11 avril 2005
Taz
Hakim Bey
TAZ
Zones Autonomes Temporaires
Selon les voeux de l'auteur et de l'éditeur, le texte
original peut être librement piraté et reproduit,
sous réserves d'information préalable
auprès de l'éditeur. Il n'en va plus exactement
de même de cette traduction française, mais
presque... mais le stanislas kazal under ground blog s'en fiche car il a l'autorisation de l'auteur.....
Première édition française, mai 1997,
Éditions de l'Éclat, Paris.
isbn 2-84162-020-4
La TAZ (Temporary Autonomous Zone), ou Zone Autonome Temporaire, ne se
définit pas. Des "Utopies pirates" du XVIIIe au
réseau planétaire du XXIe siècle, elle
se manifeste à qui sait la voir,
"apparaissant-disparaissant" pour mieux échapper aux
Arpenteurs de l'Etat. Elle occupe provisoirement un territoire, dans
l'espace, le temps ou l'imaginaire, et se dissout dès lors
qu'il est répertorié. La TAZ fuit les TAZs
affichées, les espaces "concédés"
à la liberté : elle prend d'assaut, et retourne
à l'invisible. Elle est une "insurrection" hors le Temps et
l'Histoire, une tactique de la disparition.
Le terme s'est répandu dans les milieux internationaux de la
"cyber-culture", au point de passer dans le langage courant, avec son
lot obligé de méprises et de contresens.
La TAZ ne peut exister qu'en préservant un certain anonymat
; comme son auteur, Hakim Bey, dont les articles "apparaissent" ici et
là, libres de droits, sous forme de livre ou sur le Net,
mouvants, contradictoires, mais pointant toujours quelques routes pour
les caravanes de la pensée.
traduit de l'anglais
par
Christine Tréguier avec l'assistance
de
Peter Lamia & Aude Latarget
le texte original a été publié en 1991
par
Autonomedia
POB568 Williamsburgh Station
Brooklyn, NY11211-0568USA
sous le titre :
T.A.Z.The Temporary Autonomous Zone.Ontological Anarchy, Poetic
Terrorism.
Le livre comprenait également d'autres essais plus anciens
d'Hakim Bey, qui ne sont pas reproduits ici.
SOMMAIRE
Utopies Pirates
En attendant la Révolution
Psychotopologie de la vie quotidienne
Le Net et le Web
" Partis pour Croatan"
La Musique comme Principe d'organisation
La Volonté du Puissance comme Disparition
Des trous-à-rats dans la Babylone de l'Information
Annexe I
Annexe II
Annexe III
Notes
" ... Cette fois-ci, pourtant, je viens en tant que Dionysos
victorieux, qui va mettre le monde en vacances ... Mais je n'ai pas
beaucoup de temps." F. Nietzsche (dans sa dernière lettre
"folle" à Cosima Wagner).
Utopies pirates
Au XVIIIe siècle, les pirates et les corsaires
créèrent un "réseau d'information"
à l'échelle du globe: bien que primitif et
conçu essentiellement pour le commerce, ce réseau
fonctionna toutefois admirablement. Il était
constellé d'îles et de caches lointaines
où les bateaux pouvaient s'approvisionner en eau et
nourriture et échanger leur butin contre des produits de
luxe ou de première nécessité.
Certaines de ces îles abritaient des "communautés
intentionnelles", des micro-sociétés vivant
délibérément hors-la-loi et bien
déterminées à le rester, ne
fût-ce que pour une vie brève, mais joyeuse.
Il y a quelques années, j'ai examiné pas mal de
documents secondaires sur la piraterie, dans l'espoir de trouver une
étude sur ces enclaves - mais il semble qu'aucun historien
ne les ait trouvées dignes d'être
étudiées (William Burroughs et l'anarchiste
britannique Larry Law en font mention - mais aucune étude
systématique n'a jamais été
réalisée). J'en revins donc aux sources
premières et élaborai ma propre
théorie. Cet essai en expose certains aspects. J'appelle ces
colonies des "Utopies Pirates".
Récemment Bruce Sterling, un des chefs de file de la
littérature Cyberpunk, a publié un roman
situé dans un futur proche. Il est fondé sur
l'hypothèse que le déclin des systèmes
politiques générera une prolifération
décentralisée de modes de vie
expérimentaux: méga-entreprises aux mains des
ouvriers, enclaves indépendantes
spécialisées dans le piratage de
données, enclaves socio-démocrates vertes,
enclaves Zéro-travail, zones anarchistes
libérées, etc. L'économie de
l'information qui supporte cette diversité est
appelée le Réseau; les enclaves sont les Iles en
Réseau (et c'est aussi le titre du livre en anglais: Islands
in the Net).
Les Assassins du Moyen Âge fondèrent un
"État" qui consistait en un réseau de
vallées de montagnes isolées et de
châteaux séparés par des milliers de
kilomètres. Cet État était
stratégiquement imprenable, alimenté par les
informations de ses agents secrets, en guerre avec tous les
gouvernements, et son seul objectif était la connaissance.
La technologie moderne et ses satellites espions donnent à
ce genre d'autonomie le goût d'un rêve romantique.
Finies les îles pirates! Dans l'avenir, cette même
technologie - libérée de tout contrôle
politique - rendrait possible tout un monde de zones autonomes. Mais
pour le moment ce concept reste de la science-fiction - de la
spéculation pure.
Nous qui vivons dans le présent, sommes-nous
condamnés à ne jamais vivre l'autonomie,
à ne jamais être, pour un moment, sur une parcelle
de terre qui ait pour seule loi la liberté ? Devons-nous
nous contenter de la nostalgie du passé ou du futur?
Devrons-nous attendre que le monde entier soit
libéré du joug politique, pour qu'un seul d'entre
nous puisse revendiquer de connaître la liberté?
La logique et le sentiment condamnent une telle supposition. La raison
veut qu'on ne puisse se battre pour ce qu'on ignore; et le coeur se
révolte face à un univers cruel, au point de
faire peser de telles injustices sur notre seule
génération.
Dire : "Je ne serai pas libre tant que tous les humains (ou toutes les
créatures sensibles) ne seront pas libres" revient
à nous terrer dans une espèce de nirvana-stupeur,
à abdiquer notre humanité, à nous
définir comme des perdants.
Je crois qu'en extrapolant à partir d'histoires
d'"îles en réseau", futures et passées,
nous pourrions mettre en évidence le fait qu'un certain type
d'"enclave libre" est non seulement possible à notre
époque, mais qu'il existe déjà. Toutes
mes recherches et mes spéculations se sont
cristallisées autour du concept de "zone autonome
temporaire" (en abrégé TAZ). En dépit
de la force synthétisante qu'exerce ce concept sur ma propre
pensée, n'y voyez rien de plus qu'un essai (une
"tentative"), une suggestion, presque une fantaisie
poétique. Malgré l'enthousiasme ranteresque (1)
de mon langage, je n'essaie pas de construire un dogme politique. En
fait, je me suis délibérément interdit
de définir la TAZ - je me contente de tourner autour du
sujet en lançant des sondes exploratoires. En fin de compte,
la TAZ est quasiment auto-explicite. Si l'expression devenait courante,
elle serait comprise sans difficulté... comprise dans
l'action.
En attendant la Révolution.
Comment se fait-il que "le monde chaviré" parvient toujours
à se redresser? Pourquoi la réaction suit-elle
toujours la révolution, comme les saisons en Enfer?
Soulèvement, ou sa forme latine insurrectio, sont des mots
employés par les historiens pour qualifier des
révolutions manquées - des mouvements qui ne
suivent pas la courbe prévue, la trajectoire
approuvée par le consensus: révolution,
réaction, trahison, l'état s'érige
plus fort, et encore plus répressif - la roue tourne,
l'histoire recommence encore et toujours: lourde botte(2)
éternellement posée sur le visage de
l'humanité.
En ne se conformant pas à la courbe, le
sous-lèvement suggère la possibilité
d'un mouvement extérieur et au-delà de la spirale
hégélienne de ce "progrès" qui n'est
secrètement rien de plus qu'un cercle vicieux. Surgo -
soulever, lever. Insurgo - se soulever, se lever. Une
opération auto-référentielle. Un
bootstrap. Un adieu à cette malheureuse parodie du cercle
karmique, à cette futilité historique
révolutionnaire. Le slogan "Révolution!" est
passé de tocsin à toxine, il est devenu un
piège du destin, pseudo-gnostique et pernicieux, un
cauchemar où nous avons beau combattre, nous
n'échappons jamais au mauvais Éon, à
cet État incube qui fait que, État
après État, chaque "paradis" est
administré par encore un nouvel ange de l'enfer.
Si l'Histoire EST le "Temps", comme elle le prétend, alors
le soulèvement est un moment qui surgit de et en dehors du
Temps, et viole la "loi" de l'Histoire. Si l'État est
l'Histoire, comme il le prétend, alors l'insurrection est le
moment interdit, la négation impardonnable de la dialectique
- grimper au mât pour sortir par le trou du toit (3), une
manoeuvre de chaman qui s'exécute selon un "angle
impossible" dans notre univers.
L'Histoire dit que la Révolution atteint la "permanence", ou
tout au moins une durée, alors que le soulèvement
est "temporaire". Dans ce sens, le soulèvement est comme une
"expérience maximale", en opposition avec le standard de la
conscience ou de l'expérience "ordinaire". Les
soulèvements, comme les festivals, ne peuvent être
quotidiens - sans quoi ils ne seraient pas "non ordinaires". Mais de
tels moments donnent forme et sens à la totalité
d'une vie. Le chaman revient - on ne peut rester sur le toit
éternellement - mais les choses ont changé, des
mouvements ou des intégrations ont eu lieu - une
différence s'est faite.
Vous allez dire que ce n'est que le conseil du désespoir.
Qu'en est-il alors du rêve anarchiste, de l'état
sans État, de la Commune, de la zone autonome qui dure,
d'une libre société, d'une libre culture ?
Allons-nous abandonner cet espoir pour un quelconque acte gratuit
existentialiste? Le propos n'est pas de changer la conscience mais de
changer le monde.
J'accepte cette juste critique. Je ferai cependant deux commentaires:
premièrement, la révolution n'a jamais abouti
à la réalisation de ce rêve. La vision
naît au moment du soulèvement - mais
dès que la "Révolution" triomphe et que
l'État revient, le rêve et l'idéal sont
déjà trahis. Je n'ai pas abandonné
l'espoir ou même l'attente d'un changement - mais je me
méfie du mot Révolution. Deuxièmement,
même si l'on remplace l'approche révolutionnaire
par un concept d'insurrection s'épanouissant
spontanément en culture anarchiste, notre situation
historique particulière n'est pas propice à une
si vaste entreprise. Un choc frontal avec l'État terminal,
l'État de l'information méga-entrepreneurial,
l'empire du Spectacle et de la Simulation, ne produirait absolument
rien, si ce n'est quelques martyres futiles. Ses fusils sont tous
pointés sur nous, et nos pauvres armes ne trouvent pour
cible que l'hysteresis, la vacuité rigide, un
Fantôme capable d'étouffer la moindre
étincelle dans ses ectoplasmes d'information, une
société de capitulation,
réglée par l'image du Flic et l'oeil absorbant de
l'écran de télé.
Bref, nous ne cherchons pas à vendre la TAZ comme une fin
exclusive en soi, qui remplacerait toutes les autres formes
d'organisation, de tactiques et d'objectifs. Nous la recommandons parce
qu'elle peut apporter une amélioration propre au
soulèvement, sans nécessairement mener
à la violence et au martyre. La TAZ est comme une
insurrection sans engagement direct contre l'État, une
opération de guérilla qui libère une
zone (de terrain, de temps, d'imagination) puis se dissout, avant que
l'État ne l'écrase, pour se reformer ailleurs
dans le temps ou l'espace. Puisque l'État est davantage
concerné par la Simulation que par la substance, la TAZ peut
"occuper" ces zones clandestinement et poursuivre en paix relative ses
objectifs festifs pendant quelque temps. Certaines petites TAZs ont
peut-être duré des vies entières, parce
qu'elles passaient inaperçues, comme les enclaves rurales
Hillbillies au Sud des États-Unis - parce qu'elles n'ont
jamais croisé le champ du Spectacle, qu'elles ne se sont
jamais risquées hors de cette vie réelle qui
reste invisible aux agents de la Simulation.
Babylone prend ses abstractions pour des
réalités; la TAZ peut
précisément exister dans cette marge d'erreur.
Initier une TAZ peut impliquer des stratégies de violence et
de défense, mais sa plus grande force réside dans
son invisibilité - l'État ne peut pas la
reconnaître parce que l'Histoire n'en a pas de
définition. Dès que la TAZ est nommée
(représentée, médiatisée),
elle doit disparaître, elle va disparaître,
laissant derrière elle une coquille vide, pour resurgir
ailleurs, à nouveau invisible
puisqu'indéfinissable dans les termes du Spectacle. A
l'heure de l'État omniprésent, tout-puissant et
en même temps lézardé de fissures et de
vides, la TAZ est une tactique parfaite. Et parce qu'elle est un
microcosme de ce "rêve anarchiste" d'une culture libre, elle
est, selon moi, la meilleure tactique pour atteindre cet objectif, tout
en faisant l'expérience de certains de ses
bénéfices ici et maintenant.
En résumé, le réalisme veut non
seulement que nous cessions d'attendre la "Révolution", mais
aussi que nous cessions de tendre vers elle, de la vouloir.
"Soulèvement" - oui, aussi souvent que possible et
même au risque de la violence. Le spasme de l'État
Simulé sera "spectaculaire", mais dans la plupart des cas,
la meilleure et la plus radicale des tactiques sera de refuser
l'engagement dans une violence spectaculaire, de se retirer de l'aire
de la simulation, de disparaître.
La TAZ est un campement d'ontologistes de la guérilla:
frappez et fuyez. Déplacez la tribu entière,
même s'il ne s'agit que de données sur le
Réseau. La TAZ doit être capable de se
défendre; mais l'"attaque" et la "défense"
devraient, si possible, éviter cette violence de
l'État qui n'a désormais plus de sens. L'attaque
doit porter sur les structures de contrôle, essentiellement
sur les idées. La défense c'est
"l'invisibilité" - qui est un art martial -, et
l'"invulnérabilité" - qui est un art occulte dans
les arts martiaux. La "machine de guerre nomade" conquiert sans
être remarquée et se déplace avant
qu'on puisse en tracer la carte. En ce qui concerne l'avenir, seul
l'autonome peut planifier, organiser, créer l'autonomie.
C'est une opération de bootstrap. La première
étape est une sorte de satori - prendre conscience que la
TAZ commence par le simple acte d'en prendre conscience.
(Voir annexe III, citation de Renzo Novatore).
Psychotopologie de la vie quotidienne
Le concept de la TAZ ressort en premier lieu d'une critique de la
Révolution et d'une appréciation de
l'Insurrection, que la Révolution considère
d'ailleurs comme "faillite"; mais, pour nous, le soulèvement
représente une possibilité beaucoup plus
intéressante, du point de vue d'une psychologie de la
libération, que toutes les révolutions
"réussies" des bourgeois, communistes, fascistes, etc.
La deuxième force motrice de la TAZ provient d'un
développement historique que j'appelle la "fermeture de la
carte". La dernière parcelle de Terre n'appartenant
à aucun État-nation fut absorbée en
1899. Notre siècle est le premier sans terra incognita, sans
une frontière. La nationalité est le principe
suprême qui gouverne le monde - pas un récif des
mers du Sud ne peut être laissé ouvert, pas une
vallée lointaine, pas même la Lune et les
planètes. C'est l'apothéose du
"gangstérisme territorial". Pas un seul
centimètre carré sur Terre qui ne soit
taxé et policé... en théorie.
La "carte" est une grille politique abstraite, une gigantesque
escroquerie renforcée par un conditionnement du type
"carotte au bout du bâton" de l'État "Expert",
jusqu'à ce qu'elle devienne, pour la plupart d'entre nous,
le territoire - l'"Île de la Tortue" est devenue
l'"Amérique". Et pourtant puisque la carte est une
abstraction, elle ne peut pas couvrir la Terre à
l'échelle 1:1. Des complexités fractales de la
géographie réelle, elle ne perçoit que
des grilles dimensionnelles. Les immensités
cachées dans ses replis échappent à
l'arpenteur. La carte n'est pas exacte; la carte ne peut pas
être exacte.
Donc - la Révolution est close, mais l'insurrectionisme est
ouvert. Pour le moment, nous concentrons nos forces sur des
"surtensions" temporaires, en évitant tout
démêlé avec les "solutions permanentes".
Mais si la carte est fermée, la zone autonome reste ouverte.
Métaphoriquement, elle émerge de la dimension
fractale invisible pour la cartographie du Contrôle. Ici,
nous devrions introduire la notion de psychotopologie (et topographie)
comme "science" alternative à celle de la surveillance et
à la mise en carte étatique, à son
"impérialisme psychique". Seule la psychotopographie peut
produire des cartes 1:1 de la réalité, car seul
l'esprit humain maîtrise la complexité
nécessaire à sa modélisation. Mais une
carte 1:1, virtuellement identique au territoire, ne peut pas
contrôler celui-ci. Elle ne peut que suggérer, au
sens d'indiquer, certaines de ses caractéristiques. Nous
recherchons des "espaces" (géographiques, sociaux-culturels,
imaginaires) capables de s'épanouir en zones autonomes - et
des espaces-temps durant lesquels ces zones sont relativement ouvertes,
soit du fait de la négligence de l'État, soit
qu'elles aient échappé aux arpenteurs ou pour
quelqu'autre raison encore. La psychotopologie est l'art du sourcier
des TAZs potentielles.
Cependant la clôture de la Révolution et de la
carte du monde n'est que la source négative de la TAZ. Il
reste beaucoup à dire de ses inspirations positives. La
réaction seule ne peut fournir l'énergie requise
pour qu'une TAZ se "manifeste". Le soulèvement doit aussi
être pour quelque chose.
1. Tout d'abord, on peut parler d'une anthropologie naturelle de la
TAZ. La famille nucléaire est l'unité de base de
la société de consensus, mais pas celle de la
TAZ. ("Familles ! - je vous hais! ...possessions jalouses du bonheur !"
Gide.) La famille nucléaire, avec ses "misères
oedipiennes", est une invention Néolithique, en
réponse à la pénurie et à
la hiérarchie imposée par la
"révolution agraire". Le modèle
Paléolithique est à la fois plus primaire et plus
radical: la bande. La bande typique de chasseurs/cueilleurs, nomade ou
semi-nomade, compte environ une cinquantaine d'individus. Dans les
sociétés tribales plus importantes, la structure
de la bande se traduit par des clans à
l'intérieur de la tribu, ou par des regroupements tels que
les sociétés secrètes ou initiatiques,
les sociétés de chasse ou de combat, les
sociétés d'hommes ou de femmes, les
"républiques d'enfants" etc. Alors que la famille
nucléaire est issue de la pénurie
(d'où son avarice), la bande est issue de l'abondance -
d'où sa prodigalité. La famille est
fermée par la génétique, par la
possession par l'homme de la femme et des enfants, par la
totalité hiérarchique de la
société agraire/ industrielle. La bande est
ouverte - certes pas à tous mais, par affinités
électives, aux initiés liés par le
pacte d'amour. La bande n'appartient pas à une
hiérarchie plus grande, mais fait plutôt partie
d'une structure horizontale de coutumes, de famille élargie,
d'alliance et de contrat, d'affinités spirituelles etc. (la
société Amérindienne a
préservé certains de ces aspects
jusqu'à aujourd'hui).
Dans notre société de Simulation
post-spectaculaire plusieurs forces sont à l'oeuvre - dans
l'ombre - pour faire disparaître la famille
nucléaire et réinstaurer la bande. Les ruptures
dans la structure du Travail se ressentent dans la
"stabilité" brisée de l'unité-famille
et de l'unité-foyer. La "bande" aujourd'hui inclut les amis,
les ex-conjoint(e)s et amants, les gens rencontrés dans les
différents boulots et fêtes, des groupes
d'affinité, des réseaux
d'intérêts spécialisés, de
correspondances, etc. La famille nucléaire devient toujours
plus évidemment un piège, un abîme
culturel, une implosion névrotique secrète
d'atomes en fission; et la contre-stratégie
évidente émerge spontanément: la
redécouverte quasi inconsciente de la bande, plus
archaïque et cependant plus post-industrielle.
2. La TAZ en tant que festival. Stephen Pearl Andrews proposa, comme
image de la société anarchiste (cf. annexe III,
5), le dîner, où toute structure
d'autorité se dissout dans la convivialité et la
célébration. Ici nous pourrions
également évoquer le concept des sens comme base
du devenir social de Fourier - le "tactrut" et la "gastrosophie" -
ainsi que son ode aux implications négligées du
goût et de l'odorat. Les anciens concepts de
jubilé et de saturnales se fondent sur l'intuition que
certains événements échappent au
"temps profane", à l'Arpenteur de l'État et de
l'Histoire. Ces jours de fête occupaient
littéralement des vides dans le calendrier, des intervalles
intercalaires. Au Moyen Âge, près d'un tiers de
l'année était férié, et il
se pourrait que les luttes contre la réforme du calendrier
aient moins tenu aux "onze jours perdus" qu'à
l'idée que la science impériale conspirait
à la disparition de ces espaces où la
liberté du peuple avait trouvé refuge - un coup
d'état, un formatage de l'année, une saisie du
temps lui-même, transformant le cosmos organique en un
univers réglé comme une montre. La mort du
festival.
Ceux qui participent à l'insurrection notent invariablement
son caractère festif, même au beau milieu de la
lutte armée, du danger et du risque. Le
soulèvement est comme une saturnale
détachée de son intervalle intercalaire (ou qui a
été forcée de le faire) et qui est
désormais libre de surgir n'importe où et
n'importe quand. Libérée du temps et du lieu,
elle flaire cependant la maturité des
événements, elle est en résonance avec
le genius loci ; la science de la psychotopologie indique les "flux de
forces" et les "points de puissance" (pour emprunter des
métaphores occultistes) qui permettent de localiser la TAZ
spatio-temporellement, ou du moins aident à
définir sa relation au temps et à l'espace.
Les médias nous invitent à "venir
célébrer les moments de notre vie" dans cette
pseudo-unification de la marchandise et du spectacle, ce fameux
non-événement de la pure
représentation. En réponse à cette
obscénité, nous disposons, d'une part de
l'éventail du refus (illustré par les
Situationnistes, John Zerzan, Bob Black et alii), d'autre part de
l'émergence d'une culture de la fête, à
l'écart et même ignorée des
organisateurs auto-proclamés de nos loisirs. "Se battre pour
le droit à la fête" n'est pas une parodie de la
lutte radicale, mais une nouvelle manifestation de celle-ci, en accord
avec une époque qui offre la télé et
les téléphones comme moyens "de tendre la main et
de toucher" d'autres êtres humains, comme moyens
d'"Être Là!".
Pearl Andrews avait raison: le dîner est
déjà "le germe d'une
société nouvelle en formation dans la coquille de
l'ancienne" (Préambule IWW)(4). Le "rassemblement tribal"
des années soixante, le conclave forestier
d'éco-saboteurs, le Beltane idyllique des
néo-païens, les conférences anarchistes,
les cercles gays... les fêtes des années vingt
à Harlem, les clubs, les banquets, les pique-niques
libertaires du bon vieux temps - sont déjà, d'une
certaine manière, des "zones
libérées", des TAZs potentielles. Qu'elle soit
accessible à quelques amis, comme le dîner, ou
à des milliers de célébrants, comme un
Be-in, la fête est toujours "ouverte" parce qu'elle n'est pas
"ordonnée"; elle peut être planifiée,
mais si rien ne se passe, elle échoue. La
spontanéité est un élément
crucial.
L'essence de la fête c'est le face-à-face: un
groupe d'humains mettent en commun leurs efforts pour
réaliser leurs désirs mutuels - soit pour bien
manger, trinquer, danser, converser - tous les arts de la vie, y
compris le plaisir érotique; soit pour créer une
oeuvre commune, ou rechercher la béatitude même -
bref, une "union des égoïstes" (comme l'a
définie Stirner) sous sa forme la plus simple - ou encore,
selon les termes de Kropotkine, la pulsion biologique de base pour
l'"entraide mutuelle". (Il faudrait aussi mentionner ici
"l'économie de l'excès" de Bataille et sa
théorie d'une culture de potlatch.)
3. Le concept de nomadisme psychique (ou, comme nous l'appelons par
plaisanterie, "cosmopolitisme sans racine") est vital dans la formation
de la TAZ. Certains aspects de ce phénomène ont
été discutés par Deleuze et Guattari
dans Nomadology and the War Machine, par Lyotard dans Driftworks et par
différents auteurs dans le numéro "Oasis" de la
revue Semiotext(e). Nous préférons ici le terme
de "nomadisme psychique" à ceux de "nomadisme urbain", de
"nomadologie" ou de "driftwork" etc., dans le simple but de relier
toutes ces notions en un seul ensemble flou à
étudier à la lumière de
l'émergence de la TAZ.
"La mort de Dieu" et, d'une certaine façon, le
dé-centrage du projet "Européen" tout entier, a
ouvert une vision du monde post-idéologique,
multi-perspectives, capable de se déplacer "sans racine" de
la philosophie au mythe tribal, des sciences naturelles au
Taoïsme - capable de voir, pour la première fois,
comme à travers les yeux d'un insecte doré,
où chaque facette reflète un tout autre monde.
Mais cette vision a un prix: devoir habiter une époque
où la vitesse et le "fétichisme de la
marchandise" ont créé une fausse unité
tyrannique qui tend à brouiller toute
individualité et toute diversité culturelle, pour
qu'"un endroit en vale un autre". Ce paradoxe crée des
"gitans", des voyageurs psychiques poussés par le
désir et la curiosité, des errants à
la loyauté superficielle (en fait déloyaux envers
le "Projet Européen" qui a perdu son charme et sa
vitalité); détachés de tout temps et
tout lieu, à la recherche de la diversité et de
l'aventure... Cette description englobe non seulement toutes les
classes d'artistes et d'intellectuels, mais aussi les travailleur
émigrés, les réfugiés, les
SDFs, les touristes, la culture des Rainbow Voyagers et du mobile-Home,
ou ceux qui "voyagent" à travers le Net et qui ne quittent
peut-être jamais leur chambre (ou ceux qui, comme Thoreau,
"ont beaucoup voyagé - en Concord(5)"); elle inclut
finalement "tout le monde", nous tous, vivant avec nos autos, nos
vacances, nos télés, nos bouquins, nos films, nos
téléphones, nos boulots et nos styles de vies qui
changent, nos religions, nos régimes, etc.
Le nomadisme psychique en tant que tactique, ce que Deleuze et Guattari
appelaient métaphoriquement "la machine de guerre",
déplace le paradoxe d'un mode passif à un mode
actif, voire même "violent". Les râles et l'agonie
de Dieu sur son lit de mort durent depuis si longtemps - sous la forme
du Capitalisme, du Fascisme et du Communisme par exemple - que les
commandos post-bakounistes-post-nietzschéens et les apaches
(les "ennemis" au sens littéral) du vieux Consensus doivent
continuer à pratiquer massivement la "destruction
créatrice". Ces nomades adeptes de la razzia, sont des
corsaires, des virus; ils ont à la fois un besoin et un
désir de TAZs, de campements de tentes noires sous les
étoiles du désert, d'interzones, d'oasis
fortifiées cachées le long des routes
secrètes des caravanes, de pans de jungle
"libérés", de lieux où l'on ne va pas,
de marchés noirs et de bazars underground.
Ces nomades tracent leur route grâce à
d'étranges étoiles qui pourraient être
des amas lumineux de données dans le Cyberspace ou
peut-être des hallucinations. Prenez une carte du territoire,
superposez le tracé des changements politiques, posez
là-dessus une carte du Net - et plus
particulièrement du contre-Net avec son emphase sur les flux
d'information et les logistiques clandestines - et enfin, par-dessus,
la carte à l'échelle 1:1 de l'imagination
créatrice, de l'esthétique et des valeurs. La
grille ainsi obtenue prend vie, animée de tourbillons et
d'afflux d'énergie, de coagulations de lumière,
de passages secrets, de surprises.
Le Net et le Web
L'autre facteur contribuant à l'émergence de la
TAZ est si vaste et si ambigu, qu'il nécessite un chapitre
à lui seul.
Nous avons parlé du Net, qui peut être
défini comme la totalité des transferts
d'information et de communication. Certains de ces transferts sont
privilégiés et limités à
quelques élites, ce qui donne au Net un aspect
hiérarchique. D'autres transactions sont ouvertes
à tous, et le Net a aussi un aspect horizontal, non
hiérarchique. Les données de l'Armée
et de la Sécurité sont d'accès
restreint, tout comme les informations bancaires, boursières
et autres. Mais dans l'ensemble, le téléphone, le
courrier, les bases de données publiques etc. sont
accessibles à tous. Ainsi à
l'intérieur même du Net émerge une
sorte de contre-Net, que nous appellerons le Web (comme si le Net
était un filet de pêche, et le Web des toiles
d'araignées tissées dans les interstices et les
failles du Net). En général nous utiliserons le
terme Web pour désigner la structure d'échange
d'information horizontale et ouverte, le réseau non
hiérarchique; et nous réserverons le terme de
contre-Net pour parler de l'usage clandestin, illégal et
rebelle du Web, piratage de données et autres formes de
parasitage. Net, Web et contre-Net relèvent du
même modèle global, ils se confondent en
d'innombrables points. Les termes choisis ne visent pas à
définir des zones particulières mais à
suggérer des tendances.
(Digression : avant de condamner le Web ou le contre-Net pour son
"parasitisme", qui ne constituera jamais une vraie force
révolutionnaire, demandez-vous ce que signifie la
"production" à l'Âge de la Simulation. Quelle est
la "classe productive"? Peut-être serez-vous
forcés d'admettre que ces termes ont perdu leur
signification. Les réponses sont en tout cas si complexes,
que la TAZ a tendance à les ignorer toutes pour ne retenir
que ce qu'elle peut utiliser. "La Culture est notre Nature", et nous
sommes les chasseurs/cueilleurs du monde de la TechnoCom.)
Les formes actuelles du Web non officiel, sont, on doit le supposer,
encore assez primitives: fanzines marginaux, BBSs, logiciels pirates,
hacking et piratage téléphonique, une certaine
influence sur la presse et la radio, quasiment aucune sur les autres
grands médias - pas de station-télé,
pas de satellite, pas de câble ou de fibre optique etc.
Pourtant le Net est en lui-même un nouveau modèle
de relations évolutives entre les sujets - les
"utilisateurs" - et les objets - "les données". De McLuhan
à Virilio, on a exploré avec
exhaustivité la nature de ces relations. Cela prendrait des
pages et des pages pour "démontrer" ce qu'aujourd'hui
"chacun sait". Au lieu de remâcher tout cela, je
préfère me demander en quoi ces relations
évolutives suggèrent des modes
d'implémentation pour la TAZ.
La TAZ occupe un lieu temporaire, mais actuel dans le temps et dans
l'espace. Toutefois, elle doit être aussi clairement
"localisée" sur le Web, qui est d'une nature
différente, virtuel et non actuel, instantané et
non immédiat. Le Web offre non seulement un support
logistique à la TAZ, mais il lui permet également
d'exister; sommairement parlant, on peut dire que la TAZ "existe" aussi
bien dans le "monde réel" que dans l'"espace d'information".
Le Web compresse le temps - les données - en un "espace"
infinitésimal. Nous avons remarqué que le
caractère temporaire de la TAZ la prive des avantages de la
liberté, laquelle connaît la durée et
la notion de lieu plus ou moins fixe. Mais le Web offre une sorte de
substitut; dès son commencement, il peut "informer" la TAZ
par des données "subtilisées" qui
représentent d'importante quantités de temps et
d'espace compactés.
Compte tenu de son évolution et de nos désirs de
sensualité et de "face-à-face", nous devons
considérer le Web avant tout comme un support, un
système capable de véhiculer de l'information
d'une TAZ à l'autre, de la défendre en la rendant
"invisible", voire de lui donner de quoi mordre si
nécessaire. Mais plus encore, si la TAZ est un campement
nomade, alors le Web est le pourvoyeur des chants épiques,
des généalogies et des légendes de la
tribu; il a en mémoire les routes secrètes des
caravanes et les chemins d'embuscade qui assurent la
fluidité de l'économie tribale; il contient
même certaines des routes à suivre et certains
rêves qui seront vécus comme autant de signes et
d'augures.
L'existence du Web ne dépend d'aucune technologie
informatique. Le langage parlé, le courrier, les fanzines
marginaux, les "liens téléphoniques" suffisent
déjà au développement d'un travail
d'information en réseau. La clé n'est pas le
niveau ou la nouveauté technologique, mais l'ouverture et
l'horizontalité de la structure. Néanmoins le
concept même du Net implique l'utilisation d'ordinateurs.
Dans l'imaginaire de la science-fiction, le Net aspire à la
condition de Cyberespace (comme dans Tron ou Le Neuromancien) et
à la pseudo-télépathie de la
"réalité virtuelle". En bon fan du Cyberpunk, je
suis convaincu que le Reality hacking(6) jouera un rôle
majeur dans la création des TAZs. Comme Gibson et Sterling,
je ne pense pas que le Net officiel parviendra un jour à
interrompre le Web ou le contre-Net. Le piratage de données,
les transmissions non autorisées et le libre-flux de
l'information ne peuvent être arrêtés.
(En fait la théorie du chaos, telle que je la comprends,
prédit l'impossibilité de tout Système
de Contrôle universel.)
Indépendamment de toute spéculation sur l'avenir,
nous devons nous confronter à de sérieuses
questions concernant le Web et la technologie qu'il implique. La TAZ
veut avant tout éviter la médiation. Elle
expérimente son existence dans l'immédiat.
L'essence même de l'affaire est "poitrine-contre-poitrine",
comme disent les soufis, ou "face-à-face". Mais... mais :
l'essence même du Web est la médiation. Les
machines sont nos ambassadeurs - la chair n'est plus de mise, sauf
comme terminal, avec toutes les connotations sinistres du terme.
La TAZ pourrait peut-être trouver son propre espace en
intégrant deux attitudes apparemment contradictoires
à l'égard de la Haute Technologie et de son
apothéose, le Net:
(1) ce que nous pourrions appeler la position Fifth
Estate/Néo-paléolithique/Post-situ/ Ultra-Verte,
qui se définit elle-même comme un argument
luddite(7) contre la médiation et contre le Net; et
(2) les utopistes Cyberpunk, les futuro-libertaires, les Reality
Hackers et leurs alliés, qui voient le Net comme une
avancée dans l'évolution et croient que tout
éventuel effet nuisible de la médiation peut
être dépassé - du moins, une fois les
moyens de production libérés.
La TAZ est en accord avec les hackers puisqu'elle veut devenir - en
partie - par le Net, et même par la médiation du
Net. Mais elle est également proche des Verts puisqu'elle
entend préserver une intense conscience du soi comme corps
et n'éprouve que révulsion pour la Cybergnose,
cette tentative de transcendance du corps par
l'instantanéité et la simulation. La TAZ tend
à voir cette dichotomie Techno/anti-Techno comme trompeuse,
comme la plupart des dichotomies, où les oppositions
apparentes s'avèrent être des falsifications ou
même des hallucinations sémantiques. Ceci pour
dire que la TAZ veut vivre dans ce monde, et non dans l'idée
de quelqu'autre monde visionnaire, né d'une fausse
unification (tout vert ou tout métal) qui n'est peut
être qu'un autre rêve jamais
réalisé (ou comme disait Alice: "Confiture hier,
confiture demain, mais jamais confiture aujourd'hui.").
La TAZ est "utopique" dans le sens où elle croit en une
intensification du quotidien ou, comme auraient dit les
Surréalistes, une pénétration du
Merveilleux dans la vie. Mais elle ne peut pas être utopique
au vrai sens du mot, nulle part, ou en un lieu-sans-lieu. La TAZ est
quelque part. Elle existe à l'intersection de nombreuses
forces, comme quelque point de puissance païen à la
jonction de mystérieuses lignes de forces, visibles pour
l'adepte dans des fragments apparemment disjoints de terrain, de
paysage, des flux d'air et d'eau, des animaux. Aujourd'hui les lignes
ne sont pas toutes gravées dans le temps et l'espace.
Certaines n'existent qu'à "l'intérieur" du Web,
bien qu'elles croisent aussi des lieux et des temps réels.
Certaines sont peut-être "non ordinaires", en ce sens qu'il
n'existe aucune convention permettant de les quantifier. Il serait sans
doute plus aisé de les étudier à la
lumière de la science du chaos qu'à celle de la
sociologie, des statistiques, de l'économie etc. Les
modèles de forces qui génèrent la TAZ
ont quelque chose de commun avec ces "attracteurs étranges"
du chaos, qui existent, pour ainsi dire, entre les dimensions.
Par nature, la TAZ se saisit de tous les moyens disponibles pour se
réaliser - elle naîtra aussi bien dans une grotte
que dans une Cité de l'Espace L5 - mais par-dessus tout,
elle vivra, maintenant, ou dès que possible, sous quelque
forme suspecte ou délabrée,
spontanément, sans égard pour
l'idéologie ou même l'anti-idéologie.
Elle utilisera l'ordinateur parce que l'ordinateur existe, mais elle se
servira aussi de pouvoirs qui sont si éloignés de
l'aliénation ou de la simulation qu'ils lui garantissent un
certain paléolitisme psychique, un esprit chamanique
primordial qui "infectera" le Net lui-même (le vrai sens du
Cyberpunk tel que je le comprends). Parce que la TAZ est une
intensification, un surplus, un excès, un potlatch, la vie
passée à vivre plutôt qu'à
simplement survivre (ce shibboleth pleurnichant des années
quatre-vingt), elle ne peut être définie ni par la
Technologie ni par l'anti-Technologie. Comme quiconque
méprise l'ordre établi, elle se contredit
elle-même, parce qu'elle veut être, à
tout prix, même au détriment de la "perfection",
de l'immobilité du final.
Dans l'Équation de Mandelbrot et sa traduction
infographique, nous voyons - dans un univers fractal - des cartes qui
sont contenues et en fait cachées dans d'autres cartes, qui
sont elles-mêmes cachées dans des cartes, qui sont
dans des cartes etc. jusqu'aux limites de la puissance de calcul. A
quoi sert donc cette carte qui, dans un sens, est à
l'échelle de la dimension fractale? Que peut-on en faire, si
ce n'est admirer son élégance
psychédélique?
Si nous devions imaginer une carte de l'information - une projection
cartographique de la totalité du Net - nous devrions y
inclure les marques du chaos, celles qui sont
déjà visibles, par exemple, dans les
opérations de calcul parallèle complexe, les
télécommunications, les transferts d'"argent
électronique", les virus, la guérilla du hacking
etc.
La représentation topographique de ces "zones" de chaos
serait similaire à l'Équation de Mandelbrot,
contenues ou cachées dans la carte comme les
"péninsules" et qui semblent y "disparaître".
Cette "écriture" - dont une partie se volatilise et une
partie s'auto-efface - est le processus même qui compromet
déjà le Net; incomplet, ultimement non
contrôlable. Autrement dit, l'équation de
Mandelbrot, ou quelque chose de semblable, pourrait s'avérer
utile au "complot(8)" pour l'émergence du contre-Net comme
processus chaotique, pour une " évolution
créatrice" selon le terme de Prigogine. A défaut
d'autre chose, l'équation de Mandelbrot est une
métaphore pour le "mapping" de l'interface de la TAZ et du
Net comme disparition de l'information. Toute "catastrophe"
à l'intérieur du Net est un noeud de pouvoir pour
le Web et le contre-Net. Le Net souffrira du chaos, tandis que le Web
pourrait s'en nourrir.
Soit par le simple piratage de données, soit par un
développement plus complexe du rapport réel au
chaos, le hacker du Web, le cybernéticien de la TAZ,
trouveront le moyen de tirer avantage des perturbations, des ruptures
ou des crashs du Net (histoire de produire de l'information
à partir de "l'entropie"). En tant que bricoleur,
nécrophage de fragments d'information, contrebandier,
maître chanteur, peut-être même
cyber-terroriste, le pirate de la TAZ oeuvrera à
l'évolution de connections fractales clandestines. Ces
connections, et l'information différente qui circule entre
et parmi elles, formeront des "dérivations de pouvoir"
servant l'émergence de la TAZ elle-même - tout
comme on doit voler de l'électricité au monopole
de l'énergie pour éclairer une maison
abandonnée, occupée par des squatters.
Le Web va donc parasiter le Net, afin de produire des situations
favorables à la TAZ - mais nous pourrions
également concevoir cette stratégie comme une
tentative de construction d'un Net alternatif, "libre", qui ne soit
plus parasitaire et qui servira de base à une "nouvelle
société émergeant de la coquille de
l'ancienne". Pratiquement, le Contre-Net et la TAZ peuvent
être considérés comme des fins en soi -
mais, théoriquement, ils peuvent aussi être
perçus comme des formes de lutte pour une
réalité différente.
Ceci étant dit, admettons que l'ordinateur suscite quelques
inquiétudes, quelques questions toujours sans
réponse, en particulier en ce qui concerne l'Ordinateur
Personnel [PC].
L'histoire des réseaux informatiques, des BBSs et des
diverses expérimentations de la démocratie
électronique a été, jusqu'à
maintenant, essentiellement celle du hobbisme. Bien des anarchistes et
des libertaires ont une foi profonde dans le PC comme arme de
libération et d'auto-libération - mais n'ont pas
de gains réels à montrer, pas de
liberté palpable.
J'éprouve peu d'intérêt pour une
hypothétique classe entrepreneuriale émergente de
traiteurs de textes-et-données indépendants,
bientôt capable de développer une vaste industrie
des chaumières ou de réaliser à la
pièce des boulots merdeux pour des corporations et des
bureaucraties variées. Qui plus est, il n'est pas
nécessaire d'être devin pour prédire
que cette "classe" développera sa sous-classe - une sorte de
lumpen yuppetariat : des femmes au foyer, par exemple, qui alimenteront
leur famille avec des "revenus secondaires" en transformant leur foyer
en atelier électronique, petites dictatures du Travail
où le "patron" est un réseau informatique.
Je ne suis pas davantage impressionné par le type
d'information et de services proposés par les
réseaux "radicaux" actuels. Il existe quelque part, nous
dit-on, une "économie de l'information".
Peut-être. Mais l'information échangée
dans ces BBSs "alternatifs", semble se limiter à du
techno-blabla. Est-ce une économie? Ou plutôt un
passe temps pour enthousiastes? D'accord, les PCs ont
engendré une autre "révolution de l'imprimerie",
d'accord, les réseaux marginaux évoluent,
d'accord, je peux désormais tenir six conversations
téléphoniques en même temps; mais
quelle différence cela fait-il dans ma vie de tous les jours?
Franchement, j'avais déjà accès
à un tas de données pour enrichir mes
perceptions, que ce soit par les livres, les films, la
télé, le théâtre, le
téléphone, la Poste, des états de
conscience altérés etc. Ai-je vraiment besoin
d'un PC pour en obtenir encore plus? Vous m'offrez de l'information
secrète ? OK... c'est tentant, mais alors je demande des
secrets merveilleux et pas simplement des numéros rouges ou
le trivial des politiciens et des flics. Je veux surtout que
l'ordinateur m'offre des informations liées aux biens
véritables - aux "bonnes choses de la vie", comme le dit le
Préambule IWW. Et puisque j'accuse ici les hackers et les
BBSers de rester dans un flou intellectuel, je dois moi-même
descendre des nuages baroques de la Théorie et de la
Critique et expliquer ce que j'entends par "biens
véritables".
Disons que pour des raisons à la fois politiques et
personnelles, je désire une bonne nourriture, meilleure que
celle que je peux obtenir du Capitalisme, non polluée,
encore bénie d'arômes forts et naturels. Et pour
compliquer le jeu, imaginons que la nourriture que je désire
ardemment soit illégale - par exemple du lait non
pasteurisé ou encore ce fruit cubain exquis, le mamey, qui
ne peut pas être importé frais aux
États-Unis parce que sa graine est hallucinogène
(du moins c'est ce qu'on m'a dit). Je ne suis pas fermier. Disons que
je suis importateur de parfums et d'aphrodisiaques rares, et affinons
le jeu en supposant que la plus grande partie de mon stock est
également illégal. Ou disons que je veuille
simplement échanger mes services en traitement de texte
contre quelques navets organiques, mais que je refuse de faire le
rapport de mes transactions au fisc (comme la loi m'y oblige, croyez-le
ou non!). Ou encore que je souhaite rencontrer d'autres êtres
humains pour des pratiques consensuelles, mais illégales, de
plaisir mutuel (il y a eu quelques tentatives, mais tous les BBSs
pornos durs ont été neutralisés -
à quoi sert un underground avec une
sécurité nulle ?). En bref, supposons que j'en ai
plein le dos de la pure information, du fantôme dans la
machine. Selon vous, les ordinateurs devraient
déjà être capables d'assouvir mes
désirs de nourriture, de drogue, de sexe,
d'évasion fiscale. Soit! Mais alors pourquoi est-ce que
ça ne se produit pas?
La TAZ a été, est et sera, avec ou sans
ordinateur. Mais le fait qu'elle atteigne son plein potentiel est moins
une question de combustion spontanée qu'un
phénomène d'"Iles sur le Net". Le Net, ou
plutôt le contre-Net, contient la promesse d'une TAZ
intégrale, un plus qui augmentera son potentiel, un "saut
quantique" (bizarre comme cette expression a fini par signifier un
grand saut) dans la complexité et le sens. La TAZ doit
maintenant exister à l'intérieur d'un monde
d'espace pur, le monde des sens. Liminaire, évanescente
même, la TAZ doit combiner information et désir
pour mener à bien son aventure (son "à venir"),
pour s'emplir jusqu'aux frontières de sa
destinée, se saturer de son propre devenir.
L'Ecole Néo-paléolithique a peut-être
raison lorsqu'elle affirme que toute forme d'aliénation et
de médiation doit être détruite ou
abandonnée avant que nos buts ne soient atteints - ou
encore, il se peut que la véritable anarchie ne se
réalisera que dans l'Espace, comme l'affirment certains
futuro-libertaires. Mais la TAZ ne se soucie guère du "a
été" ou du "sera". Elle s'intéresse
aux résultats - raids réussis sur la
réalité consensuelle,
échappées vers une vie plus intense et plus
abondante. Si l'ordinateur n'est pas utilisable pour ce projet, alors
il devra être rejeté. Pourtant, mon intuition me
dit que le contre-Net est déjà en gestation,
qu'il existe peut-être déjà - mais je
ne peux pas le prouver. J'ai fondé la théorie de
la TAZ en grande partie sur cette intuition. Bien sûr le Web
implique aussi des réseaux d'échange
non-informatisés comme le samizdat, le marché
noir etc. - mais le vrai potentiel de la mise en réseau non
hiérarchique de l'information désigne
l'ordinateur comme l'outil par excellence. Maintenant j'attends que les
hackers me prouvent que j'ai raison, que mon intuition est bonne. Alors
où sont mes navets?
"Partis pour Croatan".
Nous n'avons aucune envie de définir la TAZ ou
d'élaborer des dogmes sur la manière dont elle
doit être créée. Nous nous contentons
de dire qu'elle a été, qu'elle sera et qu'elle
est en devenir. Il serait alors plus intéressant et plus
utile d'examiner quelques TAZs passées et
présentes, et d'envisager ses manifestations futures; en
évoquant quelques prototypes, nous pourrions être
à même d'apprécier l'étendue
possible de l'ensemble, et d'apercevoir éventuellement un
"archétype". Abandonnant toute tentative
d'encyclopédisme, nous adopterons une technique
d'éparpillement, une mosaïque d'aperçus,
en commençant tout à fait arbitrairement avec le
xvie-xviie siècle et la colonisation du Nouveau Monde.
L'ouverture du "nouveau" monde fut conçue
d'emblée comme une opération occulte. Le mage
John Dee, conseiller spirituel d'Elizabeth I, semble avoir
inventé le concept d'"impérialisme magique", et
avoir contaminé de fait une génération
entière. Halkyut et Raleigh tombèrent sous son
charme, et Raleigh usa de ses contacts avec "l'Ecole de la Nuit" - une
kabbale de penseurs avancés, d'aristocrates et d'adeptes -
pour pousser la cause de l'exploration, de la colonisation et de la
cartographie. La Tempête de Shakespeare était une
pièce de propagande pour la nouvelle idéologie et
la Colonie Roanoke fut sa première vitrine
expérimentale.
La vision alchimiste du Nouveau Monde associa celui-ci à la
materia primera ou hylè, à l'"état de
Nature", à l'innocence et au tout-est-possible
("Virgin-ia"), un chaos que l'adepte transmuerait en "or",
c'est-à-dire en perfection spirituelle aussi bien qu'en
abondance matérielle.
Mais cette vision alchimiste relève également
d'une fascination actuelle pour l'originel, une sympathie rampante, un
sentiment d'envie pour sa forme sans-forme, et qui prend pour cible le
symbole de "l'Indien": "L'Homme" à l'état de
nature, non corrompu par le "gouvernement". Caliban, l'Homme Sauvage,
est comme un virus qui habite la machine même de
l'Impérialisme Occulte. Les humains forêt/animaux
sont investis d'emblée du pouvoir magique du marginal, du
méprisé et de l'exclu. D'un
côté Caliban est laid, et la Nature est une
"étendue sauvage hurlante". De l'autre, Caliban est noble et
sans chaînes et la Nature est un Eden. Cette fracture dans la
conscience européenne précède la
dichotomie Romantique/Classique; elle s'est enracinée dans
la Haute Magie de la Renaissance. La découverte de
l'Amérique (l'Eldorado, la Fontaine de Jouvence) l'a
cristallisée, et elle a pris forme dans les
schémas réels de la colonisation.
À l'école primaire on a appris aux
Américains que les premières colonies de Roanoke
avaient échoué ; les colons disparurent, ne
laissant derrière eux que ce message cryptique: "Partis pour
Croatan". Des récits ultérieurs
d'"indiens-aux-yeux-gris" furent classés
légendes. Les textes laissent supposer que ce qui se passa
véritablement, c'est que les indiens massacrèrent
les colons sans défense. Pourtant "Croatan"
n'était pas un Eldorado, mais le nom d'une tribu voisine
d'indiens amicaux. Apparemment la colonie fut simplement
déplacée de la côte vers le Grand
Marécage Lugubre et absorbée par cette tribu. Les
indiens-aux-yeux-gris étaient réels - ils sont
toujours là et s'appellent toujours les Croatans.
Ainsi - la toute première colonie du Nouveau Monde choisit
de renoncer à son contrat avec Prospero
(Dee/Raleigh/l'Empire) et de suivre Caliban chez l'Homme Sauvage. Ils
désertèrent. Ils devinrent "Indiens",
"s'indigénèrent" et
préférèrent le chaos aux effroyables
misères de la servitude, aux ploutocrates et intellectuels
de Londres.
Là où se trouvait jadis l'"Île de la
Tortue", l'Amérique venait au monde, et Croatan resta
enfouie dans sa psychè collective. Par-delà la
frontière, l'état de nature (i.e. l'absence
d'État) prévalut - et dans la conscience du
colon, l'option de l'étendue sauvage était
toujours latente, la tentation de laisser tomber l'église,
le travail de la ferme, l'instruction, les impôts - tous les
fardeaux de la civilisation et de "partir pour Croatan" d'une
manière ou d'une autre. En outre, quand en Angleterre la
révolution fut trahie, tout d'abord par Cromwell, puis par
la Restauration, des vagues de Protestants radicaux s'enfuirent ou
furent déportés vers le Nouveau Monde (qui
était devenu une prison, un lieu d'exil). Antinomiens,
Familistes, Quakers fripons, Levellers, Diggers, Ranters furent alors
lâchés dans l'ombre occulte de
l'étendue sauvage et se précipitèrent
pour l'embrasser.
Anne Hutchinson et ses amis n'étaient que les plus connus
des Antinomiens (c'est-à-dire les plus
élevés socialement) - ayant eu la mauvaise chance
d'être impliqués dans la politique de la Colonie
de la Baie - mais il est clair qu'il y eut une aile beaucoup plus
radicale du mouvement. Les incidents relatés par Hawthorne
dans The Maypole of Merry Mount sont rigoureusement historiques;
apparemment les extrémistes avaient
décidé d'un commun accord de renoncer au
Christianisme et de se convertir au paganisme. S'ils étaient
parvenus à s'unir avec leurs alliés indiens, il
en aurait résulté une religion
syncrétique Antinomienne/ Celtique/Algonquine, une sorte de
Santeria nord-américaine du dix-septième
siècle.
Sous les administrations plus lâches et plus corrompues des
Caraïbes, où les intérêts des
rivaux européens avaient laissé de nombreuses
îles désertes ou délaissées,
les sectaristes purent mieux prospérer. La Barbade et la
Jamaïque en particulier ont dû être
peuplées par de nombreux extrémistes, et je crois
que les influences des Levellers et des Ranters ont
contribué à l'"utopie" Boucanière sur
l'île de la Tortue. Là, pour la
première fois, grâce à Oexmelin, nous
sommes en mesure d'étudier en profondeur une proto-TAZ du
Nouveau Monde réussie. Fuyant les terribles "avantages" de
l'Impérialisme comme l'esclavage, la servitude, le racisme
et l'intolérance, les tortures du travail forcé
et la mort vivante dans les plantations, les Boucaniers
adoptèrent le mode de vie indien, se marièrent
avec les Caribéens, acceptèrent les Noirs et les
Espagnols comme égaux, rejetèrent toute
nationalité, élirent leurs capitaines
démocratiquement, et retournèrent à
l'"état de Nature". Après s'être
déclarés "en guerre avec le monde entier", ils
partirent piller; leurs contrats mutuels, appelés
"Articles", étaient si égalitaires que chaque
membre recevait une part entière, et le capitaine pas plus
d'une-un-quart ou une-et-demie. Le fouet et les punitions
étaient interdits, les querelles étaient
réglées par vote ou par duel d'honneur.
Il est tout simplement erroné de la part de certains
historiens de stigmatiser les pirates comme de simples brigands des
mers ou même des proto-capitalistes. En un sens,
c'étaient des "bandits sociaux", bien que leurs
communautés de base ne soient pas des
sociétés paysannes traditionnelles, mais des
"utopies" créées ex nihilo sur des terres
inconnues, des enclaves de liberté totale occupant des
espaces vides sur la carte. Après la chute de
l'île de la Tortue, l'idéal boucanier resta vivant
pendant tout "l'Âge d'Or" de la Piraterie (1660-1720 environ)
et aboutit, par exemple, au peuplement de Belise qui avait
été fondée par les Boucaniers. Puis,
quand la scène se déplaça à
Madagascar - une île qui n'avait pas encore
été annexée par un pouvoir
impérial et qui n'était
gérée que par un ensemble informel de rois natifs
(des chefs) désireux de s'allier aux pirates - l'Utopie
Pirate atteignit sa plus haute forme.
Le récit que fait Defoe du Capitaine Misson et de la
fondation de Libertalia, est peut-être - comme le disent
certains historiens - un canular littéraire
destiné à faire la propagande des
théories radicales Whig (les libéraux anglais),
mais il était imbriqué dans L'Histoire
générale des plus fameux Pyrates (1724-1728), qui
est en grande partie toujours considérée comme
véridique et précise. En outre, l'histoire du
Capitaine Misson ne fut pas critiquée à la
parution du livre, alors que beaucoup d'anciens membres des
équipages de Madagascar étaient encore vivants.
Il semble que ceux-ci y aient cru, sans aucun doute parce qu'ils
avaient connu des enclaves pirates très semblables
à Libertalia. Une fois de plus, des esclaves
libérés, des natifs, et même des
ennemis traditionnels comme les Portugais, avaient
été invités à s'unir en
toute égalité. (Libérer les bateaux
d'esclaves était une préoccupation majeure.) La
terre était gérée en commun, les
représentants élus pour de courtes
durées, le butin partagé ; la doctrine de la
liberté était prêchée bien
plus radicalement que celle du Sens Commun.
Libertalia espéra durer, et Misson mourut en la
défendant(9).Mais la plupart des utopies pirates
étaient faites pour être temporaires; en fait les
vraies "républiques" corsaires étaient leurs
vaisseaux voguant sous la loi des Articles. Les enclaves terrestres
n'avaient pas de loi du tout. Exemple classique, Nassau aux Bahamas, un
village balnéaire de cabanes et de tentes,
consacré au vin, aux femmes (et probablement aux
garçons aussi, si l'on en juge par ce qu'écrit
Birge dans Sodomie et Piraterie), aux chansons (les pirates
étaient très amateurs de musique et avaient
l'habitude de louer des groupes de musiciens pour des
croisières entières) et aux pires
excès; il disparut en l'espace d'une nuit lorsque la flotte
britannique apparut dans la Baie. Barbe Noire et "Calico Jack" Rackham
et sa bande de femmes-pirates partirent vers des rivages plus sauvages
et de pires destins, tandis que d'autres acceptèrent le
Pardon et se réformèrent. Mais la tradition des
Boucaniers subsista à Madagascar, où les enfants
sang-mêlés des pirates constituèrent
leurs propres royaumes, et dans les Caraïbes, où
les esclaves en fuite et les groupes mixtes noir/blanc/ rouge
prospérèrent dans les montagnes et
l'arrière-pays, sous le nom de "Maroons". Quand Zora Neale
Hurston visita la Jamaïque dans les années vingt
(voir son livre Dis à mon cheval), la communauté
maroon avait gardé un certain degré d'autonomie
et quelques vieux usages populaires. Les Maroons du Surinam quant
à eux, pratiquent encore le "paganisme" africain.
Au cours du dix-huitième siècle,
l'Amérique du Nord produisit également quelques
"communautés tri-raciales isolées", en marge de
la société. (Ce terme "clinique" fut
inventé par le Mouvement Eugéniste, qui
réalisa les premières études
scientifiques sur ces communautés. Malheureusement ladite
"science" ne fit que servir d'alibi à la haine des pauvres
et des "bâtards", et la "solution au problème" fut
généralement la stérilisation
forcée.) Les noyaux était toujours
constitués d'esclaves et de paysans en fuite, de "criminels"
(c'est-à-dire les plus pauvres), de "prostituées"
(c'est-à-dire les femmes blanches mariées
à des non-blancs), et de membres des différentes
tribus natives. Parfois, dans certains cas, comme chez les Seminoles et
les Cherokees, la structure tribale traditionnelle absorba les nouveaux
arrivants; en d'autres cas, de nouvelles tribus étaient
constituées. Ainsi les Maroons du Grand Marais Lugubre, qui
vécurent aux dix-huitième et
dix-neuvième siècles, adoptaient les esclaves
évadés et fonctionnaient comme des
étapes sur l'Underground Railway (les circuits
d'évasion des esclaves), servant de centre religieux et
idéologique pour les rebelles. La religion était
le HooDoo, un mélange d'éléments
africains, indigènes et chrétiens, et selon
l'historien H. Leaming-Bey, les aînés de la foi et
les chefs Maroons du Grand Marais étaient connus comme "The
Seven Finger High Glister".
Les Ramapaughs du nord du New Jersey (incorrectement connus sous le nom
de "Jackson Whites") ont, eux aussi, une
généalogie romantique et archétypique:
esclaves libérés des soldats hollandais, clans
divers du Delaware et de l'Algonquin, habituelles
"prostituées", "Hessiens" (une appellation pour les
mercenaires britanniques égarés, les
déserteurs Loyalistes etc.), et bandes locales de bandits
sociaux comme celle de Claudius Smith.
Certains groupes se réclament d'une origine
africano-islamique: les Moors du Delaware et les Ben Ishmael, qui
émigrèrent du Kentucky en Ohio au milieu du
dix-huitième siècle. Les Ishmaels pratiquaient la
polygamie, ne buvaient jamais d'alcool, gagnaient leur vie comme
ménestrels, se mariaient avec des indiens et adoptaient
leurs coutumes et étaient si enclins au nomadisme qu'ils
mettaient des roues à leurs maisons. Leur migration annuelle
passait par des villes frontières nommées Mecca
ou encore Medina. Au dix-neuvième siècle certains
d'entre eux épousèrent les idéaux
anarchistes et furent la cible des Eugénistes lors d'un
pogrom particulièrement pervers de
sauvetage-par-extermination. Quelques-unes des toutes
premières lois eugénistes furent
passées en leur honneur. Ils "disparurent" en tant que tribu
dans les années vingt, mais allèrent probablement
gonfler les rangs des premières sectes "Islamistes Noires"
et du "Moorish Science Temple".
J'ai moi-même grandi avec les légendes des
"Kallikaks" du New Jersey Pine Barrens (et bien sûr avec
Lovecraft, un raciste fanatique, fasciné par les
communautés isolées). Ces légendes
s'avèrent être la mémoire populaire des
calomnies eugénistes; depuis leur quartier
général de Vineland (New Jersey), ils ont
entrepris les "réformes" habituelles contre "le
mélange des gènes" et "la faiblesse d'esprit"
dans les Barrens (en publiant entre autres des photographies des
Kallikaks, grossièrement et visiblement
retouchées sur lesquelles ils ressemblaient à des
monstres dégénérés).
Les "communautés isolées" - du moins celles qui
ont préservé leur identité jusqu'au
vingtième siècle - refusent constamment
d'être absorbées par la culture dominante ou par
la "sous-culture" noire, au sein de laquelle les sociologues modernes
préfèrent les ranger. Dans les années
soixante-dix, inspirés par la renaissance des Natifs
Américains, un certain nombre de groupes - parmi lesquels
les Moors et les Ramapaughs - s'adressèrent au Bureau des
Affaires Indiennes (BIA) pour être reconnus comme tribus
indiennes. Ils reçurent le soutien des activistes
indigènes mais se virent refuser la reconnaissance
officielle. Après tout, s'ils avaient obtenu gain de cause,
leur victoire aurait pu établir un
précédent dangereux pour les marginaux de toutes
sortes, des "Peyotistes blancs" et autres Hippies aux nationalistes
noirs, ariens, anarchistes et libertaires - une "réserve"
pour tout le monde et pour n'importe qui! Le "Projet
Européen" ne peut pas reconnaître l'existence de
l'Homme Sauvage - le chaos vert reste une trop grande menace pour le
rêve impérial d'ordre.
Les Moors et les Ramapaughs rejetèrent essentiellement
l'explication "diachronique" ou historique de leur origine au profit
d'une identité "synchronique" fondée sur le
"mythe" de l'adoption indienne. Autrement dit, ils
s'auto-proclamèrent "Indiens". Si tous ceux qui veulent
"être indien" pouvaient ainsi s'auto-proclamer indien,
imaginez quel départ pour Croatan ce serait. Cette vieille
ombre occulte hante encore les restes de nos forêts (qui,
soit dit en passant, se sont largement accrues dans le Nord-Est depuis
les XVIII-XIXe siècles, alors que de vastes
étendues de terre cultivée sont
retournées à la broussaille. Sur son lit de mort,
Thoreau rêvait du retour de "...Indiens...
forêts(10)" : le retour du réprimé).
Les Moors et les Ramapaughs avaient évidemment des raisons
bien concrètes pour se vouloir indiens - après
tout ils avaient des ancêtres indiens - mais si nous
considérions leur auto-proclamation en termes aussi bien
"mythiques" qu'historiques nous en apprendrions davantage sur notre
quête de la TAZ. Il existe dans les
sociétés tribales ce que les anthropologistes
appellent le mannenbunden : en changeant de forme, en s'incarnant dans
le totem animal (loups garou, chamans jaguar, hommes
léopard, sorcières chat etc.), les
sociétés totémiques se
vouèrent à une identification avec la Nature.
Dans le contexte général d'une
société coloniale (comme le souligne Taussig dans
Chamanisme, Colonialisme et Homme Sauvage), le pouvoir de changer de
forme est partie prenante de la culture indigène - ainsi la
partie la plus réprimée de la
société acquiert un pouvoir paradoxal
fondé sur le mythe d'un pouvoir occulte, à la
fois redouté et désiré par les
colonisateurs. Bien sûr les indiens ont réellement
une certaine connaissance occulte; mais, parce que l'Empire
perçoit cette culture indienne comme une sorte
d'"état sauvage spirituel", les indiens en sont
arrivés à croire de plus en plus consciemment
à ce rôle. Même s'ils sont
marginalisés, la Marge acquiert une aura magique. Avant
l'homme blanc, ils n'étaient que de simples tribus
d'individus - ils sont maintenant les "gardiens de la Nature", les
habitants de l'"état de Nature". Finalement le colonisateur
lui-même est séduit par ce "mythe". Chaque fois
qu'un Américain veut être en marge de la
société ou revenir à la terre, il
"devient indien". Les démocrates radicaux du Massachusetts
(descendants spirituels des Protestants radicaux) qui
organisèrent la Partie de Thé et crurent
réellement que les gouvernements pourraient être
abolis (toute la région de Berkshire s'auto-proclama
"état de Nature"!), se déguisèrent en
"Mohawks". De cette façon, les colonisateurs qui se
trouvèrent soudain en marge de la mère patrie,
adoptèrent le rôle des indiens marginaux,
cherchant ainsi (d'une certaine façon) à
s'approprier leur pouvoir occulte, leur rayonnement mythique. Des
Hommes des Montagnes aux Scouts, le rêve de "devenir indien"
s'inscrit en filigrane dans l'histoire, la culture et la conscience
américaines.
Cette hypothèse est également
confortée par l'imagerie sexuelle associée aux
groupes "tri-raciaux". Les "natifs" sont bien sûr toujours
immoraux, mais les renégats raciaux et les marginaux sont
carrément des pervers-polymorphes. Les Boucaniers
étaient des sodomites, les Maroons et les Hommes des
Montagnes des dégénérés,
les "Jukes and Kallikaks" pratiquaient la fornication et l'inceste
(entraînant des mutations telle que la polydactylie), les
enfants couraient nus et se masturbaient ouvertement etc. Retourner
à un "état de Nature" semble paradoxalement
autoriser la pratique de tout acte "non naturel", du moins si l'on en
croit les Puritains et les Eugénistes. Et comme dans les
sociétés répressives racistes et
moralistes beaucoup de gens désirent
précisément ces actes licencieux, ils projettent
leurs désirs sur les marginalisés, et se
convainquent ainsi eux-mêmes qu'ils restent purs et
civilisés. De fait, certaines communautés
marginalisées rejettent effectivement la moralité
du consensus - chez les pirates c'est certain! - et
réalisent sans aucun doute les désirs
refoulés de la civilisation. (Ne le feriez-vous pas?)
Devenir "sauvage" est toujours un acte érotique, un acte de
nudité.
Avant de quitter le thème des "tri-raciaux
isolés", j'aimerais rappeler l'enthousiasme de Nietzsche
pour le "mélange des races". Impressionné par la
vigueur et la beauté des cultures hybrides, il proposa le
mélange des gènes, non seulement comme une
solution au problème de race, mais aussi comme le principe
d'une nouvelle humanité, libérée du
chauvinisme ethnique et national - sans doute fut-il en cela un
précurseur du "nomadisme psychique". Le rêve de
Nietzsche semble toujours aussi éloigné de nous
qu'il le fut de lui. Le chauvinisme règne toujours. Les
cultures mélangées restent submergées.
Mais les zones autonomes des Boucaniers et des Maroons, des Ishmaels et
des Moors, des Ramapaughs et des "Kallikaks", ou plutôt leurs
histoires respectives, sont révélatrices de ce
que Nietzsche aurait pu appeler la "Volonté de Puissance
comme Disparition". Une idée à laquelle il nous
faut revenir.
La Musique comme Principe d'organisation.(putain là on touche le vrai- kazal)
Entre-temps, tournons-nous vers l'histoire de l'anarchisme classique
à la lumière du concept de la TAZ.
Avant la "fermeture de la carte du monde", une grande
énergie anti-autoritaire a été
investie dans des communes "sécessionnistes" comme celle des
Modern Times, Phalanstères et autres. Il est
intéressant de noter que certaines d'entre elles
n'étaient pas destinées à durer
"toujours", mais seulement tant que le projet s'avérerait
satisfaisant. Selon les standards Socialistes/Utopiques, ces
expériences "échouèrent", et de fait
nous savons peu de choses les concernant.
Quand il devint impossible de fuir au-delà des
frontières, l'ère des Communes urbaines
révolutionnaires commença en Europe. Les Communes
de Paris, Lyon et Marseille ne survécurent pas assez
longtemps pour endosser un caractère permanent, et on se
demande si elles en eurent même jamais l'intention. De notre
point de vue, l'élément essentiel de fascination
est l'esprit de ces Communes. Pendant et après cette
période, les anarchistes adoptèrent la pratique
du nomadisme révolutionnaire, passant de
soulèvement en soulèvement, veillant à
garder vivante en eux l'intensité spirituelle
expérimentée au moment de l'insurrection. En
fait, certains anarchistes du courant stirnerien/nietzschéen
en vinrent à considérer cette activité
comme une fin en soi, une manière de toujours occuper une
zone autonome, l'interzone qui s'ouvre au beau milieu ou dans le
sillage d'une guerre ou d'une révolution (voir la "zone" de
Pynchon dans L'Arc en ciel de la Gravité). Ils
déclarèrent qu'ils seraient les premiers
à se retourner contre toute révolution socialiste
réussie. Sauf anarchie universelle, ils n'avaient aucune
intention de s'arrêter. Ils accueillirent avec enthousiasme
les Soviets libres de la Russie de 1917, qui correspondaient
à leur objectif. Mais dès que les bolcheviques
trahirent la Révolution, les anarchistes individualistes
furent les premiers à reprendre le sentier de la guerre.
Après Cronstadt, bien sûr, tous les anarchistes
condamnèrent l'"Union Soviétique" (une
contradiction dans les termes) et partirent à la recherche
de nouvelles insurrections.
L'Ukraine de Makhno et l'Espagne anarchiste étaient
conçues pour durer, et malgré les exigences d'une
guerre continuelle, elles furent, dans une certaine mesure, des
réussites: non qu'elles durèrent "longtemps",
mais elles furent organisées avec succès et, sans
agression extérieure, elles auraient pu se maintenir. Des
expériences de l'entre-deux-guerres, je retiendrais
plutôt la folle République de Fiume, beaucoup
moins connue et qui n'était pas conçue pour durer.
Gabriele D'Annunzio, poète Décadent, artiste,
musicien, esthète, coureur de jupons, pionnier casse-cou de
l'aéronautique, sorcier, génie et goujat,
émergea de la Première Guerre Mondiale en
héros, avec une petite armée à ses
ordres: les "Arditi". En manque d'aventure, il décida de
prendre la ville de Fiume à la Yougoslavie et de la donner
à l'Italie. Après une
cérémonie nécrophage au
cimetière de Venise en compagnie de sa maîtresse,
il partit conquérir Fiume et y parvint sans
difficulté particulière. Mais l'Italie refusa son
offre généreuse, et le Premier Ministre le traita
de fou.
Vexé, D'Annunzio décida de déclarer
l'indépendance et de voir combien de temps il pouvait tenir.
Avec un ami anarchiste, il rédigea la Constitution, qui
instaurait la musique comme principe central de l'État. La
Marine (constituée de déserteurs et de marins
unionistes anarchistes milanais) prit le nom d'Uscochi,
d'après le nom des pirates disparus qui vécurent
sur des îles au large de la côte locale et
dépouillèrent les navires vénitiens et
ottomans. Les Uscochi modernes réussirent quelques coups
fumants: de riches navires marchands italiens offrirent soudain un
avenir à la République: de l'argent dans les
coffres! Artistes, bohémiens, aventuriers, anarchistes
(D'Annunzio correspondait avec Malatesta), fugitifs et
réfugiés apatrides, homosexuels, dandys
militaires (l'uniforme - plus tard
récupéré par les SS - était
noir, orné du crâne et des os croisés
pirates), et réformateurs excentriques de toute tendance (y
compris Bouddhistes, théosophistes et
Védantistes) arrivèrent en foule à
Fiume. La fête ne s'arrêtait jamais. Chaque matin
d'Annunzio lisait des poèmes et des manifestes depuis son
balcon; chaque soir avait lieu un concert, puis des feux d'artifice.
C'était toute l'activité du gouvernement. Dix
huit mois plus tard, quand le vin et l'argent vinrent à
manquer et que la flotte italienne se montra enfin et
balança quelques obus sur le Palais Municipal, personne
n'eut l'énergie de résister.
D'Annunzio, comme bon nombre d'anarchistes italiens, vira ensuite au
fascisme - en fait Mussolini (l'ex-syndicaliste) séduisit
lui-même le poète. Quand D'Annunzio comprit son
erreur, il était trop tard. Alors qu'il était
déjà vieux et malade, le Duce le fit assassiner -
jeter de son balcon - et en fit un "martyr". Bien que Fiume n'ait pas
le sérieux de l'Ukraine libre ou de Barcelone, elle nous en
apprend probablement plus sur certains aspects de notre recherche.
C'était, d'une certaine manière, la
dernière des utopies pirates (ou le seul exemple moderne) -
et peut-être même la toute première TAZ
moderne.
Je crois que si l'on compare Fiume avec le soulèvement de
Paris en 1968 (ou les insurrections urbaines italiennes du
début des années soixante-dix), ou encore avec
les communautés de la contre-culture américaine
et leurs influences anarcho-Nouvelle Gauche, on peut relever quelques
similitudes: l'importance de la théorie
esthétique (voir les Situationnistes) et ce que l'on
pourrait appeler "les économies pirates" - vivre bien sur le
surplus de la surproduction sociale -, jusqu'à la
popularité des uniformes militaires bigarrés et
la musique comme facteur social révolutionnaire; enfin un
air finalement commun d'impermanence, une aptitude à bouger,
à changer de forme, à se re-localiser dans
d'autres universités, d'autres montagnes, des ghettos, des
usines, des maisons, des fermes abandonnées, ou
même dans d'autres niveaux de réalité.
Personne n'essayait d'imposer encore la énième
Dictature Révolutionnaire, ni à Fiume, ni
à Paris, ni à Millbrook. Soit le monde
changerait, soit il ne changerait pas. En attendant continuons
à bouger et à vivre intensément.
En 1919, le Soviet de Munich (ou la République du Conseil),
présenta quelques-uns des aspects de la TAZ, même
si - comme la plupart des révolutions - ses buts
avoués n'étaient pas exactement "temporaires". La
participation de Gustave Landauer - comme Ministre de la Culture - de
Silvio Gesell - Ministre de l'Economie - et de quelques autres
socialistes anti-autoritaires et libertaires extrémistes,
comme les poètes et dramaturges Ernst Toller et Ret Marut
(le romancier B. Traven), conféra au Soviet un net parfum
d'anarchie. Landauer, qui avait passé des années
dans l'isolement - pour travailler sur sa grande synthèse de
Nietzsche, Proudhon, Kropotkine, Stirner, Meister Eckardt, les
mystiques radicaux et les volk-philosophes romantiques - savait depuis
le début que le Soviet était voué
à l'échec; il espérait simplement
qu'il durerait assez longtemps pour être compris. Kurt
Eisner, le fondateur martyr du Soviet, croyait littéralement
que les poètes et la poésie devaient
être à la base de la révolution. On
élabora des plans pour consacrer une bonne partie de la
Bavière à une expérience
d'économie anarcho-socialiste et de communauté.
Landauer fit des propositions pour un système d'Ecole Libre
et de Théâtre du Peuple. Le soutien au Soviet
resta confiné aux travailleurs les plus pauvres, aux
banlieues bohémiennes de Munich et à des groupes
comme les WanderVogel (le mouvement néo-romantique de la
jeunesse), les juifs radicaux (comme Buber), les Expressionnistes et
autres marginaux.
C'est pourquoi les historiens le considèrent comme une
"République de Comptoir" et minimisent sa signification en
lui opposant celle des participations Marxiste et Spartakiste aux
révolutions allemandes de l'après-guerre.
Dépassé par les Communistes, et finalement
assassiné par des soldats diligentés par la
société occulte/ fasciste Thule, Landauer
mérite qu'on se souvienne de lui comme d'un saint. Pourtant
même les anarchistes d'aujourd'hui ont tendance à
ne pas le comprendre et le condamnent pour s'être "vendu"
à un "gouvernement socialiste". Si le Soviet avait
duré ne serait ce qu'une année, on pleurerait au
souvenir de sa beauté - mais avant même que les
premières fleurs de ce Printemps ne soient
fanées, le Geist et l'âme de la poésie
avaient été écrasés, et
nous avons oublié. Imaginez le bonheur de respirer l'air
d'une ville où le Ministre de la Culture vient d'annoncer
que les écoliers vont bientôt étudier
les oeuvres de Walt Whitman. "Ah! for a time machine..."
La Volonté de puissance comme Disparition
Foucault, Baudrillard et consorts ont longuement discuté des
différents modes de "disparition". Je voudrais
suggérer ici que la TAZ est dans un certain sens une
tactique de la disparition.
Quand les Théoriciens parlent de la disparition du Social,
ils expriment d'une part l'impossibilité d'une
"Révolution Sociale", et d'autre part
l'impossibilité de "l'État" - l'abîme
du pouvoir, la fin du discours du pouvoir. La question anarchiste dans
ce cas devrait être: pourquoi se soucier d'affronter un
"pouvoir" qui a perdu toute signification et qui n'est plus que pure
Simulation? De tels affrontements ne produiront que d'horribles et
dangereux spasmes de violence de la part des têtes pleines de
merde-en-guise-de-cerveau qui ont hérité des
clés de toutes les armureries et toutes les prisons.
(Peut-être n'est-ce qu'une grossière
incompréhension américaine de la sublime et
subtile Théorie Franco-Germanique. Si c'est le cas, tant
pis; qui a dit qu'il fallait comprendre une idée pour s'en
servir?)
Telle que je la comprends, la disparition semble être une
option radicale tout à fait logique pour notre
époque et nullement un désastre ou une mort du
projet radical. Contrairement à l'interprétation
nihiliste morbide de la Théorie Franco-Germanique, j'entends
miner celle-ci pour l'exploiter à des fins
stratégiques au service d'une "révolution de la
vie quotidienne" de tous les instants: une lutte que rien ne peut
arrêter, pas même l'ultime échec de la
révolution politique ou sociale, parce que rien, hormis la
fin du monde, ne peut mettre fin à la vie quotidienne, ni
à nos aspirations aux bonnes choses, au Merveilleux. Comme
le disait Nietzsche, si le monde pouvait finir, logiquement il l'aurait
déjà fait; s'il ne l'a pas fait, c'est qu'il ne
finit pas. Ou, selon la formule d'un soufi, peu importe le nombre de
pintes de vin interdit que nous buvons, nous emporterons notre soif
furieuse dans l'éternité.
Zerzan et Black ont tous deux noté quelques
"éléments du Refus" (selon le terme de Zerzan),
qui apparaissent d'une certaine manière comme les
symptômes d'une culture radicale de la disparition, en partie
inconscients mais en partie conscients, et qui influencent bien plus
les gens qu'aucune idée gauchiste ou anarchiste. Ces gestes
vont contre les institutions et sont, en ce sens,
"négatifs", mais tout geste négatif
suggère aussi une tactique "positive" pour remplacer
plutôt que simplement refuser l'institution honnie.
Par exemple, le geste négatif contre la mise à
l'école est "l'analphabétisme volontaire". Etant
donné que je ne partage pas la
vénération libérale pour
l'alphabétisation, au nom de l'amélioration
sociale, je ne peux pas vraiment m'associer aux cris de consternation
que l'on entend partout à ce sujet: j'ai de la sympathie
pour les enfants qui refusent les livres et les ordures qu'ils
contiennent. Cependant, il y a des alternatives positives qui ont
recours à cette même énergie de la
disparition. L'école à la maison et
l'apprentissage de l'artisanat, comme l'absentéisme
scolaire, ont pour effet d'échapper à la prison
de l'école. Le piratage informatique est une autre forme
d'"éducation" assez proche de l'"invisibilité".
Contre la politique, un geste négatif de masse consiste tout
simplement à ne pas voter. L'"apathie"
(c'est-à-dire le sain ennui du Spectacle
éculé), éloigne la moitié
de la nation des urnes; l'anarchie n'a jamais obtenu autant! (Pas plus
qu'elle n'avait à voir avec l'échec du dernier
Recensement). Là encore, il y a des parallèles
positives: le "réseautage" comme alternative à la
politique est pratiqué à bien des niveaux de la
société, et l'organisation non
hiérarchique a atteint une grande popularité,
même en dehors du mouvement anarchiste, simplement parce que
ça marche. (ACT UP et Earth First ! en sont deux exemples.
Les Alcooliques Anonymes en est un autre, aussi bizarre que cela puisse
paraître.)
Le refus du Travail peut prendre la forme de l'absentéisme,
de l'ivresse sur le lieu de travail, du sabotage, et de la pure
inattention - mais il peut aussi faire naître de nouveaux
modes de rébellion: davantage d'auto-emploi, la
participation à l'économie "noire" et au lavoro
nero, les magouilles des chômeurs et autre options
illégales, culture d'herbe etc. - autant
d'activités plus ou moins "invisibles" comparées
aux tactiques traditionnelles d'affrontement de la gauche, comme la
grève générale.
Refus de l'Eglise ? Eh bien, "l'acte négatif" ici consiste
probablement à... regarder la
télévision. Mais les alternatives positives
incluent toutes sortes de formes non autoritaires de
spiritualité, du Christianisme "sans église" au
néo-paganisme. L'Amérique marginale regorge de ce
que j'aime bien appeler des "Religions libres" - autant de petits
cultes auto-créés,
mi-sérieux/mi-délirants, influencés
par des courants tels que le Discordianisme et
l'anarcho-Taoïsme - qui proposent une "quatrième
voie en pleine croissance", échappant aux églises
traditionnelles, aux bigots
télévangélistes et au
consumérisme froid du New Age. On peut également
dire que le principal refus de l'orthodoxie, consiste à
créer des "moralités privées" au sens
nietzschéen: la spiritualité des "esprits libres".
Le refus négatif du Foyer est "le sans-logisme", que nombre
de ceux qui ne souhaitent pas être contraints à la
nomadologie perçoivent comme une forme d'exclusion. Mais le
"sans-logisme" peut, d'une certaine manière, être
une vertu, une aventure - c'est du moins ainsi qu'il est
perçu par l'énorme mouvement international des
squatters, nos routards modernes.
Le refus négatif de la Famille est évidemment le
divorce, ou autre symptôme de "rupture". L'alternative
positive naît de la prise de conscience que la vie peut
être plus heureuse sans la famille nucléaire;
à partir de là s'épanouissent des
centaines de fleurs - du parent unique au mariage de groupe et au
groupe d'affinité érotique. Le "Projet
Européen" mène un combat
d'arrière-garde pour défendre la "Famille" - la
misère oedipienne est au centre du Contrôle. Les
alternatives existent - mais elles doivent rester cachées,
en particulier depuis la Guerre contre le Sexe des années
quatre-vingt et quatre-vingt-dix.
Où est le refus de l'Art ? "L'acte négatif" ne
réside pas dans le nihilisme stupide de la "Grève
de l'Art(11)", ou dans la dégradation d'une peinture
célèbre - il se trouve dans l'ennui quasi
universel qui gagne tout le monde à la simple mention du
mot. En quoi consisterait l'"acte positif"? Est-il possible d'imaginer
une esthétique qui n'engage pas, qui se dégage
elle-même de l'Histoire et même du
Marché? ou au moins qui tende vers cela? Qui voudrait
remplacer la représentation par la présence ?
Comment la présence peut-elle se faire ressentir dans (ou
à travers) la représentation?
"La linguistique du Chaos" révèle une
présence qui échappe continuellement à
toutes les prescriptions du langage et des systèmes de sens;
une présence élusive, évanescente,
latîf ("subtile", un terme de l'alchimie soufie) -
l'Attracteur Étrange autour duquel les mèmes
s'accumulent, chaotiquement, en nouveaux ordonnancements
spontanés. Nous avons ici une esthétique du
territoire-frontière entre le chaos et l'ordre, la marge, la
zone de "catastrophe" où la panne du système
équivaut à une soudaine illumination (voir annexe
I).
La disparition de l'artiste est, en termes situationnistes, "la
suppression et la réalisation de l'art". Mais
d'où disparaissons-nous? Est-ce que jamais on nous verra et
on nous entendra à nouveau? Nous partons pour Croatan - quel
est notre destin? Tous nos arts sont un mot d'adieu à
l'histoire - "Partis pour Croatan" - mais où est Croatan, et
que ferons-nous là-bas?
En premier lieu nous ne parlons pas ici de disparaître
littéralement du monde et de son avenir: pas de retour dans
le temps vers une "société de loisir originel"
paléolithique, pas d'utopie éternelle, pas de
retraite dans les montagnes, pas d'île; pas non plus d'utopie
post-Révolutionnaire - et plus probablement pas de
Révolution du tout! - pas de disparition volontaire
(vonu(12)), pas de Stations Spatiales anarchistes - nous n'acceptons
pas non plus la "disparition baudrillardienne" dans le silence d'une
hyperconformité ironique. Je n'ai rien contre les Rimbauds
qui fuient l'Art pour quelque possible Abyssinie. Mais on ne peut pas
construire une esthétique, même de la disparition,
sur le simple acte de ne jamais revenir. En affirmant que nous ne
sommes pas une avant-garde, et qu'il n'y a pas d'avant-garde, nous
avons écrit notre "Partis pour Croatan" - la question qui se
pose alors est: comment envisager la "vie quotidienne" à
Croatan? surtout si nous ne savons pas si Croatan existe dans le Temps
(à l'Âge de Pierre ou de la
Post-Révolution) ou dans l'Espace, en tant qu'utopie, ville
oubliée du Midwest, ou Abyssinie? Où et pour
quand est le monde de la créativité sans
médiation? S'il peut exister, il existe
réellement - mais peut-être seulement comme une
sorte de réalité alternative que nous n'aurions
pas encore appris à percevoir. Où
chercherions-nous les graines de cet autre monde - les mauvaises herbes
qui lézardent nos trottoirs? Quels sont les indices, les
bonnes directions? Le doigt pointé vers la lune?
Je crois, ou du moins j'aimerais dire que la seule solution
à la "suppression et à la réalisation"
de l'Art réside dans l'émergence de la TAZ. Je
rejetterais fermement la critique selon laquelle la TAZ n'est "rien
d'autre qu'une oeuvre d'art", même si elle en a quelques-uns
des atours. Je suggère que la TAZ est le seul "temps" et le
seul "espace" où l'art peut exister, pour le pur plaisir du
jeu créatif, et comme une réelle contribution aux
forces qui permettent à la TAZ de s'agréger et de
se manifester.
Dans le Monde de l'Art, l'Art est devenu une marchandise; mais plus
profondément encore, il y a le problème de la
re-présentation elle-même et le refus de toute
médiation. Dans la TAZ, l'art-marchandise est tout
simplement impossible; il sera au contraire une condition de vie. La
médiation est plus difficile à
dépasser, mais la suppression des barrières entre
artistes et "utilisateurs" d'art tendra vers une situation
où (comme l'a décrit A. K. Coomaraswamy)
"l'artiste n'est pas une personne particulière, mais toute
personne est un artiste particulier".
En résumé : la disparition n'est pas
nécessairement une "catastrophe" - excepté au
sens mathématique d'un "soudain changement topologique".
Tous les gestes positifs énumérés ici
semblent impliquer différents degrés
d'invisibilité et non le traditionnel affrontement
révolutionnaire. La "Nouvelle Gauche" n'a jamais vraiment
cru en sa propre existence avant de se voir aux infos du soir. A
l'opposé, la Nouvelle Autonomie infiltrera les
médias ou les subvertira de l'intérieur - sans
quoi elle ne sera jamais "vue" du tout. La TAZ existe non seulement
au-delà du Contrôle, mais par-delà la
définition, au-delà de l'acte asservissant de
voir et de nommer, par-delà la compréhension de
l'État, par-delà l'aptitude de l'État
à voir.
Des trous-à-rats dans la Babylone de l'Information.
La tactique radicale consciente de la TAZ émergera sous
certaines conditions:
1. La libération psychologique. C'est-à-dire que
nous devons réaliser (rendre réels) les moments
et les espaces où la liberté est non seulement
possible mais actuelle. Nous devons savoir de quelles façons
nous sommes opprimés, et aussi de quelles façons
nous nous auto-réprimons, ou nous nous prenons au
piège d'un fantasme dont les idées nous
oppriment. Le travail, par exemple est une source de misère
bien plus actuelle pour la plupart d'entre nous, que la politique
législative. L'aliénation est beaucoup plus
dangereuse que de vieilles idéologies surannées,
édentées et mourantes. S'accrocher mentalement
à des "idéaux" - qui s'avèrent
n'être en fait que de pures projections de notre ressentiment
et de notre impression d'être des victimes - ne fera jamais
avancer notre projet. La TAZ n'est pas le présage d'une
quelconque Utopie Sociale toujours à venir, à
laquelle nous devons sacrifier nos vies pour que les enfants de nos
enfants puissent respirer un peu d'air libre. La TAZ doit
être la scène de notre autonomie
présente, mais elle ne peut exister qu'à la
condition que nous nous reconnaissions déjà comme
des êtres libres.
2. Le contre-Net doit s'étendre. A l'heure actuelle, il est
plus une abstraction qu'une réalité.
L'échange d'information des fanzines et des BBSs fait partie
du travail de base nécessaire de la TAZ, mais une faible
part de cette information a trait aux biens concrets ou aux services
utiles à la vie autonome. Nous ne vivons pas dans le
Cyberespace; en rêver serait tomber dans la CyberGnose, dans
la fausse transcendance du corps. La TAZ est un espace physique: nous y
sommes ou nous n'y sommes pas. Tous les sens doivent être
impliqués. D'une certaine manière, le Web est un




















