14 mars 2005
alain
Alain et ses propos.....
ALAIN
Philosophe
et écrivain, Alain se fit connaître en son temps
comme journaliste et comme
professeur. Il demeure dans l’histoire littéraire
le créateur d’un genre
particulier, exigeant et exigu: le propos, forme applicable
à tout contenu
soumettant le développement de la pensée
à la loi de l’écriture, et qui est
à
la prose ce que la fable est à la poésie. Quoique
distinct de la maxime et
opposé à l’aphorisme, le Propos
d’Alain ,
par sa concision affirmative
et par la réitération d’une
réflexion recommencée plutôt que
continuée, a fait
ranger son auteur comme essayiste et moraliste de la tradition
française. La
notoriété historique d’Alain a tenu
à la connivence entre une frange
émancipée
de la société française et
quelques-uns des thèmes majeurs de sa pensée: le
pacifisme de Mars ou la Guerre
jugée ,
le radicalisme (résistance
dans l’obéissance) du citoyen – «contre
les pouvoirs» parce qu’il est gardien des
pouvoirs –,
l’optimisme éthique dans la peinture de
l’homme, le matérialisme
méthodique des Entretiens
au bord de la mer ,
l’interprétation humaniste
de l’art et de la religion, etc. Son influence tint aussi
à l’attraction
directe ou indirecte qu’Émile Chartier
exerça comme maître à penser, en
particulier dans sa chaire de première supérieure
au lycée Henri-IV, sur des
générations de lycéens, de
khâgneux et d’élèves de
l’École normale supérieure
(de Jean Prévost à Simone Weil,
d’André Maurois à Georges Canguilhem).
Philosophe
d’abord
Le
rapport d’Alain à la philosophie fut
immédiat par la rencontre d’un professeur,
modeste autant que rare, qui exerçait pour
lui-même et devant quelques
bacheliers la puissance propre à l’esprit. Le
jeune Émile, boursier d’Alençon
qui à la rentrée d’octobre 1886
débarquait provincialement dans un Paris agité
par le boulangisme, n’ayant d’autre ambition que
d’entrer à l’École normale
supérieure dont il venait préparer le concours au
lycée de Vanves (toujours
interne et boursier), se trouva, par le hasard de la classe de
philosophie, en
face d’un homme qui changea en lui toutes les
évaluations et qui fut le seul
maître vivant que ce sauvage et vigoureux enfant de
Mortagne-au-Perche se soit
reconnu: Jules Lagneau, «philosophe profond mais qui
n’a guère écrit», et dont
la survivance spirituelle fut l’œuvre de ses
élèves. Les Souvenirs
concernant Jules Lagneau
conservent la marque que cette rencontre imprima dans
Alain: «À vingt ans, j’ai vu
l’esprit dans la nuée [...] faire que cela
n’ai
point été et que le reste ne soit comme rien
à côté, c’est ce que je ne
puis.»
De ce maître il tiendra l’oracle
indéfiniment interrogé: «Il
n’y a qu’un fait
de pensée qui est la Pensée.» Le
précepte de la méthode réflexive, qui
en
dérive – retrouver
toute la pensée en chaque pensée –,
définit la tâche du
véritable philosophe, le métaphysicien. Ainsi le
futur Alain partit pour
philosopher avec Platon et Spinoza sous l’aspect de
l’éternel, ayant appris par
là – chose
plus cachée –
que l’éternel n’achève rien,
ne garantit rien, surtout pas le
triomphe d’une vérité qui serait la
vérité et que, selon le mot de Lagneau,
«il
n’y a qu’une vérité absolue,
c’est qu’il n’y a pas de
vérité absolue».
La
guerre fut la seconde et décisive rencontre
qui ébranla la vie d’Alain. Épreuve de
la servitude absolue et expérience du
mensonge enthousiaste au nom de la patrie. De là
s’est nourri son pacifisme
intransigeant, bien connu et mal compris, parce qu’on
n’a su l’interpréter
qu’en le référant aux situations
historiques dans lesquelles Alain s’est
trouvé. Plus généralement, on
n’a su que l’embrasser ou le combattre, alors
qu’il ne vise qu’à permettre de penser
la guerre, d’y reconnaître le
drame essentiel, le crime héroïque contre
l’humanité, celui que fomente le vice
et qu’accomplit la vertu, en d’autres termes ce
qui, résultant du mécanisme,
s’accomplit au nom de la liberté et par son propre
sacrifice. Ce pacifisme
glorieux en 1918, honteux en 1945, crédité et
discrédité au gré de
l’histoire,
n’appartient précisément pas
à l’histoire, condamnée à
justifier toute guerre,
mais bien à la philosophie.
La
rétrogradation philosophique
Au
moment où les uns théorisaient le socialisme,
d’autres les espaces courbes, et
où la plupart se rassemblaient pour travailler à
l’avènement d’un monde
moderne, Alain relut Aristote. Retournant au commencement, il
entreprit, en
solitude, de régresser à un âge
où tout était à faire, où
les chemins n’étaient
point encore tracés. Pour cela il lui appartenait de revenir
sans concession à
lui-même sans rien retrancher de sa
naïveté. Prétendant rendre la
philosophie à
sa souveraineté originelle, Alain en a radicalisé
l’opération critique (le
doute en tant que réflexion). Du même coup, il a
converti la nature et le sens
de cette souveraineté (pouvoir de la raison), en sorte que
la philosophie,
«science royale», s’accomplît
comme réflexion et non comme système et
apparût
clairement initiatrice et non totalisante, critique et non
démonstrative,
éducatrice et non gouvernante. C’est ce qui
l’a conduit à assimiler son propre
philosopher à une actualisation
perpétuée des plus grands philosophes et
à
effacer tout à fait l’idée
qu’il pût y avoir une philosophie
d’Alain, ou quoi
que ce soit de nouveau à lire dans ses livres.
L’originalité d’un philosophe ne
tient pas à l’innovation à quoi il peut
prétendre, mais à son aptitude à se
situer
à l’origine de la philosophie elle-même,
c’est-à-dire à en réveiller
les
questions fondatrices. La décision philosophique
d’Alain, excluant la
nouveauté, vise ainsi à reprendre chaque question
à l’origine, comme
Wittgenstein l’a fait, mais sous le pôle
opposé, car Alain poursuit cette
origine non dans le discours, mais dans l’existence, qui en
est l’objet, et
selon un imprévisible cheminement qui passe par
l’émiettement et la
répétition
et que jalonne une logique des séries.
L’émiettement
traduit l’insertion de la
pensée dans la diversité concrète, non
comme dispersion mais comme
concentration locale; il exprime l’adhésion
à la contingence des positions
quelconques et multiples sous lesquelles nous nous rapportons au
réel. Tel est
le «poste» que doit rallier l’entendement
et qui lui interdit d’ériger en point
de vue intelligible (de Dieu ou d’état-major)
l’unité du concept sous lequel
une même loi rassemble les phénomènes
qu’elle permet de déterminer. Kant avait
reconnu la raison dialectique dans la raison systématisante;
Alain poursuit la
dialectique dans la perception où il la voit
renaître, rompue mais active en
chaque tronçon et constituant l’imaginaire.
C’est ce qu’illustre le «Propos
d’un Normand», lié à
l’actualité quotidienne de la IIIe République.
L’émiettement est,
en cela, un retour à la perception immédiate
d’un individu quelconque.
Perception qu’il s’agit de rendre au jugement, en
l’arrachant à l’expérience
englobante à quoi d’emblée elle
s’intègre: l’opinion. Alors le monde
devient la
prose du philosophe; et le jugement, en exhibant la croyance que
fortifie
l’événement, défait la
vision globale qui toujours annule le regard.
Penser
sur l’objet et selon les conditions où
il est donné, voilà comment la philosophie de la
perception contrarie la logique
d’état-major qui veut soumettre au
général les vues particulières.
C’est le
particulier qu’il faut penser universellement. Nous
n’avons que faire de la
meilleure forme de constitution dans la conjoncture urgente, mais nous
avons
besoin d’une disposition précise et
adaptée qui colle à la situation. Certes,
nul ne peut tout voir, toute vue est partielle, et tout sera donc
relatif. Mais
ce relativisme abstrait n’arrête que les esprits
faibles. «Le relativisme pensé
est par là même surmonté.» La
partie suffit, autant que chaque partie tient aux
autres. Il faudrait donc se guérir de vouloir penser toutes
choses, s’exercer à
penser une chose sous toutes les idées ou actes par quoi
l’esprit ordonne et
oppose ses propres déterminations.
La
répétition ,
qui est la reprise
inlassable des mêmes choses, usant la première
curiosité, peut s’assimiler à
l’«entraînement». Elle
substitue à la satisfaction du résultat la
maîtrise de
l’activité qui l’engendre. De
l’objet pensé comme vrai elle renvoie à
l’exercice de la pensée comme séjour
effectif de la vérité. Elle rappelle que
la pensée a sa fin en elle-même,
quoiqu’elle ne se pose et ne se rapporte à
elle-même qu’en un objet qui lui demeure
irréductiblement extérieur. L’acte ne
se réalise point comme être; il ne
réunifie point sujet et objet: penser et
exister ne coïncideront point. Cela suspend toute ontologie
dogmatique. «De
Dieu plus tard», écrit Alain: ajournement
indéfini, parce qu’il est essentiel
au sens même de Dieu. L’absolu n’est ni
qualificatif ni substantif; il est
adverbial: il est l’absolument de ce qui n’est
jamais l’absolu. Par la
répétition la pensée se montre comme
jeu ou libre jeu et non comme nature. Tel
est le platonisme d’Alain, et, d’Aristote
à Platon, de Spinoza à Descartes, de
Hegel à Kant, son retour vers le non-lieu de
l’origine.
Les
séries ,
qui livrent l’élément
logique de sa démarche (logique de l’infinitude)
et qu’Alain tire de Descartes,
sont le ressort le plus caché, sinon le plus
étrange de son art de progresser
et de composer. S’agissant de parcourir un ensemble
illimitable, il convient de
déterminer la loi sous laquelle les
éléments peuvent se ranger dans une suite
pleine, dont chaque terme s’obtient à partir du
précédent, comme celle des
nombres, ou la série des sciences fondamentales chez Auguste
Comte, ou la
progression «émotion, passion,
sentiment» qu’Alain tire de Lagneau. La
série
désigne une totalisation par la loi d’un parcours
– réalisable
ou non –
tel que chaque terme
présuppose celui qui le précède et lui
soit irréductible. Cette logique des
séries, qu’Alain médite avant de
composer Les Idées
et les âges ,
est le principe
d’organisation de tous ses grands ouvrages. Elle trouve son
couronnement dans Les
Dieux :
Aladin, Pan, Jupiter, Christophore – titres
des parties traitant
successivement de la mythologie enfantine, de la religion de la nature,
de la
religion politique et, enfin, de la religion de l’esprit –
forment dans leurs trois
derniers termes une suite dont la loi est donnée par le
premier qui ne lui
appartient pas. Ainsi, contrairement à Hegel, le
christianisme ne peut
s’assimiler son propre rapport qu’au paganisme
primitif, dont il procède et à
quoi il s’arrache. De même, le titre du Système
des beaux-arts ,
qui est l’un des tout
premiers ouvrages d’Alain conçu à
Verdun, doit s’entendre comme «série des
beaux-arts», dont la clé est fournie par une
doctrine de l’imagination
renvoyant l’image aux mouvements du corps, et prenant
l’art dans l’action et
non dans la représentation. Descriptive, la série
résiste au système, qui est
génétique.
Philosophie
de l’entendement ouvert
Alain
rétrograde ici de Hegel à Descartes; il
opère, en toute connaissance de cause – ayant
été l’un des premiers en
France à introduire Hegel dans son enseignement –,
une «restauration» de l’entendement.
Si l’entendement séparé impose au
savoir de s’autolimiter à l’univers du
fini,
la raison est, dans l’entendement même,
négation de la finitude, mais cette
négation ne s’arrache pas elle-même
à la finitude. Il n’y aura pas d’autre
transcendance que celle du refus. «Penser, c’est
dire non»; ce mot peu compris
ne signifie pas le rejet du fait mais son constat par la
volonté d’en éprouver
la résistance et d’y introduire
l’opposition en tant qu’essentielle à sa
détermination comme à celle de toute
réalité de nature ou d’institution. La
pensée s’installe ainsi au cœur de toute
chose, mais précisément comme
n’étant
pas elle-même chose. L’aride conquête de
la pensée par le refus caractérise la philosophie
de l’entendement ,
qui est un matérialisme méthodique. En marge du
courant phénoménologique qui au même
moment suscite de nouvelles quêtes du
transcendantal, Alain, par ses voies propres, conduit des recherches
qui
radicalisent la scission entre l’existence qui est sans
pensée et l’esprit qui
ne peut être dit exister. En cela il continue moins la
tradition réflexive de
la philosophie française, dont Lagneau l’avait
instruit et qu’il admira dans
Hamelin, qu’il ne la détourne. D’un
côté, en effet, l’existence, qui ne
cesse
de nous jeter hors de nous, s’ouvre à nous et en
nous comme pure extériorité
(insuffisance à l’infini), indivisible en tant que
tout y dépend de tout, et
infinie au sens où elle ne reçoit aucune
limitation ni ne s’achève en quelque
totalité constituable que ce soit. De l’autre, la
liberté, qui ne peut
s’assurer d’elle-même que dans et par
l’existence, se voit resserrée dans
l’étroite situation humaine et ramenée
à cet instant présent qui est la pointe
de l’action. C’est là où
notre volonté s’astreint à la finitude
qu’elle a prise
sur l’infrangible chaîne des
événements. Ce n’est pas en
résolvant mais en
activant l’opposition de l’esprit à
l’existence que se trouvera supprimé le
naïf dualisme qui redouble le monde des choses d’un
monde des idées, et à quoi
l’on donne si faussement le nom
d’idéalisme. À chaque lever de
l’esprit, un
seul et même monde se découvre inachevé
et appelant la création. La constante
leçon d’Alain est de tout rendre à son
inachèvement originel. Absolue et
provisoire est l’existence avec laquelle l’existant
n’en finit pas.
Ainsi,
chez Alain, l’entendement peut être dit
intuitif, ou plutôt «ouvert», au sens
où il se rapporte immédiatement à
l’existence indivisible et prise absolument, à
condition de reconnaître qu’en
retour le même entendement ne détermine
l’existence objective qu’en la divisant
(en la relativisant); et l’acte même de la
pensée qui nie et divise s’inscrit
dans cette finitude («toute pensée retombe au
corps»). Celle-ci ne doit plus
être considérée négativement
(comme ce par quoi la partie ne peut égaler le tout)
mais positivement (le tout immanent à ce qui le
particularise). L’universel
s’il n’est singulier est abstraction (simple
discours), vide de l’entendement
pur en quoi vient choir toute tentative de réaliser la
raison. On sera moins
surpris de trouver Alain souvent plus proche de Nietzsche,
qu’il a ignoré, que
de Kant, Spinoza ou Hegel avec qui il s’entretient, si
l’on voit en eux des
enfants – parricides
ou non –
de Platon. En tant que philosophie de l’entendement
ouvert – ayant
digéré la sensibilité et ses formes
transcendantales –,
la «philosophie d’Alain» se
poursuit en d’inlassables analyses de la perception, du
jugement et de la
liberté, reprises sans doute des leçons de
Lagneau mais soustraites au souci
moral qui les inspirait (l’ascèse
réflexive). S’en dégage la doctrine de
l’imaginaire qui gouverne une anthropologie de la finitude
tout à fait neuve,
qui, posant l’unité par l’antagonisme, a
le style incisif du paradoxe logé dans
le lieu commun, et qui renvoie le sens à l’image
et l’image au culte. Alors se
tisse l’étoffe humaine sur quoi se brodent les
figures des dieux, cependant que
l’art, par la prose philosophique,
s’évade de la religion dont il est né
et en
quoi il se régénère.
L’anthropologie
réflexive et poétique
Critique
radicale de la positivité des sciences humaines
bornées par le psychologisme
commun, la métaphysique est chez Alain au fondement de
l’anthropologie
philosophique. Si la science est hypothétique,
l’anthropologie philosophique,
rejoignant dans l’homme l’existence
inconditionnée, ne peut être que réflexive ;
c’est dire qu’elle ne repose
point sur l’objectivité de simples concepts mais
sur la régression aux actes
dont ils procèdent. Le principe des principes
n’est plus un principe: il est
acte. Aussi l’anthropologie doit-elle se définir
comme poétique
autant qu’elle vise l’homme
comme une totalité indivisible et singulière,
dont l’unité ne peut être
déterminée a priori puisqu’elle ne se
fait connaître qu’en se produisant. C’est
en s’appropriant ses gestes que l’homme
adhère à sa condition qui est de se
mouvoir sans fin dans le fini, comme si la fin était ce dont
on part et qu’on
ne rejoindra plus qu’allusivement.
Penser
tout l’homme en chaque geste, c’est bien
l’extension – développement
et éclatement –
de la méthode réflexive, qui,
à l’encontre d’une démarche
génétique ou systématique, est
analytique et
descriptive. Il s’agit de ne pas lâcher la partie
pour le tout, ce que l’on
tient pour ce qu’on ne peut embrasser: quitter le particulier
pour l’universel.
Le tout n’est pas autour mais dedans, et le monde est en
chaque chose
singulière, dehors à l’infini du
dedans. Penser le tout ne consiste donc pas à
le parcourir mais à s’inscrire en lui,
à saisir le tout dans la partie, et non
pas à ranger la partie dans un tout. Tout bilan, toute
synthèse seront donc
toujours prématurés. Et, puisqu’on ne
peut agir qu’en posant d’abord la fin,
nous ne cesserons d’anticiper mais en sachant du moins que
l’anticipation est
le règne de l’imagination.
L’humanité dans l’homme singulier est
étagement de
culture et recouvrement d’histoire, comme les strates
géologiques sont la Terre
sous sa surface.
La
raison n’a pas à être
réalisée mais exercée.
L’anthropologie qu’Alain livre dans Les
Idées et les âges
et dans Les Dieux
renouvelle ainsi le jeu
platonicien des Lois
ou du Politique :
une éthique de la finalité
sans fin maintient au-dessus de notre temps la pure
idéalité du modèle et
interdit de faire fusionner le cours des choses avec les fins que nous
poursuivons. Ce qui interdit aussi d’assigner au
développement humain un autre
sujet que l’individu. La statique prime la dynamique;
l’équilibre dans le
changement se substitue au progrès. Si l’on
comprend que l’homme, quoiqu’il ne
soit jamais le même, ne change pas, alors on sera moins
tenté de tirer des chèques
en blanc sur l’avenir, et le temps ne sera pas plus la fuite
de l’irréversible
advenu que la ronde du perpétuel revenir, il rassemblera ce
qui est, ce qui
sera et ce qui fut dans l’indivisible présent de
la création continuée. Le
radicalisme d’Alain exclut ici les temporisations de Bergson
et des
bergsoniens; il retient la pensée spéculative
qu’il accomplit et traverse, car
il faut être capable de toutes les idées, selon la
leçon du Sophiste
de Platon, si l’on en veut
former une seule. De même faut-il avoir une doctrine pour se
garder de croire
qu’une doctrine est la vraie, et savoir prendre parti pour
connaître qu’il n’y
a pas de parti qui soit le bon. Leçon unanimement
repoussée, car il faut pour
la recevoir séparer ce que tous aspirent à
rassembler: agir et juger. Penser,
c’est dire non aussi à la pensée, comme
à l’entêtement d’avoir raison
de faire
ce que l’on fait puisqu’on le fait. Le
dépassement, disons plutôt selon le
langage d’Alain le redressement, n’est pas ce qui
lève la contradiction et concilie
mais ce qui rétablit l’antagonisme et ravive la
tension. Dans le ciel des
idées, il n’y a que des éclairs.
les propos d'alain 2eme partie
(Alain suite)
Journalisme
et politique
L’élément
dans lequel l’écrivain Alain opère sa
pensée est la plénitude de la langue
naturelle. En cela l’écriture ne vient pas orner
la méditation: elle a une
fonction philosophique, car elle signifie et actualise le
nécessaire
débordement de la pensée logique, et elle
explicite le rejet du formalisme en
quoi se retranche la rationalité scientifique sous
l’aspect linguistique ou
épistémologique. Érigeant la prose en
art, et œuvrant au retour du mythe dans
le discours, il entraîne la pensée
spéculative dans sa propre révolution (ou
circularité) et accomplit, mais implicitement cette fois,
l’autodépassement de
la métaphysique en transférant le sens de
l’idée à l’image.
C’est
la guerre qui détacha Alain du
journalisme et le voua à son œuvre. Son
écriture longtemps appropriée à ses
contemporains s’adressa de plus en plus au lecteur de tous
les temps, espèce
plus restreinte. Son premier ouvrage se concentre en 1916 sur le drame
essentiel de la guerre dans la situation même où
le pacifiste artilleur, engagé
volontaire à quarante-six ans, s’est
trouvé jeté (De
quelques-unes des
causes réelles de la guerre entre nations
civilisées ,
rédigé sur le front de la
Wœvre, réécrit en 1919 sous le titre Mars
ou la Guerre jugée ).
Le deuxième vise la police
des pensées sans laquelle nous sommes les jouets de nos
représentations et de
nos discours: Quatre-Vingt-Un
Chapitres sur l’esprit et les passions
(réédité sous le titre Éléments
de philosophie ).
Le troisième trouve dans l’art la discipline de
l’imagination
réglée qui exorcise le délire en lui
donnant l’objet et qui tire de la
structure du corps humain les règles selon lesquelles
l’action articule
l’émotion et, lui donnant objet,
l’élève à la
réflexion: c’est le Système
des beaux-arts
(1920). Le quatrième est le traité moderne de la
nature humaine,
c’est-à-dire des régulations sous
lesquelles l’homme invente les natures de
l’homme: Les
Idées et les âges ,
écrit de 1920 à 1927. Le
cinquième est le nouveau traité de la nature des
choses, qui suspend le
matérialisme, «armure du sage»,
à une quête de l’entendement poursuivie
dans
les Entretiens au bord de la
mer
(1931). Le sixième rejoint l’imaginaire
religieux porteur de sens et stratifiant en l’homme les
valeurs: Les Dieux
(1934) font aboutir une
longue méditation relayée par les Préliminaires
à la mythologie
et Mythes et fables .
Enfin, dans l’Histoire
de
mes pensées
(1937), Alain revient sur le cheminement d’Alain. Politique,
pédagogie, bonheur, pacifisme; ces thèmes
populaires de la pensée d’Alain
n’appartiennent pas à l’œuvre
mais à l’action, et à la doctrine de
l’action que
livrent les Propos ,
réunis en recueils thématiques.
C’est
à la philosophie que s’adosse la
réflexion politique qu’Alain a engagée
dès 1900 et qu’il a soutenue au cœur de
l’actualité de la IIIe République.
Ici l’action a précédé la
réflexion. De
1906 à 1914, le journalisme quotidien, juxtaposé
à son enseignement, devint
pour Alain un étonnant observatoire philosophique. Par le
journalisme, le
professeur de philosophie passe de l’analyse de la perception
à celle du monde
contemporain, de la boîte à craie de Lagneau dans
le silence de la classe à l’affaire
Dreyfus qui allie au désordre de la place publique la
véhémence de perceptions
passionnées et contradictoires. Alain s’engage
vivement et expérimente en
lui-même les passions d’un enfant du peuple,
lecteur de Rousseau et de
Proudhon. Il recule l’horizon de
l’école, il sort de l’espace
universitaire,
dans lequel la Revue de
métaphysique et de morale
lui avait réservé une place,
et il se fait observateur des affaires et des hommes de son
époque. Émile
Chartier, professeur, est désormais l’envers
d’Alain. Non que le journalisme
soit une révocation déguisée de la
philosophie; il la restitue, au contraire, à
son plein emploi. Par perception et jugement tourné vers
l’événement, le fait
divers doit être relevé à la
métaphysique, ce qui signifie que la réflexion
des
principes doit se poursuivre sur le fait et dans les conflits des
opinions
réelles. On trouve là le premier exemple
français de l’émancipation du clerc,
dont Sartre reproduira le modèle quarante ans plus tard.
Mais l’auteur des Propos
d’Alain
ne quitte pas sa fonction de professeur, il la transforme de
l’intérieur avec un succès
étendu à ses élèves et
borné par l’institution.
C’est ainsi que, du 16 février
1906 au 1er septembre
1914, 3 083
«Propos d’un Normand»
paraissent en première page de La
Dépêche de Rouen et de Normandie
sous la signature Alain. Les
1 820
Libres Propos
traitent de l’actualité mais
n’appartiennent plus à
la presse. Ils diffusent parmi des initiés; ils
n’affrontent plus le grand
public. Le propos est devenu un genre littéraire.
Alain
se plaît à reconduire le bon sens à
l’esprit. Ce travail échappe au savoir pour passer
dans l’action. Il détournait
Alain des avant-gardes de la recherche intellectuelle, pour le tenir
à la
fonction essentielle de l’éducation, celle qui
l’attache socratiquement à un
public de jeunes gens, filles et garçons ici confondus.
Cette culture de
l’homme en l’homme est le fondement de la
République, en Platon comme en
Spinoza. La démocratie, quant à elle, est une
autre affaire, propre aux Temps
modernes: elle est l’institution de
l’égalité de droit contre
l’inégalité de
fait par la proclamation de la souveraineté du peuple. Mais
cela même
transforme la République. Si le peuple, qui
n’exercera jamais aucun pouvoir,
est dit souverain, c’est que le pouvoir a cessé de
l’être. La force en
s’organisant se règlemente et appelle le droit,
mais elle ne peut se valider
elle-même en érigeant ses règles en
droit. «La bureaucratie dans la République,
c’est la tyrannie dans
l’État.» Le souverain impuissant et
désarmé – le
roi peuple –
reste la source de toute
légitimité. L’attention
d’Alain ne cesse de porter sur cette délimitation
des
pouvoirs, qui en toute situation doit soustraite le contrôle
à la mainmise du
pouvoir. En toute situation sinon dans l’état de
guerre, et c’est ce qui, aux
yeux d’Alain, fait de la guerre l’argument et le
triomphe des pouvoirs. C’est
là un bonheur simple et humain. Il suffit de lire une page
d’Alain pour savoir
que sa vigilance incrédule est
étrangère au prophétisme de
l’esprit et que la moralisation
n’est pas de son style.
___________________________________
26 mars 2005
telecharge alain
Les propos d'alain en téléchargement ou consultation!
valeur_morale_joie_Spinoza1.doc
Alain_Sentiments_passions1.doc
alain_propos_bonheur1.doc
Alain_les_idees_et_ages1.doc
Bonnes lectures!
Stanislas Kazal























