03 avril 2005
le manifeste Hacker
Le manifeste hacker
PAR The Mentor
Ce qui suit a été écrit peu après mon arrestation...
La conscience d’un hacker
Un autre a été pris aujourd’hui, c’est dans tous les journaux. « Un adolescent arrêté dans un scandale de crime informatique. » « Arrestation d’un Hacker après des tripatouillages bancaires. »
Saleté de gosses. Tous pareils.
Mais vous, dans votre psychologie trois-pièces et dans votre technocervelle des années 50, avez-vous jamais regardé derrière les yeux du hacker ? Est-ce que vous vous êtes jamais demandé ce qui le déclenche, quelles forces lui ont donné forme, qu’est-ce qui a bien pu le modeler ?
Je suis un hacker, entrez dans mon monde...
Mon monde est un monde qui commence avec l’école... Je suis plus intelligent que la plupart des autres gosses, ces conneries qu’ils nous apprennent m’ennuient...
Ces fichus élèves en situation d’échec. Ils sont tous pareils.
Je suis dans un collège ou un lycée. J’ai écouté les profs expliquer pour la quinzième fois comment réduire une fraction. Je le comprends. " Non, Mme Smith, je n’ai pas montré mont ravail. Je l’ai fait dans ma tête... "
Fichu gosse. Il l’a probablement copié. Tous pareils.
J’ai fait une découverte aujourd’hui. J’ai découvert un ordinateur. Eh attendez, c’est cool. Il fait ce que je veux qu’il fasse. S’il fait une erreur, c’est parce que j’ai merdé. Pas parce qu’il ne m’aime pas...
Ou qu’il se sent menacé par moi...
Ou qu’il pense que je suis un petit malin...
Ou qu’il n’aime pas enseigner et ne devrait pas être là...
Fichu gosse. Tout ce qu’il fait, c’est jouer à des jeux. Tous pareils.
Et ensuite, c’est arrivé... une porte s’est ouverte sur un monde... on envoie une pulsation électronique, qui fonce le long des lignes téléphoniques comme l’héroïne dans les veines d’un drogué, on recherche un refuge contre les incompétences quotidiennes... on trouve une planche de salut...
« C’est ça... c’est là qu’est mon appartenance... »
Je connais tout le monde ici... même si je ne les ai jamais rencontrés, je ne leur ai jamais parlé, n’entendrai peut-être jamais plus parler d’eux... je vous connais tous...
Tu peux parier, y’a pas à tortiller, qu’on est tous pareils... à l’école, on nous nourrissait à la petite cuillière de blédine pour bébé alors que nous avions faim de steack... les bouts de viande que vous nous refiliez étaient prémâchés et sans goût. Nous avons été dominés pas des sadiques, ou ignorés par des apathiques. Les quelques-uns qui avaient quelque chose à nous apprendre trouvaient en nous des élèves pleins de bonne volonté, mais ce petit-nombre là, c’était comme des gouttes d’eau dans le désert.
Voici notre monde maintenant... le monde de l’électron et de l’interrupteur, la beauté du bit. Nous utilisons un service déjà existant sans payer pour ce qui pourrait valoir des clopinettes si ce n’était pas administré par des gloutons profiteurs, et vous nous traitez de criminels. Nous explorons... et vous nous traitez de criminels. Nous cherchons le savoir... et vous nous traitez de criminels. Nous existons sans couleur de la peau, sans nationalité, sans parti pris religieux... et vous nous traitez de criminels. Vous construisez des bombes atomiques, vous faites la guerre, vous tuez, vous trompez et vous nous mentez et vous tentez de nous faire croire que c’est pour notre bien, mais c’est nous les criminels.
Oui, je suis un criminel. Mon crime est celui de la curiosité. Mon crime est de juger les gens pour ce qu’ils disent et pensent, pas pour ce qu’ils ont l’air. Mon crime est d’être plus fort que vous, ce que vous ne me pardonnerez jamais.
Je suis un hacker, et ceci est mon manifeste. Vous arrêterez peut-être cet individu-ci, mais vous ne pouvez nous arrêtez tous... après tous, nous sommes tous pareils.
Ecrit le 8 janvier 1986
l'ethique du hack moderne
L’éthique du hack moderne
Les hackers sont une espéce d’humains (ou d’aliens) qui utilisent la technologie de maniére créative pour continuer à « apprendre en faisant » dans le domaine de la technologie. Le hack est bien plus que le simple plaisir de prendre le contrôle d’un ordinateur tenu par des gens qui ont dépensé beaucoup d’argent et d’années d’étude pour être capables de diriger ces machines.
Il faut voir le « plaisir de déconner avec les ordinateurs de l’armée américaine » éprouvé par des 14-17 ans dans le contexte de la situation sociale de teenagers que le football ou la discothéque n’amusent pas, mais qui se sentent réussir quelque chose en explorant des systémes informatiques. Les ordinateurs leur semblent simplement plus sexy que les filles maquillées qui regardent de haut leur insécurité - et plus faciles, en tout cas, à maîtriser. Mais le hacking a aussi un côté sérieux - qui n’a pas grand-chose à voir avec la fascination de la technologie. Il croit en la liberté de l’information.
Entre ces deux faces du hacking, se tient la compréhension de la technologie - celle du systéme téléphonique ou des ordinateurs en réseau. Une compréhension qui inclut évidemment la compréhension des objectifs de la technologie. Les ordinateurs n’ont jamais été faits pour garder l’information secréte. Ils ont été conçus pour traiter, distribuer et organiser l’information - pas pour la cacher à quelqu’un. Il s’est passé la même chose avec le téléphone ; on l’a inventé pour que les gens se parlent. Ensuite est venu le compteur d’unités - une technologie « ajoutée ». Comme on a ajouté des logiciels aux ordinateurs pour éviter que tout le monde puisse accéder à une information.
Le « hacking » devient plus sérieux quand il se base sur ce bon côté de la technologie pour en tirer un programme politique - nous entendons par là l’organisation active de la vie, et non la merde qu’on nous fourgue aujourd’hui sous le nom de politique. L’éthique du hacker a été créée au MIT, et comprend six régles :
1 L’accés aux ordinateurs - et à tout ce qui peut nous apprendre comment le monde marche vraiment - devrait être illimité et total.
2 L’information devrait être libre et gratuite.
3 Méfiez-vous de l’autorité. Encouragez la décentralisation.
4 Les hackers devraient être jugés selon leurs oeuvres, et non selon selon des critéres factices comme la position, l’âge, la race ou les diplômes.
5 On peut créer l’art et la beauté sur un ordinateur.
6 Les ordinateurs sont faits pour changer la vie.
Il n’est pas nécessaire de lire Hackers, le livre de Steven Levy, pour réaliser que c’est l’esprit des années 70 qui souffle dans ces principes. Au MIT, le besoin de libérer l’information répondait à un besoin pratique de partager le savoir pour améliorer les capacités de l’ordinateur.
Aujourd’hui, dans un monde où la plupart des informations sont traitées par ordinateur, ce besoin est resté le même - mais il s’étend à tous ceux qui vievent sur cette planéte et ont l’intention d’y faire quelque chose, plus seulement aux fondus de l’ordinateur !
Le hack était (et est encore) la meilleure solution à un probléme - exprimé dans un trés court code de software (« software » contenu dans le cerveau humain inclus). « L’information est le pouvoir » est une réponse un peu trop facile pour expliquer le désir de rendre toute l’information libre. Mais la pensée anarchiste (au sens où les choses pourraient trouver leur ordre sans recours à des structures d’autorité) qui vise à agrandir la capacité d’action en donnant l’information au peuple joue un grand rôle dans le jeu du hack. Les services secrets sont les ennemis naturels du hacker - parce qu’ils institutionnalisent le secret d’état. D’un autre côté, il existe aussi un besoin de protéger la vie privée dans une société d’information - en utilisant la cryptographie. La version actuelle des principes du hack a donc deux régles de plus, qui prennent en compte le nouveau rôle des ordinateurs dans la société :
1 Ne jouez pas avec les données des autres.
2 Favorisez l’accés à l’information publique, protégez le droit à l’information privée.
Le hacking est bien plus qu’une simple connaissance de la technologie. Parvenir à se procurer une information qu’on ne veut pas donner au public, et la diffuser largement, c’est aussi cela, être un hacker.
04 avril 2005
cyber punk
Le cyberpunk, contre-culture des années 90 ?
LE QUARTIER CHAUD DE LA COMMUNAUTÉ VIRTUELLE
Alors
que la zone amorphe appelée cyberspace est en train de devenir une
réalité, il est clair que son territoire n’est pas ce que nombre de ses
défenseurs voudraient bien qu’il soit. Le cyberspace aurait dû être un
milieu aseptisé, hiérarchisé, propre et homogène, comme une salle des
commandes du Pentagone, puisque, après tout, l’ARPAnet (devenu
aujourd’hui l’lnternet), avait été conçu à l’origine pour rendre plus
efficace l’automation du warfare... Et lorsque les cerveaux du NSFNet
[1] ont commencé à l’utiliser, ils lui imprimèrent leur propre marque
de propriété - selon leur modèle de prédilection qui est celui du
laboratoire scientifique hermétiquement clos, de la tour d’ivoire de la
recherche pure, sans limites, et du discours ininterrompu. Ces deux
modèles, la salle de commandes militaire et le laboratoire
scientifique, ont été les premières bases pour les réseaux
d’ordinateurs. Mais arrivèrent bientôt les trouble-fêtes. Leur modèle
était différent - la Chiba City du Neuromancien de William Gibson [2].
Une cité-taverne réputée speedée, dangereuse, exotique et sauvage. Les
partisans enthousiastes de la « communauté virtuelle » virent de
nombreuses possibilités pour les nouvelles technologies télématiques.
Les gens pouvaient ainsi se retrouver autour d’intérêts et de projets
communs, y compris lorsque la séparation géographique aurait
normalement dû rendre cela impossible. Le réseau pouvait réunir des
techniciens, des artistes, des poètes, des philosophes et des
activistes autour de nouveaux projets pour transformer la société. Mais
leur vision restait encore plutôt ascétique. Elle ne laissait aucune
place à la plaisanterie, aux échanges, aux conflits, aux vantardises, à
la propagande ou aux aventures. Leurs communautés, si elles avaient vu
le jour, auraient bien trop ressemblé à ces projets banlieusards de vie
communautaire - vous savez, ces espaces cloîtrés à l’écart du reste du
monde, avec des perspectives parfaitement ordinaires et des halls
d’entrée prétentieux. Mais les nouveaux invités indésirables étaient
des enfants des faubourgs (inner city). Les faubourgs de l’imagination
au moins, si ce n’est ceux du « monde réel. » Dès la moitié des années
80, il était évident que le cyberspace avait de nombreuses
zones-frontières où tout type de bandits et d’artistes de l’arnaque
pouvaient exercer leurs talents. Ces gens n’étaient pas tous de joyeux
et heureux voyageurs des Super Autoroutes de l’information. Certains
d’entre eux ne s’en cachait pas. Ils voulaient mettre la pression sur
le système, jeter un grain de sable dans le bouillonnant mécanisme de
connexion des compagnies de télécom. Il y avait déjà eu des
prédécesseurs : les hackers du MIT, convaincus qu’il n’existait pas de
porte verrouillée, ou de mot de passe, qui constitue un obstacle, les «
phreaks » des années 70 qui pratiquaient les téléconférences à vingt
grâce au blueboxing [3], et les « pirates » qui pensaient qu’aucune
protection de logiciel ne devait échapper au crackage. C’était les
enfants à problèmes de l’« Opération Sundevil » [4]. Ils lisaient un
genre particulier de S-F qui proposait un futur dystopien et
techno-entropique. Le nom de ce genre littéraire était le cyberpunk.
Hacker la vieille contre-culture Pendant longtemps, une des certitudes
de la pensée politique américaine fut l’existence d’un cycle de trente
ans qui verrait s’alterner conservatisme et expérimentation dans la
politique de l’Union. Dans les années 80, l’Amérique sort juste alors
d’une décade de conservatisme, et tout le monde s’attendait ce que
quelque chose dans le genre des années 60 ait de nouveau lieu au cours
des années 90. Pour aller à la rencontre de cette rétro-expectative,
les concepteurs de mode s’exécutèrent vivement, recyclant tout un tas
de choses : des sandales hippies aux vestes Nehru. Personne ne pouvait
imaginer ce que les années 90 apporteraient - on parlait de nouvelle
sensibilité fiscale, de nouveau comportement de repli sur le privé
(cocooning), et peut-être même d’une nouvelle simplicité. Rien qui ne
ressemble véritablement à une contre-culture
; juste un retranchement culturel. C’est alors que le Time magazine, ce
grand baromètre de la vie américaine, nous a indiqué ce que serait la
contre-culture : le cyberpunk. Une nouvelle explosion juvénile était
sur le point d’advenir - mais c’était une Xplosion de génération, qui
entendait rester dans les airs plutôt que dans les rues. On s’est vite
rendu compte que cette nouvelle contre-culture n’était pas exactement
comme l’ancienne. Ils préféraient les raves, avec leur musique digitale
hyper-accélérée et remixée, aux simples mélodies acoustiques du folk ;
leur drogue de prédilection était l’Ecstasy et non l’herbe. Ceux-ci
n’étaient pas les enfants-fleurs New Age en attente du « peace and love
» ; au contraire c’était les hip-hoppers New Edge la recherche du «
tech and cred » [5]. Plutôt que d’êtres porteurs d’une sorte de
romantisme du « retour à la nature », ces gens préféraient e désordre
urbain de la ville, voyant la technologie non comme l’ennemi, mais
comme une arme choix pour eux. Leurs héros n’étaient pas les hippies de
People’s Park -- au contraire, ils ont choisi comme saints les
pionniers de la radio pirate. Il n’y a rien de surprenant à ce que de
vieilles personnalités de la contre-culture comme Timothy Leary, John
Perry Barlow et Robert Anton Wilson aient rapidement rejoint leurs
rangs, proclamant que le cyberpunk serait la prochaine vague de lutte
contre le système et tout ce qu’il représente. Il y avait des
similitudes superficielles bien sûr. Les cyberpunks ont un curieux
enthousiasme pour les produits neurochimiques, en particulier pour ceux
dont ils disent qu’ils accroissent l’énergie, l’intelligence ou la
mémoire, mais ils refusent l’idée que les drogues puissent conduire à
une quelconque paix et harmonie mystique. Ils se tiennent à l’écart de
l’activisme politique, de la désobéissance civile et des marches de
protestation. Ils préfèrent plutôt une forme plus essentielle de
guérilla - qui utilise les lignes téléphoniques en lieu et place des
piquets de grève. Il ne sert à rien de demander à L’Homme quoi que ce
soit. Il suffit de saisir ton clavier et de prendre ce que tu veux de
lui, parce qu’il ne te le donnerai pas. Défier les normes de l’ordre
émergeant de l’information Pour que le cyberpunk soit une
contre-culture, il lui fallait une culture contre laquelle se rebeller.
Et ce n’est certainement pas ce qui manquait. Il y avait la culture des
entreprises multinationales, qui voyaient l’information comme une
chasse gardée ; la culture de la nouvelle économie de l’information et
des services, qui ne proposait à nos rebelles sans grands moyens que
des places de programmeurs chez McJobs ou McData ; et la culture de
l’establishment informatique qui posait tout un tas de règles stupides
sur où l’on pouvait aller et où l’on ne pouvait pas aller dans le
cyberspace. Le slogan de la vieille contre-culture était « Faites
l’amour, pas la guerre. » C’est mignon. Mais le slogan de la nouvelle
contre-culture était bien moins romantique, et plus concret. «
L’information veut être libre. » Le caractère rebelle de ce slogan
n’est pas évident au premier abord. Mais lorsque vous y pensez, il est
aussi dangereux que tout autre manifeste. Il fait référence à tout type
d’information. Comment écouter aux portes de tout un chacun. Comment
trafiquer des distributeurs ou des téléphones publics. Comment produire
des K7 pirates de concerts. Comment accéder à des informations
gouvernementales confidentielles. Comment écrire des virus. Comment
écrire des bombes logiques qui paralysent des systèmes informatiques.
Comment s’introduire sur les messageries vocales des grandes
entreprises. Comment utiliser des satellites ou le câble sans payer.
Comment fabriquer une bombe artisanale ou produire son propre LSD.
Comment saboter son poste de travail. Comment pénétrer dans les banques
de données. Jusqu’à comment obtenir des informations sur autrui - des
choses que l’on peut considérer comme relevant de l’intimité - et
comment les utiliser contre eux. Dans un ordre multinational de
l’information, où les éditeurs de
films, de logiciels, de livres et d’autres formes d’information
cherchent en permanence à établir un standard monopolistique de
propriété intellectuelle (avec des traités comme le GATT), de façon à
ce que personne d’autre ne puisse leur soustraire les paquets de
dollars (surtout pas quelqu’un du tiers-monde) ; où les autres
corporate cherchent avec zèle à protéger leurs « secrets professionnels
» de tout espionnage industriel, le slogan « L’information veut être
libre » sonne comme le tic-tac d’une bombe à retardement. Les
entreprises multinationales veulent un contrôle total sur l’information
pour s’accaparer les données qui mettent en évidence leur pénétration
du marché et les opportunités d’investissement. L’information est le
nerf vital des multinationales, parce qu’elles doivent en permanence
avoir l’œil sur les marchés financiers un peu partout dans le monde. Si
quelqu’un reste là à semer la pagaille dans la tuyauterie, les CEO [6]
deviennent de façon compréhensible un peu nerveux. Détenir le pouvoir à
l’ère cybernétique A mesure que les ordinateurs contrôlent toujours
plus d’aspects de la société, ceux qui peuvent contrôler ces
ordinateurs détiennent plus de pouvoir, c’est là quelque chose de
l’ordre de l’évidence. Les ordinateurs guident notre système de
transport, administrent nos affaires, se permettent de communiquer l’un
avec l’autre, automatisent de nombreux aspects de notre vie et
conservent une grande quantité d’informations sur toutes ces choses et
sur nous tous. Ils font l’affaire de l’État et des entreprises. Ils
sont, donc, la cible évidente de la rage des mécontents. Tu n’aimes pas
ton chef ? Redirige tous ses appels téléphoniques extérieurs vers une
ligne érotique. Tu n’aimes pas ton professeur ? Fait irruption sur
l’ordinateur de l’école et « fixe » toi-même ta note. Tu n’aimes pas
tes fréquentations ? « Corrige » juste le taux d’intérêt de leur compte
bancaire. La société t’irrite ? Désynchronise les feux tricolores du
centre ville. Le gouvernement te rend fou ? Bombarde chaque numéro de
fax de la présidence de la République avec des dessins de Zippy the
Pinhend. Il y a tant de gens qui sont dépendants des ordinateurs dans
leur vie que tout groupe qui réussi à en prendre le contrôle acquiert
un grand pouvoir. Les cyberpunks savent cela. Souvent ils proclament
qu’il y a une mission sociale élevée dans leurs méfaits. En
s’introduisant dans le système téléphonique, ils veulent prouver que
celui-ci n’est pas fiable. En pénétrant les systèmes de sécurité, ils
proclament qu’ils veulent montrer combien est ridicule la confiance que
la société place dans la technologie pour sa propre sécurité. En lisant
votre courrier électronique, ils veulent que vous preniez conscience
que le gouvernement aussi est probablement en train de le faire, et que
vous devez vous protéger par le cryptage. Les auteurs de virus/bombes
logiques/chevaux de Troie se considèrent comme l’avant-garde du
mouvement - ils sont le Wether Underground [7]du cyberpunk. Les
ordinateurs contrôlent trop d’aspects de nos vies - il est inutile de
hacker ici ou là dans le système. Il faudrait les éteindre tous.
Infecter un ordinateur gouvernemental avec un virus n’est pas juste un
divertissement. C’est du terrorisme politique. Imaginez ce qui se
serait passé si, pendant la guerre du Golfe, quelqu’un avait été
capable d’infecter avec un virus le système militaire C3I et de
paralyser ainsi la capacité de coordination des forces armées US. Une
chose pareille aurait arrêté la guerre bien plus rapidement que
n’importe quel sit-in pacifiste. À l’ère cybernétique, l’action directe
assume une signification nouvelle. L’« organisation sociale » de
l’underground informatique Il y a quelques années Gordon Meyer a écrit
un article ainsi intitulé. En substance, il avait choisi de voir
l’underground informatique comme une confédération libre
d’organisations criminelles. C’est ainsi aussi qu’en général les
services secrets voient les choses, bien que les partisans du cyberpunk
objectent que leurs actions ont une grande importance
sociale et politique ; c’est du moins ce qu’affirment leurs manifestes.
En tout état de cause, si le cyberpunk avait réellement été une sorte
de mouvement contre-culturel, on pourrait s’attendre à y trouver une
quelconque forme de solidarité ou de coopération. Le cyberpunk a
visiblement échoué de ce point de vue, parce qu’il semble bien qu’il
n’y ait aucune « finalité » commune pour le mouvement. Il y a des gens
qui pratiquent le hacking ici ou là, mais sans aucune coordination, ni
objectifs ou structures communs. Les cyberpunks sont connus pour
s’espionner les uns et les autres et pour s’opposer les uns aux autres.
Et pour se poignarder dans le dos par n’importe quel moyen. La paranoïa
des hackers est légendaire - ils ne croient personne, et dans la mesure
où beaucoup d’entre eux ont recours au « social engineering » [8] pour
rouler les gens, ils s’attendent à ce que les autres fassent de même
avec eux. Il n’y a pas de colère qui égale celle du cyberpunk humilié.
Ils inventent des stratagèmes incroyables pour se venger de celui qui
prétend être bien meilleur hacker qu’eux. C’est là que le cyberpunk ne
réussit pas à être une véritable contre-culture. Malgré les slogans et
les manifestes, il ne semble pas y avoir de valeurs communes. Il y a
des tentatives pour faire émerger une éthique du hacker - vous pouvez
distribuer les logiciels piratés au lieu de les vendre pour votre seul
profit, etc. - mais sans effort pour la renforcer et en faire un
véritable standard. Beaucoup de membres de l’underground informatique
n’ont réellement pas le moindre sens d’une grande mission sociale dont
seraient porteuses leurs activités. C’est juste une façon pour eux
d’obtenir gratuitement des choses dont ils ont envie et d’aller dans
des lieux où ces sales grandes personnes les contraignent à payer des
droits d’entrée exorbitants. Ils peuvent voler le code confidentiel de
carte téléphonique d’une petite vieille avec la même prestance qu’ils
voleraient le service WATTS d’une grande entreprise. Il ne semble pas
réellement y avoir d’organisation sociale de l’underground digital,
parce que la plupart des cyberpunks sont des solitaires, travaillant
pour leur propre compte. Certains se rassemblent en groupes comme TAP
ou 2600, mais ils le font uniquement pour s’échanger des codes, des
hacks ou d’autres informations - il n’y a pas de réels efforts pour
collaborer sur des projets. Les sociologues ne savent vraiment pas ce
qu’est réellement la population de l’underground informatique. La
plupart pensent que le cyberpunk moyen est un mâle américain, blanc,
des classes moyennes ; un adolescent socialement inepte à l’hygiène
douteuse. C’est peut-être cela la moyenne démographique, mais personne
n’a jamais fait d’étude pour le comprendre. Ce portrait masque
l’internationalisation croissante des échanges entre hackers, alors que
le Tiers-monde commence à se lasser du monopole de l’information du «
Premier monde. » En fait, en dehors des USA, la dimension politique du
cyberpunk retient plus l’attention, parce que les motivations du vol
informatique correspondent à un réel besoin, et non au fruit d’un ennui
banlieusard et d’une rebellion adolescente. Cyberpolitique :
existe-t-elle vraiment ? Alors que peu de cyberpunks sont clairement
politiquement actifs, au sens classique du terme (beaucoup ne votent
pas), dans leurs discussions entre eux un sens politique implicite se
fait jour. Le système de valeurs de base de la plupart des cyberpunks
est le libertarisme [9]. Le gouvernement n’a absolument aucun droit de
vous dire ce que vous pouvez faire ou ne pas faire avec votre modem, ou
quelles informations vous pouvez acquérir ou envoyer, ou ce que vous
mettez dans votre corps, ou ce que vous pouvez faire avec votre argent
Pour la plupart l’intimité (privacy) est une question importante -ils
sont fatigués que le gouvernement lise leur courrier ou conserve des
données les concernant (qui surveille le surveillant après tout ?), ils
utilisent donc des méthodes de cryptographie pour protéger leurs
communications et leurs échanges. Depuis que théorie et technologie du cryptage de données sont
supposées être (en théorie) sous le seul contrôle de la National
Security Agency (le code/chiffre est classé comme « munitions » au
regard de l’exportation), fournir aux gens des clefs d’accès publiques
est aussi un acte de rébellion. Les membres de l’underground
informatique (CUers) qui pratiquent cela sont nommés les « cypherpunks
« , et ils pensent que les gens doivent utiliser le cryptage pour se
protéger de l’État, et le cassage de code pour accéder aux informations
réservées et jalousement gardées. Certains « cypherpunks » pensent que
le cryptage pourrait finalement détruire l’État - si quelqu’un crypte
ses transactions financières, l’imposition deviendrait impossible. Ce
n’est pas sans raison que beaucoup d’entre eux sont appelés «
cryptoanarchistes. » La cyberpolitique est à la base substantiellement
influencée par ce qui se passe dans la culture en général. Théorie du
chaos, postmodernisme, dadaïsme et situationnisme (en particulier chez
ce dernier l’utilisation du canular élaboré et du détournement culturel
pour éreinter le « spectacle ») influencent le pessimisme des
politiques du cyberpunk. Le cyberpunk prend appui sur les détritus que
rejette la société - lambeaux de manuels de systèmes téléphoniques,
équipements électroniques mis au rencard et sorties imprimante de mots
de passe périmés - pour une bonne part de de leurs activités. Dans une
large mesure, sa politique est juste une forme de parasitisme. La
société n’est pas en voie d’amélioration, mais les plus intelligents
des « cow-boys des consoles » seront les mieux préparés pour exploiter
la situation et la tourner à leur avantage. Poudre aux yeux et
mystification : réflexions sur l’« info-crime » Si vous rentrez chez
quelqu’un, sans rien y prendre de valeur et fermez la porte en
repartant, aurez-vous commis un délit ? Qu’en est-il si vous changez la
disposition des posters sur le mur, ouvrez et fermez tous les tiroirs,
et recopiez tout ce qu’il y a de noté dans le carnet personnel, mais
toujours sans rien prendre de valeur ? Avez-vous commis un délit ?
Qu’en est-il si vous recopiez ce qu’il y a dans le journal intime du
propriétaire des lieux, ou encore si vous utilisez la chaîne hi-fi ou
si vous cassez les verres ? Là les choses deviennent un peu plus
délicates. C’est ce qui se passe avec le fait de hacker un ordinateur.
Beaucoup de ces « intrus » commettent des actes malveillants - effacer
des données, déposer un cheval de Troie, des bombes logiques ou des
virus, lire le courrier personnel, ou harceler d’autres usagers. Et
puis il y a ceux qui pénètrent les systèmes informatiques avec les
mêmes motivations que pour l’ascension du Mont Everest. Parce qu’il est
là. Si quelqu’un pénètre dans un ordinateur, copie des informations par
ailleurs disponibles publiquement, sans rien effacer ni changer, il ne
laisse pratiquement pas de traces de son passage. Cependant, de
nombreux administrateurs de réseaux informatiques sont justement formés
pour relever les éventuels signes de telles « intrusions. » Pénétrer
dans un ordinateur, tout comme pénétrer dans une maison, est défini
comme un délit. Mais il me semble que la véritable activité criminelle
concerne ce que vous faîtes une fois que vous êtes à l’intérieur. Et si
vous laissez quelque chose de mignon (peut-être des fleurs) pour celui
qui habite là ? Ou alors un petit mot pour dire quelque chose du genre
« vous avez besoin d’une meilleure serrure » ? C’est ce qui semble le
plus « embarrassant » par rapport aux lois en vigueur sur le crime
informatique. Outre le fait qu’elles sont pratiquement inapplicables.
Presque tout le monde conviendra probablement qu’il n’est pas correct
de voler des codes de cartes téléphoniques ou de cartes de crédit à des
personnes confiantes et innocentes, ou de piocher dans leur compte en
banque. Mais qu’en est-il pour le blueboxing et le fait d’ « emprunter
» un peu de service téléphonique à AT&T ? C’est-à-dire que vous
passez un coup de fil d’une valeur de 15 $ gratuitement. Rien de
comparable avec le fait que les entreprises de
télécommunication et de services câblés pressent le client comme des
citrons. Et, alors que la copie « pirate » de logiciels est un délit,
ce type de vol est apparemment un des plus répandus dans le monde, dans
la mesure où très peu de gens respectent les instructions précises et
explicites des licences d’utilisation qui interdisent la copie -
licences qui vous donnent accès à l’utilisation du programme (lisez la
notice) et non au code du programme lui-même ! Si les émeutes de Los
Angeles ont été une « rébellion », certains de ces « crimes »
informatiques peuvent-ils aussi alors être définis comme une
insurrection ? Et qu’en est-il des vieux « hackers » et des vieux «
punks » ? Steven Levy et d’autres, qui connaissaient les premiers
hackers du MIT, deviennent fous. Ce qui les rend furieux c’est que ces
« hooligans » des années 90 aient usurpé le nom de « hackers. » Ils
préféreraient que ces gens soient appelés des « crackers », parce
qu’ils ne respectent pas la « noble éthique hackers » des hackers du
MIT - rendre la technologie accessible à tous ; décentraliser
l’information ; créer des codes sources compréhensibles plutôt
qu’élégants. Tout objet qui comportait un minimum de composants
technologiques et était employée à un usage autre que celui prévu à
l’origine (probablement parce que mal conçue) était un « hack. » Ce que
Levy objecte c’est que les hackers originaux tentait de diffuser de
l’information aux masses et non de l’accumuler à leur seul profit ou
pour potentialiser leur agenda électronique. Des gens qui préféraient «
programmer plutôt que dormir », et qui ont fait la révolution de
l’ordinateur personnel (personnal computer) qui a libéré l’Amérique.
Bon, d’accord. Mais certaines personnes ont fait remarquer à Levy que
les premiers hackers n’étaient pas si différents après tout. Beaucoup
d’entre eux s’en sont sortis avec des manœuvres tout aussi élaborées
pour voler du temps d’utilisation sur l’ordinateur central de
l’Université - c’était, eux aussi, des « envahisseurs d’ordinateurs «
qui trouvaient aussi des moyens de soutirer quelque chose au
distributeur de Coca-Cola et au téléphone public. De nombreux
cyberpunks soutiennent que cette dichotomie (cracker = fourbe, méchant,
dangereux, destructeur, etc. et hackers = ouvert, conscient, honnête,
constructif, etc.) est totalement fausse, et que Levy pêche par une
bonne dose de romantisme. près tout, n’est-ce pas Wozniak et Jobs [10]
qui ont trahi lorsque Apple a breveté l’architecture e son système, la
transformant en monopole effectif ? Les hackers dépassaient les limites
; les crackers se limitent à utiliser ce qui existe. Ou, du moins,
c’est ce qui se dit. Les punks originaux ont, eux, émis des
protestations contre l’étiquette cyberpunk. Qu’est-ce donc que cette
histoire de technique et de compétences techniques ? Pour la musique
punk tout tenait là - quelle importance cela -t-il que tu ne saches pas
réellement jouer ? Monte sur scène et fait donc un peu de bruit : quand
même ! Les punks des années 70 regardent avec une certaine ironie ces «
computer nerds « [11] qui utilisent l’appellation punk, comme i porter
ces tranquilles vêtements « ordinaires », achetés au mall ( [12]
donnait une quelconque sorte d’avantage. Pour beaucoup de ces punks
originels, le cyberpunk c’est beaucoup trop e pose, et trop peu de
substance. Dans tous les cas, il est évident que les termes « cyberpunk
» et « hacker » sont des domaines contestés ; et, sous certains
aspects, celui de l’« underground informatique » aussi. Cyberpunk :
nouveaux sous-prolétaires de l’ère de l’information, ou bien alors
quelque chose de bien plus sérieux ? N ous avons donc vu que sous
certains aspects e cyberpunk est une nouvelle contre-culture, et sous
d’autre non. Comme pour n’importe quel mouvement, la question reste
toujours la même : se vendront-ils ? Seront-ils récupérés ? Le
capitalisme a, comme toujours, trouvé divers moyens pour profiter de la
tendance, avec des romans cyberpunks, des vêtements, des jeux vidéo,
des gadgets et ainsi
de suite, réalisant ce processus qu’Herbert Marcuse décrit si bien. Le
fait que beaucoup d’ex-hackers vont maintenant travailler pour des
entreprises de sécurité informatique suggère (non sans surprise) que,
comme les hippies des années 60, ces personnes sont prêtes à tout
brader pour un travail peinard et un jet de fonction. Les cyberpunks
constituent-ils un défi plus sérieux pour le système que leurs
prédécesseurs ? Comme suggéré plus haut, ils en ont indéniablement le
potentiel. Essayez d’imaginer la consternation de l’exécutif de la
Hagen Daz lorsqu’il découvre que 20 000 caisses ont accidentellement
été dirigées vers le Pôle Nord. Ou la frustration du bureaucrate
gouvernemental qui s’aperçoit que tous ses fichiers sur les « fauteurs
de troubles » ont été cryptés. Ou la colère du général de Pentagone qui
découvre que ses avions télécommandés bombardent l’Océan plutôt que
Saddam Hussein. Ou encore le patron d’un monopole médiatique qui trouve
que son réseau de satellites ne semble plus capable que de diffuser «
Ren N Stimpy. » Mais pour ces mêmes raisons les cyberpunk peuvent aussi
représenter un danger encore plus grand pour la société dans sa
globalité, et pas seulement pour les « pouvoirs constitués. » Plutôt
que de simplement se mettre « en dehors » de la société, ou de juste se
nourrir de façon parasitaire de ses monopoles d’informations, les
cyberpunks ont le potentiel pour la changer. Mais pour le faire, ils
devront apprendre ces ennuyeuses leçons de l’histoire du Mouvement.
Vous savez ce qu’elles sont. Les étudier. Penser globalement, agir
localement. Et le plus important, ne pas se lamenter, s’organiser. Il
suffit de penser à ce que les cyberpunks pourraient faire s’ils
apprenaient maintenant à coopérer, parler et avoir confiance entre eux.
Si, au lieu de faire des farces sur l’Homme, ils commençaient
maintenant à essayer et à lui enlever un peu de son pouvoir. Si, au
lieu de saboter des BBS de base, ils perturbaient les transmissions de
machines de propagande comme Voice of America [13]. Alors nous
pourrions dire que peut-être, finalement, la nouvelle contre-culture
est arrivée à maturité... PS : No-copyright © Seeker1. Traduction de
l’américain et notes par Aris Papathéodorou.
[1] Réseau électronique de la National Science Fundation
(NSF) qui, en se combinant avec le réseau militaire ARPAnet, et
d’autres réseaux, sera une des contributions majeures à la naissance de
l’lnternet.
[2] William Gibson, Le neuromancien, J’ai lu, 1984,
Paris. Traduit dans de nombreuses langues, ce premier roman de Gibson
est considéré comme l’acte de naissance de la science-fiction
cyberpunk, devenant du même coup une référence culturelle majeure pour
toute une génération.
[3] Le fait d’utiliser la petite boîte bleu (bluebox) magique... qui permet de téléphoner gratuitement.
[4]
Opération de la police fédérale d’envergure contre les « hackers. »
Voir Nicolas Auray, « Le prophétisme hacker et son contenu politique »,
alice, automne 1998, numéro 1. [5] « Technologie et argent. »
[6] Le titre de Chief Executive Officer, fort en vogue
ces dernières années, désigne une sorte de super-patron, au dessus du
PD-G. C’est, à titre d’exemple, c’est ce que Bill Gates est à Microsoft
ou Steve Jobs à Apple.
[7] Mouvement clandestin d’extrême gauche des années 70
pratiquant la lutte armée. Les « météorologistes », qui tiraient leur
nom de la célèbre chanson de Bob Dylan Times are changing, furent une
sorte de « bras armée « de la fraction radicalisée des hyppies.
[8] Procédé qui consiste à se faire passer pour ce qu’on
n’est pas, en général au téléphone, pour soutirer une information
capitale : par exemple un code d’accès.
[9] Notion qui fait référence au courant des
libertarians, plus libéral libertaire, voir « anarco-capitaliste », que
véritablement anarchiste. Il s’agit plutôt d’une éthique de
l’opposition à l’État et de la liberté individuelle que d’une référence
politique à un projet social précis.
[10] Anciens hackers et pionniers de la micro-informatique, fondateurs d’Apple et inventeurs du Macintosh.
[11] Les nerds sont les accros de l’informatique et du Net.
[12]
Le supermarché électronique où l’on peut tout acheter on line. Tire son
nom d’une avenue de Londres où, au XlXe siècle, il était de bon ton de
se promener.
[13] Station radio de propagande, mise en place par le
gouvernement à destination des pays étranger, et émettant dans de
multiples langues. Elle était, avant la « chute du mur », en
particulier destinée aux pays socialistes.
07 avril 2005
cyberpunk2
Pourquoi
le cyberpunk ?
PAR Phantom Writer
Si vous n’êtes pas
familier avec le mouvement cyberpunk ou ce qu’est le
cyberpunk, voici une explication. Même si vous êtes
punk, ou pensez l’être, ceci peut changer votre
manière de concevoir ce que signifie «
être punk » .
Beaucoup de gens, et même
quelques punks, vous diront que les cyberpunks forment un mouvement
souterrain de pirates informatiques. La vérité
est que les cyberpunks sont plus que des hackers. Les cyberpunks sont
des écrivains, tels Gibson ou Sterling. Les cyberpunks sont
artistes, ou penseurs. La vraie nature du cyberpunk n’est pas
d’ordre technique, cette nature est connaissance. Les
cyberpunks sont de libres penseurs, ils sont ceux qui savent que
quelque chose ne va pas, et que quelque chose doit être fait
à ce propos.
Tous les cyberpunks accordent que le
pouvoir est connaissance. Ceux qui la possèdent peuvent la
cacher ou la répartir mais détiennent le pouvoir.
Les cyberpunks croient que la connaissance devrait être
libre. Libre pour ceux qui veulent l’entendre. Les cyberpunks
ne sont pas là pour le confort de ceux qui veulent rester
ignorants ou autosatisfaits. Les cyberpunks sont là pour
éclairer et éduquer ceux qui veulent
être libres. Les cyberpunks sont vifs et bien
informés. Ils n’ont rien à faire avec
les minables qui ne sont là que pour le frisson de
l’aventure. Les cyberpunks sont très
renfermés, ils ne font pas étalage de leurs
talents au public, ils préfèrent rester dans
l’ombre, leurs messages gribouillés sur les murs,
piratés dans l’atmosphère, ou
postés sur un BBS.
Les cyberpunks ne sont pas là
juste pour les émotions fortes. Il y a assez
d’endroits où aller juste pour le frisson. Les
vrais cyberpunks ont tous un message à propager. Nous sommes
les poètes des rues, les philosophes
électroniques. Je ne dis pas que les cyberpunks
n’aiment pas les frissons. Beaucoup d’entre nous
trouvent amusant de s’introduire dans les systèmes
sécurisés, ou excitant de pirater nos messages.
Nous ne sommes pas des gosses en train de tout casser autour de nous,
nous avons quelque chose à dire, et les moyens de le dire.
S’il est une chose qui relie tous les cyberpunks,
c’est la technologie. Qu’il s’agisse
d’une nouvelle interface Midi [2], d’un nouveau
processeur, ou d’un disque dur de cent megaoctets de plus que
celui du gars d’à coté, nous partageons
une pulsion obscure pour les objets de haute technologie. Les
cyberpunks ont un besoin visceral des nouvelles techs. C’est
le pain quotidien. Qu’est-ce qu’un cyberpunk sans
ses outils, sans son « cyber « , ce n’est
qu’un punk. Ce sont les années 90, nous sommes
dans la technique. Elle est le véhicule qui apporte la
vérité aux oreilles de ceux qui veulent
l’entendre.
Beaucoup de gens disent que nous sommes
des criminels. Ils disent que nous sommes criminels pour bricoler la
sécurité des réseaux
privés, pirater la radio et la télé,
altérer les lignes téléphoniques. Nous
faisons ce que nous sentons juste en notre for intérieur, et
non parce que la loi dit qu’il est juste de le faire. Le
monde se transforme en enfer, rapidement. Nous nous
préparons pour le désastre à venir.
Nous ne sommes pas des fanatiques attendant la fin du monde. Regardez
autour de vous, l’économie s’effondre,
nos ecosystèmes sont en train de mourir, la civilisation
s’écroule. Nous pouvons le voir, et nous nous y
préparons.
Nous ne forçons personne
à vivre d’une quelconque manière. Nous
ne vous demandons pas un lavage de cerveau. Nous ne vous demandons pas
de cesser de manger de la viande. Nous ne vous demandons pas
d’adorer un chef. Nous nous moquons du genre de musique que
vous pouvez bien écouter. Nous vous demandons de bien
vouloir entendre, apprendre et voir ce qui se passe autour de vous.
Nous voulons que vous parliez de votre propre voix et que vous soyez
assez braves pour agir quand il sera temps de ficher le camp. Nous ne
sommes pas violents par nature, nous croyons que les gens ont le droit
de savoir ce qui se passe. Lorsque vous nous privez de ce droit, nous
nous réfugions sous terre. Un endroit où nous
sommes cachés, capables de surgir pour dire ce que nous
avons à dire. Nous ne sommes pas des extrémistes,
des punks ou des criminels. Nous sommes la Voix. Ne nous faites pas
taire.
09 avril 2005
piraterie
Piraterie
Profiter d'un territoire vierge pour y vivre hors des
lois de son époque; écumer les mers pour
dévaliser les navires de commerce... La piraterie
serait-elle une utopie pour aujourd'hui? L'exemple de la
république pirate de Salé au XVIIe
siècle et des «Zones autonomes
temporaires» actuelles.
Sabre au clair, chapeau à plume, perroquet sur
l'épaule, un crochet pour main gauche, le pirate est un
personnage central de l'imaginaire utopique. L'utopie pirate,
véritable genre littéraire dès le
XVIIe siècle, présente une image
inversée des monarchies absolues qui se construisent en
Europe à la même époque.
Réelle ou fantasmée, la communauté
pirate est égalitaire et démocratique, tandis que
les monarchies sont des sociétés d'ordre
fondées sur le droit divin et
l'hérédité. Les pirates occupent des
espaces hors de l'autorité d'un souverain et vivent sous
leurs propres lois. Alors qu'en Europe, bourgeois et marchands font peu
à peu du travail une vertu cardinale, les pirates jouissent
des butins accumulés. Ils livrent également une
guerre navale aux puissances maritimes, puisque chaque navire
pillé représente en mer l'autorité des
souverains. Amener le pavillon britannique et hisser le pavillon noir,
c'est conquérir un peu du royaume. De Daniel Defoe
à R. L. Stevenson en passant par Marivaux, les
îles désertes et les naufrages sont une invitation
à faire table rase d'une société aux
règles oppressantes pour construire une vie parfaite, en
harmonie avec l'ordre naturel. Qu'en était-il en
réalité? Premier constat, on sait bien peu de
choses des sociétés pirates. A l'exception des
mémoires d'Alexandre Oexmelin, un médecin
hollandais qui fit plusieurs séjours sur l'Ile de la Tortue,
on ne dispose pas d'autobiographie de pirate. Sources judiciaires et
chroniqueurs contemporains s'accordent quant à eux sur un
point: les pirates finissent toujours sur la potence. Nombre de
récits sonnent alors comme d'effrayants avertissements
à ceux qui seraient tentés de rejoindre la
flibuste.
RÉPUBLIQUE PIRATE À SALÉ
L'essayiste Peter Lamborn Wilson, également connu sous le
pseudonyme d'Hakim Bey, a consacré un ouvrage,
intitulé Utopies pirates, à la
«république pirate de Salé».
Il y met en évidence quelques traits distinctifs de cette
ville située à l'emplacement actuel de Rabbat,
sur la côte atlantique du Maroc. La cité
connaît son apogée entre 1614 et 1640 environ. A
lire Wilson, il semble que les pirates de Salé se
recrutaient principalement parmi les musulmans andalous qui fuyaient
les persécutions religieuses espagnoles, ou parmi les marins
des navires arraisonnés, qui acceptaient d'abjurer la foi
chrétienne et d'embrasser l'islam pour s'engager dans la
flibuste. Il était de coutume en effet que les pirates
laissent le choix aux équipages vaincus d'être
débarqués sur la terre la plus proche,
d'être passés par le fil de
l'épée ou de s'engager avec eux dans la course.
Nul doute qu'on n'hésitait pas longtemps entre les
conditions de vie déplorables de la marine marchande du
XVIIe et la grande aventure pirate...
L'exemple du hollandais Jan Jansz, dont Wilson détaille la
biographie, est emblématique. Capturé en 1618 par
des pirates, il est converti à Alger et s'installe
l'année suivante à Salé. Il devient
même gouverneur de la ville en 1624, sous le nom de Mourad
Raïs. Lors d'une escale en Hollande, sa femme, ses enfants et
des parents des membres de l'équipage montent sur le bateau
pour les convaincre d'abandonner la piraterie, tentative qui se solde
par un échec, puisque Jansz reprend la mer avec plus
d'hommes.
Au contraire d'autres cités corsaires du Magreb (Tunis,
Alger), Salé était complètement
indépendante de l'empire ottoman. Elle disposait d'une
organisation politique autonome. Un gouverneur élu pour un
an était secondé par un conseil de quatorze
capitaines (Divan). Dix pour cent des butins rapportés par
les pirates revenaient à cette autorité locale:
l'armateur et l'équipage se partageaient le reste.
L'existence d'un impôt et d'institutions politiques tranche
avec la vision utopique de sociétés pirates
anarchiques. Wilson l'explique ainsi: «Les pirates de
Salé acceptaient à l'évidence une
forme de gouvernement républicain (et la taxe de 10%) dans
le but de sauvegarder leurs libertés sur des bases
permanentes.» Ici encore, les pirates prennent à
contre-pied l'Europe absolutiste: alors qu'en France, en Espagne ou en
Angleterre se développent des Etats modernes aux territoires
vastes et de plus en plus centralisés, les pirates de
Salé ressuscitent un modèle
républicain proche de celui des villes italiennes du Moyen
Age.
UNE HISTOIRE PIRATÉE
L'historiographie marxiste voit chez les pirates – comme chez
les brigands – les prémisses d'un esprit
révolutionnaire dépourvu de conscience de classe,
des révolutionnaires individualistes en quelque sorte.
D'autres historiens insistent sur le fait que les pirates vivent en
parasites de l'économie capitaliste qui se
développerait en premier lieu sur les mers.
Les sources sont si pauvres ou si biaisées que l'histoire
des pirates fait la part belle à
l'interprétation, à l'idéologie, voire
au fantasme. Pour Peter Lamborn Wilson, le travail historique autour de
la république pirate de Salé est lié
à des réflexions plus brûlantes sur
l'autonomie dans la société marchande actuelle
(lire ci-dessous). L'écriture de l'histoire devient alors un
moyen de fonder, dans le passé, des utopies contemporaines.
POUR VIVRE LIBRES, VIVONS CACHÉS!
Historien de la république pirate de Salé, Hakim
Bey, alias Peter Lamborn Wilson, est également l'inventeur
de l'insaisissable concept de Zone autonome temporaire (TAZ, en anglais
Temporary autonomous zone). Dans TAZ, publié à
New York en 1991, l'essayiste tente de décrire le
phénomène de la TAZ. Il s'agit d'un espace que
s'approprie un groupe de manière autonome, hors de toute
contrainte sociale. La Zone autonome temporaire est
éphémère et ne peut donner lieu
à une répression puisqu'elle disparaît
aussitôt découverte. L'objectif des autonomistes
temporaires n'est pas la révolution, que Hakim Bey
décrit comme un début de totalitarisme, mais
plutôt la jouissance d'un espace donné pour un
temps donné.
«PARTIS POUR CROATAN»
L'essai n'est pas un manuel du petit autonomiste: Bey envisage son
texte comme un repérage de moments ou d'espaces
passés ou présents qu'il qualifie de zones
autonomes temporaires. Ainsi, Hakim Bey rappelle l'existence d'une
expérience alternative de la colonisation britannique du
Nouveau Monde. Pour certains occultistes anglais du XVIe
siècle en effet, le départ vers le Nouveau Monde
représentait un moyen de revenir à un
état de nature envisagé comme un retour
à l'Eden. Là où leurs contemporains
virent une disparition pure et simple en un lieu mythique ou un
massacre par les autochtones, Hakim Bey repère l'absorption
des premiers colons par «une tribu voisine d'indiens
amicaux» nommée Croatan. Devant
l'opportunité d'abandonner les contraintes de la
société occidentale, l'homme blanc aurait choisi
d'épouser un état que ses contemporains
assimileraient au chaos. Voilà pour la première
Zone autonome temporaire de l'histoire. Les utopies pirates sont
également lues par Bey comme des TAZ: «Certaines
de ces îles abritaient des «communautés
intentionnelles», des micros-sociétés
vivant délibérément hors la loi et
bien déterminées à le rester ne fusse
que pour une vie brève, mais joyeuse.»
WEB ET NET
Plus proche de nous, Hakim Bey envisage Internet comme un espace propre
au développement de Zones autonomes temporaires. Bey
développe une distinction entre Web et Net, dans laquelle le
Net est la partie officielle et hiérarchisée du
réseau et le Web une sorte de
«contre-Net», champ libre pour le
développement de Zones autonomes temporaires. Le Web
apparaît alors comme une nouvelle forme de territoire
à conquérir dont les dimensions, contrairement
à la géographie terrestre, sont infinies.
Parallèlement au concept de TAZ, Bey définit une
théorie du refus qu'il ne veut pas nihiliste. Il expose
à cet effet des exemple de «refus de...»
qui ne sont pas des abandons, des défaites. Ainsi, refuser
l'école n'est pas renoncer à apprendre, mais
choisir d'apprendre de façon autonome. La TAZ n'est pas un
acte de refus spectaculaire, mais une disparition des
réseaux en vue, officiels, à la recherche de plus
de liberté. La Zone autonome temporaire semble
être une utopie à la portée de chacun,
pour autant qu'on accepte d'y renoncer dès lors qu'elle est
connue.
«FRELUQUET SERVILE»
Le capitaine Bellamy s'adresse à un capitaine de navire
marchand qui vient de décliner l'offre de se joindre aux
pirates (d'après «L'Histoire
générale des plus fameux pirates» de
Daniel Defoe):
«Palsambleu! Vous n'êtes qu'un freluquet servile,
comme sont tous ceux qui consentent à se laisser gouverner
par des lois que les riches ont faites pour leur propre
sûreté; car sinon ces poltrons n'ont pas le
courage de défendre ce qu'ils acquièrent par la
fourberie. Mais soyez tous damnés: eux-mêmes,
cette bande de brigands rusés, et vous qui les servez et
n'êtes qu'un lot de poules mouillées au
crâne mou. Ils nous traînent dans la fange, les
canailles, alors qu'en vérité ils ne
diffèrent de nous que parce qu'ils volent les pauvres sous
le couvert de la loi alors que nous pillons les riches sous la
protection de notre seul courage. Ne feriez-vous donc pas mieux de
devenir l'un des nôtres que de ramper aux ordres de ces
ordures pour trouver de l'emploi?»
30 avril 2005
CYBERPUNK!
CYBERPUNK!
Le présent article fut publié dans le magazine
TIME. On y trace
le portrait précis des cyberpunks de la
commmunauté informatique
underground.
Les Beatniks des années 50 sont les vrais initiateurs de
l'opposition
au conformisme de l'Amérique, à
l'époque d'Eisenhower. Dans les
années 60, les Hippies s'opposent publiquement à
la guerre, prêchent
la liberté sexuelle, l'usage des drogues et le Rock'N'Roll.
A l'heure actuelle, une nouvelle culture surgit de l'underground,
envahit les écrans informatiques partout dans le monde:
c'est le CYBERPUNK, un terme né au seuil du 21ème
siècle, formé
de CYBERNETIQUE, science de la communication et de la
régulation
des machines, et PUNK, groupe antisocial prônant la
révolte.
L'essence de la culture internationale Cyberpunk nait de cette
union bizarre: une façon de voir le monde qui
réunit la folie
de la haute technologie et le mépris envers son utilisation
conventionnelle.
Les premiers Cyberpunks font partie d'un groupe radical
d'écrivains
de science-fiction, puis, les premiers pirates vraiment tenaces
leur succèdent. Le mot Cyberpunk recouvre maintenant un large
éventail: musique, art, psychédélisme,
drogues fortes,
technologies nouvelles, sans oublier les hackers qui
travaillent laborieusement à répandre cette
culture. Il y a
plusieurs tentatives de définition: Technologie avec une
Attitude
(Stewart Brand, Whole Earth Catalog), Une alliance impie du monde
technologique, de la culture Pop underground et de l'anarchie
de la rue. (Bruce Sterling, Science-Fiction writer).
Comme dans tout mouvement de contre-culture, certains nient appartenir
à un mouvement quelconque. Quoique le journal Cyberpunk le
plus connu,
(Punk! Magazine) déclare avoir 70 000 lecteurs, il n'y a
guère
que quelques milliers de hackers informatiques qui pourraient
vraiment se réclamer de ce groupe: pirates, futuristes,
phreakers, artistes, musiciens et créateurs de
science-fiction.
Néanmoins, ce groupe peut définir la
contre-culture de l'époque
informatique. Il embrasse, en esprit du moins, le hacker dans la
trentaine, voûté, devant un terminal, mais aussi
des jeunes dans la
vingtaine, à la narine percée, réunis
pour des RAVES clandestins,
des adolescents que leur Amiga fait triper, comme leurs parents,
autrefois, les disques, et même des préadolescents
qui s'activent
devant leur Nintendo ou leur Sega, les futurs Cyberpunks.
Obsédés par la technologie, les Cyberpunks sont
tournés vers une
philosophie futuriste qui n'existe pas encore. Ils ont
déjà un
pied dans le 21ème siècle, convaincus que dans un
avenir lointain
tous les terriens seront des Cyberpunks.
Le look Cyberpunk, une espèce d'art science-fiction
surréaliste
sur ordinateur, apparaît dans les galeries, les
vidéos et les
films hollywoodiens. Les magazines Cyberpunk, plusieurs
publiés
à bon marché ou distribués par medium
électronique, se
multiplient comme les canaux télé. La musique
Cyberpunk fait vivre
plusieurs compagnies de disques. Les livres Cyberpunk disparaissent
vite des tablettes. Et les films Cyberpunk comme Bladerunner,
Robocop, Videodrome, Total recall, Terminator 2 et The lawnmower
man, basculent dans cette culture.
Aux E.-U. (et par conséquent au Canada), la culture Cyberpunk
s'empare de tout, même de l'administration Clinton,
à cause
de l'intérêt porté à
'l'autoroute des réseaux' et ce que les
Cyberpunks nomment Cyberspace. Les deux termes
réfèrent au réseau
téléphonique interconnecté entourant
la planète, véhiculant des
billions de voix, de fax et de données. Ce Cyberspace
gigantesque,
l'Internet, se déploie sur l'Atlantique, atteint l'Irlande,
l'ouest
de l'Europe, le Japon, la Corée du Sud,
l'Indonésie, l'Australie et
la Nouvelle-Zélande. Les Cyberpunks voient les cables de
l'intérieur et parlent d'un réseau comme si
c'était une place
pour s'installer, une réalité virtuelle dans
laquelle on peut
pénétrer, qu'on peut explorer et manipuler.
Le cyberspace joue un rôle majeur dans la vision mondiale
Cyberpunk.
La littérature est remplie de 'Console Cowboys' qui
alimentent
leur imaginaire de faits héroïqyes. "Cyberpunk", un
livre paru en
1991, met en vedette trois hackers Cyberpunk qui font
autorité,
incluant Robert Morris, l'étudiant de
l'université Cornell: un
virus de son ordinateur se répandit dans l'Internet et
paralysa tout le réseau en 1988.
Cependant, le Cyberspace est plus qu'un terrain de jeu. C'est un
medium. Chaque nuit sur GEnie, sur Compuserve ou sur des milliers
de babillards électroniques, des centaines de milliers
d'usagers
se connectent et participent à la fête
médiatique, un débat interactif
qui leur permet de faire sauter les barrières du temps, des
pays,
du sexe et du statut social.
La plupart des usagers se contentent de visiter le cyberspace de
temps en temps, mais le Cyberpunk s'y installe pour vivre, jouer
et même pour mourir. Le WELL (Whole Earth Electronic Link),
un site
Internet, fut ébranlé quand l'un de ses membres
les plus actifs
lança un programme qui effaça tous ses messages
dans des milliers de
postes. Quelques semaines plus tard, il se suicida pour de vrai.
Cet événement attira les penseurs Cyberpunk sur
le site Well. Ils
s'interrogèrent: Est-ce là un fait significatif
du mouvement
Cyberpunk? Les réponses affluèrent et remplirent
plus de 300 pages
de textes. A partir de toutes ces réflexions, on dressa une
liste
des tendances principales du mouvement Cyberpunk:
LES INFORMATIONS DOIVENT CIRCULER LIBREMENT.
Toute information valable peut éventuellement tomber entre
les mains
de gens qui en feront un meilleur usage, malgré les efforts
de la
censure, des copyright légaux et du service secret.
TOUJOURS CEDER A L'IMPERATIF DE S'INFILTRER.
Les Cyberpunks maintiennent qu'ils peuvent mener la planète
pour le mieux
si seulement ils peuvent mettre la main sur la boîte de
contrôle.
PROMOUVOIR LA CENTRALISATION.
La société se disperse en centaines
de sous-cultures et de sectes, ce qui est stupide.
(Ces dernières lignes diffèrent du texte original.
Il y aurait eu des changements apportés dans le texte anglais
que j'ai fidèlement traduit ici."Promouvoir la
décentralisation"
est ce qui apparaissait dans l'article du Time, et "stupide"
a été ajouté. Le texte original est
passé entre
plusieurs mains avant de nous arriver...) NDT
'SURF THE EDGES'.
Lorsque le monde change à chaque nanoseconde,
la meilleure façon de vous tenir la tête hors de
l'eau c'est de
rester au-dessus de la vague.
Pour les Cyberpunks, réfléchir sur l'histoire est
moins important
que de rencontrer le futur. A travers bien des vicissitudes,
ils trouvent le moyen de vivre avec la technologie, de se
l'approprier: ce que les Hippies n'ont jamais fait. Les Cyberpunks
utilisent la technologie pour réunir l'art et la science, la
littérature et l'industrie. Par-dessus tout, les Cyberpunks
se
rendent compte que si vous ne contrôlez pas la technologie,
c'est
elle qui va vous contrôler. Cette leçon servira
bien les Cyberpunks
- et le reste de l'univers - pour ce siècle.
LE MOUVEMENT CYBERPUNK
LE MOUVEMENT CYBERPUNK
Pas
de passé ?
L'origine
de ce terme est littéraire. Sa date de création
exacte reste incertaine, certains en ont attribué la
paternité à Gardner Dozois, mais ce dernier a
déclaré que le terme existait
déjà depuis plusieurs années. Un autre
auteur, Bruce Bethke a donné le titre "Cyberpunk" a une
nouvelle parue en 1983. Plus généralement, ce
terme désigne un mouvement littéraire apparu dans
les années 80 dont les fondateurs sont : Bruce Sterling,
William Gibson et à une moindre mesure Lewis Shiner, John
Shirley et Rudy Rucker, Pat Cadigan, Walter Jon Williams, Gwyneth
Jones, Michael Swanwick, Greg Bear, Richard Kadrey, George Alec
Effinger.
Le texte fondateur du mouvement cyberpunk semble être "Johnny
Mnémonic", nouvelle paru en 1982 dans la revue SF Omni, et
signé par un auteur quasiment inconnu : William Gibson. Deux
ans plus tard, ce même auteur forgea un peu plus le
thème dans "le Neuromancien".
En 1986, Bruce Sterling lui donne une structure dans "Mozart en verres
miroirs", une anthologie de nouvelles à tendance cyberpunk.
Il écrira : "Le mouvement cyberpunk provient d'un univers
où le dingue d'informatique et le rocker se rejoignent, d'un
bouillon de culture où le tortillement des chaînes
génétiques s'imbriquent. D'aucuns jugent le
résultat curieux, voire monstrueux; pour d'autres, cette
intégration est une puissante source d'espoir."
Association contre-nature?
Le mixage entre le mouvement punk, initié dans l'Angleterre
de la fin des 70's par des groupes de rock tels que les Sex Pistols, et
le terme cyber, dérivé du grec et signifiant
diriger, est assez surprenant. Rappelons d'abord que le mouvement
musical punk véhicule une idéologie pessimiste
sur notre société, il a été
créé à un moment de grand
désarroi, dans des communautés anglaises
frappées de plein fouet par le chômage, le
leitmotiv en était le célèbre "No
Future". Quant au préfixe "Cyber", il provient de
cybernétique, science qui étudie les
mécanismes de communication et de contrôle dans
les machines et… chez les êtres vivants, .
L'osmose des deux termes pourrait donc être défini
comme un avenir pessimiste où toute vie serait
dirigée par les machines à l'aide de moyens de
communications sophistiqués, tels que les réseaux
informatiques…
L'homme-ordinateur
Il n'est pas étonnant que ce mouvement soit lié
à l'implantation et l'implication de plus en plus grande de
l'ordinateur dans notre vie quotidienne. La création du
réseau Internet facilitant l'échange de
données dans le monde entier, l'interconnexion des
réseaux internes d'entreprise, l'échange de ces
données en vue de constituer des fichiers de clients, de
personnes, sont le "terroir" (ou plutôt la
carte-mère) du cyberpunk. Les progrès
technologiques récents comme la possibilité de
créer un environnement virtuel sont essentiels dans
l'œuvre de William Gibson. Dans son roman "Le neuromancien",
son héros Case a le cerveau branché sur les
banques de données.
Norman Spinrad écrira à propos de ce roman : "Le
Neuromancien est un magicien d'aujourd'hui (ou plutôt ici, de
demain), dont la sorcellerie consiste à effectuer
directement l'interface entre son système nerveux
protoplasmique et le système nerveux électronique
de l'infosphère, en se servant d'images pour la manipuler
(et être manipulé par elle), de la même
façon que les chamans traditionnels se servent d'images pour
agir, par la drogue ou la transe, dans les espaces mythiques
traditionnels".
L'écriture du roman cyberpunk se veut avant tout directe,
sans explication superflues, comme si on considérait le
terme DVD ou CD-ROM passé dans le langage courant depuis des
centaines d'années. Le ton général est
noir, violent et pessimiste : l'idée de ce climat oppressant
est très bien rendu dans le chef d'œuvre
cinématographique de Ridley Scott : "Blade Runner" (1982),
décrivant Los Angeles perpétuellement nocturne,
glauque, pollué, grouillant de monde et de slogans
publicitaires…
Œuvre phare des années 80, Blade Runner a depuis
fait de nombreux émules, et le cinéma a pris le
mouvement en marche : "Vidéodrome" de David Cronenberg en
1982, puis plus récemment dans le médiocre "Le
cobaye" de Brett Leonard en 1992 ou "Johnny Mnémonic" de
Longo en 1997. En 1999, le genre connaît à nouveau
une apogée dans le magnifique "Matrix" avec Keanu Reeves.
Etre cyberpunk dans les années 90
Etre cyberpunk
dans les années 90
par
Bruce Sterling
Il y a des années,
au cours du frileux hiver 1985 (nous avions encore des hivers frileux
à l'époque, avant que la couche d'ozone ne
déclare forfait), un article intitulé "La
Nouvelle Science Fiction" parut dans le numéro 14 de
Interzone. "La Nouvelle Science Fiction" fût le premier
manifeste du "mouvement cyberpunk". L'article tenait en une analyse de
la SF en tant que genre, de son histoire et de ses principes, et pas
une seule fois le mot "cyberpunk" n'y apparaissait. "La Nouvelle
Science Fiction" naquît ainsi sous pseudonyme, dans un
trimestriel anglais dont la diffusion confidentielle ne
tempérait en rien les ambitions fondatrices. A la grande
joie du plus petit nombre, il a récemment
hérité d'une brillante couverture en
quadrichromie. Un bon point pour un manifeste.
Comparons maintenant ce modeste avènement avec un
récent article de mon ami et confrère Lewis
Shiner, intitulé "Confessions d'un ex-cyberpunk". L'ultime
et sincère tentative d'oraison funèbre du
cyberpunk par un des coupables. Cet article de Shiner est paru dans les
pages "Littérature" du New York Times du 7 janvier 1991.
Voilà qui était inévitable, j'imagine,
mais qui illustre parfaitement les errements paradoxaux de tout
"mouvements". Il est vrai qu'on ne peut pas arrêter une
avalanche avec les mains, même avec l'aide de millions de
personnes.
Le "Cyberpunk", avant qu'on ne lui colle cette étiquette
bien commode, et qu'il n'acquière sa sinistre
réputation, était généreux,
désintéressé, il venait de la rue et
se caractérisait par un esprit anar et bricolo. Une
éthique qu'il partageait avec la mouvance des groupes punks
et garages de la fin des années 70. Cheap Truth, l'organe
officiel du cyberpunk, qui tenait en une page, était
donné gratuitement à quiconque nous le demandait.
Il ne fût jamais légalement
protégé, sa photocopie "pirate" étant
même vivement encouragée.
C'était animé d'aspirations authentiquement
égalitaire si toutes les personnes écrivant pour
Cheap Truth le faisait sous le couvert de pseudonymes, afin
d'éviter le vedettariat, ou l'effet de bande. Cheap Truth
brocardait consciencieusement tous les "gourous
littéraires", et appelait toute ceux qui croisaient notre
route à s'atteler à leur traitement de texte et
à se joindre à la cause. Les standards de
qualité édictés par C.T
étaient simples : toute SF devait être "bonne",
"vivante" et "lisible". Evidemment, la mise en pratique de ces
hypothétiques principes se révéla plus
ardue qu'il n'y paraissait, et les fumées de la bataille qui
faisait rage à l'époque obscurcissaient bien des
choses.
Cheap Truth eût un succès mitigé. Nous
avions une compréhension méritoire de
l'essentiel: par exemple que les auteurs de SF se devaient maintenant
de travailler plus dur et de laisser tomber toutes leurs foutaises
usées jusqu'à la corde, s'ils aspiraient
à un certain respect. Tout le monde s'accordait d'ailleurs
à dire que c'était là une sage
recommandation… du moment qu'elle ne s'appliquait qu'aux
autres. En matière de SF il a toujours
été tellement facile de se complaire dans la
facilité. L'emprise alimentaire de cette bonne Grosse
Machine Editoriale. En revanche les credo clinquant du cyberpunk, tel
que "l'acuité imaginative" ou "la clairvoyance
technologique" se heurtèrent à
l'indifférence générale.
Bien-sûr, si prêcher le gospel suffisait
à transformer le monde, la terre aurait certainement
tremblé quand (Brian) Aldiss et (Damon) Knight
épousèrent peu ou prou les mêmes
idéaux en 1956.
En fait la lutte pour une SF de qualité était
déjà une vieille histoire, sauf à
Cheap Truth, dont les contributeurs était tout simplement
trop jeunes ou trop provinciaux pour être au courant.
Seulement le paysage culturel avait changé, et ça
faisait toute la différence. Dans les années 50
"la clairvoyance technologique" était aussi jubilatoire
qu'inquiétante. Dans les années 80, celles
justement du déferlement technologique, cette clairvoyance
s'était teintée d'extase et
d'épouvante. Le cyberpunk était donc un genre
bâtard, ce qui ne risquait pas de plus évident ni
ses credo, ni la mise en application de ses axiomes.
Dès lors que les "auteurs cyberpunks" ont acquis une
certaine notoriété, les principes fondateurs du
genre, ouverture et accessibilité, se perdirent dans la
nature. Le Cyberpunk devint l'objet d'un culte instantané,
l'archétype même du
phénomène dans la SF d'aujourd'hui. Au final,
même ceux de nos contemporains qui s'étaient
retrouvés dans la rhétorique de Cheap Truth, en
vinrent à abjurer leur foi, pour la simple raison que les
Cyberpunks étaient eux aussi devenus des "gourous
littéraires".
Et il faut ridiculement peu de choses pour devenir un "gourou
littéraire". C'est à peu près aussi
simple que de se retourner dans son lit. Ce qu'il convient de se
demander c'est ce qu'on a gagné dans l'opération.
On peut bien prêcher tant qu'on veut, peu de gens font
confiance aux gourous. En tout cas à Cheap Truth on s'en
méfiait ! Il ne fallut finalement que trois ans au journal
pour arriver à son zénith, sur sa
lancée initiale. Le "Mouvement" se saborda en 1986.
J'aimerai pouvoir me dire que ce sera une bonne leçon pour
ceux qui nous succèderont. Mais j'en doute vraiment.
Rucker, Shiner, Sterling, Shirley et Gibson – les plus
craints des "gourous" du Mouvement, et encore
désignés comme tels dans l'excellent article de
Shiner aux millions de lecteurs un peu largués du New York
Times – resteront à tout jamais des "cyberpunks".
D'autres cyberpunks, comme les six autres figurant au sommaire de
l'anthologie Mozart en verre miroirs, peuvent également se
targuer d'avoir donné au genre ses lettres de noblesse.
Reste que c'est certainement sur nos cinq pierres tombales qu'on
gravera le si redouté mot en C. Tout reniement de notre part
serait inutile, au contraire. Les plus radicaux changements dans notre
philosophie de l'écriture, les plus improbables des
manifestions de la crise de la quarantaine, comme se convertir
à l'Islam ou à la Santeria, ne suffirait pas
à effacer cette indélébile marque.
Sous cet angle, "cyberpunk" signifie alors "tout ce
qu'écrivent les cyberpunks". Ce qui recoupe beaucoup de
choses. Pour ma part, j'ai toujours eu un penchant pour les romans
historiques, Shiner lui donne dans la littérature
générale, et le polar. Shirley écrit
des histoires d'horreur. La dernière fois que Rucker a
été aperçu, il jouait avec l'espace et
le temps. Et William Gibson aime assez pour sa part, écrire
– sacrilège – des nouvelles comiques.
Tout ça ne rime donc à rien.
Conséquemment le "Cyberpunk", ne pourra être
déclaré officiellement mort que lorsque le
dernier d'entre nous sera enterré. Et d'après les
statistiques démographiques, il semblerait qu'il doivent
s'écouler encore un peu de temps avant que ne sonne cette
heure fatidique.
Les principes libertaires prônés par Cheap Truth
semblait difficiles en mettre en œuvre, même
soutenu par la puissance d'Interzone. Peut-être que ces
"principes" étaient tout simplement bien trop brumeux et
abstraits, confidentiels et inabordables en regard du
cortège de clichés que traînait
à sa suite le fameux mot en C, comme les prises corticales,
les jeans de cuirs noirs et l'addiction aux amphètes. Mais
même maintenant il n'est peut-être pas trop tard
pour vous proposer un exemple concret de la vision cyberpunk du monde
en action.
Prenons le Frankenstein de Mary Shelley, inépuisable source
d'inspiration pour la science fiction. D'un point de vue cyberpunk,
Frankenstein est de la SF "humaniste". Frankenstein, illustre ce
postulat romantique selon lequel l'homme n'est pas fait pour
accéder à la connaissance de certaines choses. Il
n'y a pas d'autre mécanique physique ordonnant cette loi
morale suprême. Lorsque nos découvertes
transcendent notre simple compréhension, nous arrivons
à quelque chose qui confine à la
volonté divine. Notre arrogance nous pousse vers notre
anéantissement, c'est l'ordre naturel des choses. Le docteur
Frankenstein s'abandonne à une transgression qui fait froid
dans le dos, un camouflet à la nature humaine, et dans un
mémorable exemple de justice poétique, il est
horriblement puni par sa propre création : le Monstre.
Maintenant imaginons une version cyberpunk de Frankenstein. Ici le
Monstre pourrait bien être le coûteux produit des
cogitations du service Recherche et Développement d'une
quelconque multinationale. Le Monstre pourrait ensuite se livrer
à un putain de massacre, de préférence
sur d'innocents quidams. Mais bien-sûr, après,
jamais il ne serait autorisé à errer sur les
glaces du Pôle Nord en s'abandonnant à de
byronesques méditations. Les monstres dans l'univers
cyberpunk ne disparaissent pas si opportunément. Parce
qu'ils sont déjà lâchés dans
les rues. Nous les côtoyons. En fait, NOUS pourrions
être ces monstres. Le Monstre aurait
été copyrighté –
grâce aux nouvelles lois sur la
génétique – et fabriqué
à grande échelle dans le monde entier.
Très vite, les Monstres auraient tous des jobs de nuit
pourris, et se retrouveraient en bande dans des fast-foods.
Dans la vision cyberpunk du monde, nous savons
déjà ces choses que nous n'étions pas
supposés savoir. Nos grands-parents les connaissaient
déjà, et Robert Oppenheimer à Los
Alamos était déjà devenu le
Destructeur de Mondes, bien avant que nous n'entrions dans la danse.
Pour les cyberpunks, l'idée même qu'il y ait des
limites inviolables à nos actions est tout simplement
illusoire. Il n'y a aucun garde-fou pour nous protéger de
nous-mêmes.
Notre présence dans l'univers est purement accidentelle.
Nous sommes faibles et mortels non pas parce que Dieu l'a voulu ainsi,
mais seulement parce que c'est comme ça. Et si c'est
profondément insatisfaisant, ce n'est pas parce que nous
avons perdu la protection divine, mais parce que, à bien y
regarder, la vallée de souffrance de l'humanité
n'est rien d'autre qu'une benne à ordure. La condition
humaine peut évoluer, et elle évoluera, et
évolue d'ailleurs. Les seules vraies questions sont comment,
et à quelle fin.
Cette tendance "anti-humaniste" du cyberpunk n'est pas simplement une
posture littéraire pour choquer le bourgeois, c'est un trait
indéniable de la culture de la fin du XXème
siècle. Les Cyberpunks ne l'ont pas inventé ; ils
s'en sont juste fait l'écho.
Il n'est plus rare aujourd'hui d'entendre certains scientifiques sous
contrat prendre fait et cause pour des théories parfaitement
radicales : les nanotechnologies, l'intelligence artificielle, la
cryogénisation ante-mortem, le transfert du contenu de
cerveaux humains. L'arrogance la plus ultime investit les couloirs des
universités ou le moindre péquin semble avoir un
plan pour mettre l'univers en bouteille. La plus ferme des
résolutions n'est qu'un roseau en regard des enjeux, et si
demain on découvrait une drogue diabolique permettant
d'allonger notre petite espérance de vie de plusieurs
siècles, vous pouvez être sûr que le
pape lui-même serait le premier dans la file d'attente.
Tous les jours, nous vivons déjà grâce
à ces transgressions de l'ordre divin dont nous n'avons
aucun moyen de mesurer les conséquences à long
terme. La population mondiale a doublé depuis 1970, et les
étendues vierges qui nous entouraient jadis,
résonnant d'un profond silence gothique, se comptent
désormais sur les doigts des deux mains, et doivent
être préservées.
Nous ne sommes tout simplement plus en mesure de refuser même
ce qui nous semble inapproprié. Notre
société n'est déjà pas
capable de se débarrasser de fléaux navrants
comme l'héroïne ou la bombe à
hydrogène. Notre culture se plait à jouer avec le
feu simplement parce qu'elle aime ça, et si d'aventure
l'argent s'en mêle, rien ne nous retient plus. Les
redémarrages de macchabées de Mary Shelley ne
nous impressionnent plus, il s'en passe de plus extraordinaires tous
les jours dans une unité de soins intensifs.
Pour la première fois, l'être humain se
conçoit comme un programme, et devient quelque chose que
l'on peut figer dans le temps, répliquer et utiliser quand
on en a besoin. Même l'intérieur de notre cerveau
n'est plus sacré. Au contraire, il est l'objet de nombreuses
recherches couronnées de succès, dont tout
questionnement ontologique et spirituel est banni. Dans ces conditions,
la seule idée que la Nature Humaine serait
appelée à l'emporter sur la Grande Machine, est
simplement ridicule. Elle tape singulièrement à
côté. C'est un peu comme si un rongeur philosophe,
attendant dans sa cage de laboratoire de voir son cerveau mis
à nu et raccordé à tout un
appareillage pour le plus grand bénéfice de la
Science, déclarait pieusement que le Nature Rongeuse
triompherait à la fin.
Tout ce que l'on peut faire à un rat, peut être
fait à un homme. Et nous faisons a peu prêt
n'importe quoi aux rats. C'est la dure vérité,
mais c'est ainsi. Elle ne disparaîtra parce qu'on
décide de ne pas la voir.
C'est ça le cyberpunk.
Voilà qui explique, j'espère, pourquoi de simples
histoires de SF rhabillées de cuir noir sont hors propos.
Lewis Shiner a juste perdu patience devant les écrivaillons
qui ne proposent que des hordes putassières de
crétins agités de la gâchette en
défroque de punk Hi-Tech. "Certains écrivains ont
abandonné la fin pour les moyens" se plaint Shiner dans le
New York Times, "toujours les mêmes grands frissons
usés que nous retrouvons dans tous les jeux
vidéos et tous les films à gros budget". Les
convictions que Shiner nourrissaient à ses débuts
ont à peine bougées d'un micron, c'est ce que la
plupart des gens appelle maintenant cyberpunk qui ne reflète
plus ses idéaux.
A mon avis, cette insignifiante dérive est un faux
problème. Prenez le mot "cyberpunk". Je constate avec
plaisir qu'il est de plus en plus difficile d'écrire un
navet, d'y coller l'étiquette "cyberpunk", et ce faisant
d'espérer le vendre. Avec ce mot en C, galvaudé
comme il l'est par tous ses petits malins, quiconque se revendiquerait
du "cyberpunk" aurait un fameux boulet à traîner.
Mais pour tout ceux que l'excédent de bagages ne
gêne pas, ce n'est pas la mer à boire. Les
étiquettes ne peuvent défendre leur
intégrité, les écrivains oui, et les
bons le font.
Il y a un autre point que je crois indispensable à une bonne
compréhension du Mouvement. Le Cyberpunk, tout comme la New
Wave avant lui, était l’émanation de la
Bohème. Il venait de l'underground, de
l'extérieur, des jeunes, des excités, des
déclassés. Il venait de personnes qui ne
connaissaient pas leurs propres limites, et refusaient celles que leur
imposaient les us et coutumes.
La SF n'est plus vraiment bohème, et plus
généralement la Bohème ne se
préoccupe guère de la SF, mais il y
eût, et il y a encore beaucoup à gagner
à la rencontre des deux. La SF en tant que genre,
même dans ce qu'elle produit de plus "conventionnel", reste
essentiellement un phénomène underground. Son
influence sur le reste de la société, comme celle
discutable qu'elle peut avoir sur les beatniks, hippies et autres
punks, reste soigneusement circonscrite. La science fiction, tout comme
la Bohème, est un fourre-tout bien utile où
mettre une incroyable variété de personnes, et
où leurs idées et leurs actes peuvent
être disséqués sans risque de
contaminer le vaste monde. Ce fût le rôle qui
échût à la Bohème
dès ses premiers vagissements, au tout début de
l'ère industrielle, et force est de constater que
c'était une bonne chose. Bien des idées loufoques
ne sont finalement que des idées loufoques, et une fois au
pouvoir, la Bohème a rarement fait preuve de discernement.
Jules Verne, Général Verne ou Sa
Sainteté Verne, voilà une alternative bien
risquée.
Le Cyberpunk a été l'émanation de la
Bohème – la Bohème des
années 80. Les bouleversements technologiques qui envahirent
la société étaient voués
à avoir un impact sur sa contre-culture. Le Cyberpunk
était l'incarnation littéraire de ce
phénomène. Et le phénomène
continue de s'amplifier aujourd'hui encore. Les technologies de la
communication en particulier tendent à devenir de moins en
moins respectable, de plus en plus volatile, pour, de plus en plus, se
retrouver entre les mains de personnes que vous n'oseriez jamais
présenter à votre grand-mère.
Mais aujourd'hui il est communément admis que les cyberpunks
– des vétérans de la SF qui frisent ou
dépassent la quarantaine, et travaillent patiemment
à leurs écrits en encaissant leurs droits
d'auteurs – n'ont plus rien à voir avec la
Bohème. Et là encore, il n'y a rien de
très neuf là-dedans, c'est la rançon
du succès. L'underground qui rencontre les feux de la rampe
est en soi contradictoire. La respectabilité n'est pas
seulement séduisante, elle est carrément
envoûtante. Et dans ce sens, le "cyberpunk" est encore plus
mort que Shiner ne le suppose.
Le temps et les dieux furent cléments avec les cyberpunks,
mais eux-mêmes changèrent avec les
années. L'un des axiomes du Mouvement était
"l'intensité visionnaire". Mais il y a un bout de temps
maintenant qu'aucun cyberpunk n'a écrit une histoire qui
vous chamboule la tête, qui vous retourne, vous
soulève, vous hurle à l'oreille, vous hallucine
et casse la tôle. Dans les dernières
œuvres de ces vétérans ce que vous
voyez, ce sont des intrigues plus serrées, des personnage
mieux campés, une prose plus travaillée et une
"vision bien plus sérieuse et
pénétrante du futur". Mais ce que vous n'y
trouvez plus se sont d'improbables retournements de situations et une
volonté perturbatrice. Le fantasme de notre futur se
rapproche de jour en jour de la réalité
quotidienne, perdant tout son décorum baroque. Les
œuvres en question finissent par refléter
horriblement les tracas ordinaires d'hommes d'âge
mûr. Cela peut aussi être splendide, mais ce n'est
plus la guerre. Cet aspect absolument vital de la science fiction a
été abandonné, laissé pour
compte. Les Cyberpunks, tout simplement, ne sont plus là,
hélas.
Toutefois la science fiction bouge encore, toujours ouverte et en
développement. Et la Bohème aussi est toujours
là. Comme la SF, elle n'est pas passée de mode,
même si elle fait naître son content de tocades.
Comme la SF, la Bohème est vieille. Aussi vieille que la
société industrielle, dont tous deux,
Bohème et SF, font partie intégrante. La
Bohème cybernétique n'est pas
l'avènement d'un culte bizarre, mais si ces
bohémiens cybernétiques qui proclament que ce
qu'ils font est complètement neuf se mystifient
eux-mêmes, c'est uniquement parce qu'ils sont jeunes.
Le Cyberpunk chantaient l'extase et les infortunes de navigateurs du
réseau, et Verne celles des aérostiers qui
passent Cinq semaines en ballon, mais si vous vous donnez la peine de
prendre ne serait-ce qu'un peu de distance avec les perspectives
historiques, vous verrez que tout deux r




















