l’homme le
moyen matériel
de démontrer
son unité. Un
prétexte de communion universelle, dont
l’approfondissement n’exige de nous
qu’un peu de bonne volonté s’offre tous,
avec une complaisance infatigable.
Qu’on ne nie pas surtout. Qu’on n’invoque
pas
« l’âme »,
toujours
« l’âme »,
pour l’opposer à « la
matière ». L’âme
n’a
jamais scellé sa voûte colossale qu’au
croisement des nervures qui élancent,
d’un seul jet, des profondeur de la terre. C’est
dans le pain et dans le vin
que vivent la chair et le sang de l’esprit.
[1] Je dis bien par et
non de.
[2] Je tiens à signaler,
à
ce propos, le bel article de Georges Buraud dans la Grands Revue d’octobre
1930.
[3] Marius, vu d’abord au
théâtre, ensuite au cinéma, nous a
appris que
le cinéma, loin de ruiner le théâtre,
le sauve. L’accent, le relief, la majesté
architecturale, le réalisme transcendant, l’aspect
en quelque sorte symbolique
que les mêmes scènes et les mêmes
acteurs prennent sur l’écran, font
apparaître
leur présence réelle sur les planches
extraordinairement falote, pâle,
indistincte et molle comme un souvenir presque indifférent.
L’art des miracles
du cinéma, c’est de nous restituer la
grandeur impersonnelle de l’expression
dramatique, oubliée par le théâtre
proprement dit quand il avait rejeté le
masque, le cothurne, etc., tous les instruments producteurs de
l’illusion
scénique, en faisant appel aux
procédés mécaniques qui multiplient la
puissance
de l’homme parce qu’ils lui livrent les forces
jusqu’alors cachées,
insaisissables ou même inconnues de l’univers.





















