05 mai 2005
SNYDER GARY (1930- )
SNYDER
(G.)
Pour
Jack Kerouac et Allen Ginsberg, arrivant de la côte est
à San Francisco (où le
mouvement beat a pris naissance), Gary Snyder, natif du Nord-Ouest
(Oregon),
était «le type le plus fou et le plus intelligent
que nous ayons jamais
rencontré». Si Kerouac a tendance à se
perdre dans une religiosité vague et naïvement
enthousiaste, si Ginsberg, lui, tend à se transformer
parfois en moulin à
paroles, Snyder (il est Japhy Ryder, le personnage central du roman de
Kerouac,
Les Clochards
célestes , The
Dharma Bums , 1963)
donne l’impression d’une personnalité
beaucoup plus homogène, à
l’esprit plus clair, à la parole plus
économe, aux gestes plus précis. Il se
situe au centre de ce mouvement américain (et non
américain) actuel qui tend
vers une «conscience écologique»:
nouveaux rapports entre l’homme et la nature,
liés à une nouvelle compréhension de
la nature de l’homme lui-même; mouvement
qui comporte pêle-mêle des
éléments de primitivisme,
d’orientalisme et
d’utopisme. On pense aussi, bien sûr, à
la leçon de ces deux grands ancêtres
que sont Thoreau et Whitman. Ayant, sur un fond
d’idées anarchistes et
socialistes, fait des études d’anthropologie
(tribus indiennes de la côte
nord-ouest), des études de chinois et de japonais, Snyder,
après avoir fait un
séjour de plusieurs années au Japon et
trouvé une unité en lui-même (A
Range
of Poems ,
1966; Regarding Wave , 1970; Turtle
Island , 1974),
se tourne de plus en plus vers la société:
«Le
mouvement en Occident s’appelle révolution
sociale; le mouvement en Orient
s’appelle pénétration individuelle dans
le vide fondamental du soi. Nous avons
besoin des deux.» Dans son petit livre de notes et
d’essais, Le Retour
des
tribus (Earth
House Hold ,
1969), Snyder trace son itinéraire physique et spirituel qui
l’a mené des
solitudes boisées du Nord-Ouest, par un tour du monde comme
matelot sur divers
bateaux, jusqu’à un séjour dans un
monastère zen au Japon, pour finalement
revenir s’installer aux États-Unis avec
l’idée d’y trouver, d’y
créer, ne
serait-ce que microsocialement, une unité autre
qu’étatique, unité dont il voit
les germes et les prototypes chez les taoïstes, les sufis, les
bouddhistes zen et tantriques,
les gnostiques et, dans le monde chrétien, les
frères du Libre-Esprit. Il
s’agit, pour citer le titre d’un de ses
poèmes, d’une «révolution
dans la
révolution dans la révolution». Gary
Snyder a développé son point de vue dans
un recueil d’essais, The
Practice of the Wild (1990, Pratique
du monde sauvage ).
BIBLIOGRAPHIE
Riprap. 1959.
Myths & Texts. 1960.
Riprap and Cold Mountain Poems. 1965.
Six Sections from Mountains and Rivers Without End. 1965.
A Range of Poems. 1966.
The Back Country. 1967.
Earth House Hold. 1969.
Regarding Wave. 1969.
Six Sections from Mountains and Rivers Without End Plus One. 1970.
Le Retour de la Tribu. Ed. Christian Bourgeois, 1972.
Turtle Island (Prix Pulitzer). 1974.
He Who Hunted Birds in His Father's Village: The Dimensions of a Haida
Myth. 1979.
Axe Handles. 1983.
Passage through India. 1983.
Left out in the Rain. 1986.
No Nature. 1992.
Premier Chant du Chaman & Autres Poèmes. Ed. La
Différence, 1992.
La Pratique Sauvage (Essais pour une nouvelle écologie). Ed.
du Rocher, 1999.
EXTRAITS
PREMIER CHANT DU CHAMAN
Dans le villages des morts,
Remué des ossements épars
mangé la poix d'une branche morte
(graisse de baleine)
Orties et peuplier. L'herbe fume
au soleil
Des troncs roulent dans la rivière
le sable écorche les pieds.
Deux jours sans manger, des camions passent
dans la poussière et la lumière, les
rivières
montent.
Dégel dans les hautes prairies. Vers l'ouest en juillet.
Les huîtres molles pourrissent, à marée
basse
les parcs puent.
Assis sans penser à rien au bord du chemin de rondins
J'ébauche un nouveau mythe
en regardant les loutres
le dernier camion disparu.
CHANSONNETTE POUR GAÏA
Reveillé par l'horloge sur le coup de cinq heures
Le jour déjà,
Je vois encore le rêve
Trois Vierges du Maïs en vert
Feuilles vertes, jupe, manches —
En promenade,
Je
détournai les yeux, sachant ne point regarder.
Et m'éveille songeant :
J'aurais dû mieux observer
Pour voir comment c'est fait
Les Vierges du Maïs en vert.
Visage en feuille verte, aussi
Yeux détournés.
Mais alors je suis content d'avoir su pour une fois
Ne pas trop regarder quand
Vraiment là.
Ou essayer de l'écrire
08 mai 2005
Divers textes de Raoul Vanaigem
Divers textes
de Raoul Vanaigem
Isidore
Ducasse et le Comte de Lautréamont
dans les Poésies
Lautréamont
est entré par la voie de Maldorordans
l'histoire littéraire, et cela, avec une maîtrise
telle qu'Isidore Ducasse,
l'auteur des Poésies,
lui est presque redevable de n'en être pas exclu.
Des jugements critiques, combien se disculpent en effet, à
travers l'embarras
ou la désinvolture avec laquelle ils abordent la "Préface
à un livre
futur" d'un désaveu
tacite, d'un blâme inavoué aux Poésies
?
Aucun sans doute, tant il est vrai que la désaffection
n'apparaît pas moindre
dans cette volonté d'assujettir au mécanisme
d'une logique purement formelle le
délicat processus où se différencient
les multiples aspects d'un même être.
Faut-il
rappeler autour de quel dilemme
gravitent la plupart des explications proposées
jusqu'à présent ? Où les Poésies
succèdent
à Maldoror comme à la "révolte sans
merci" un
"conformisme sans nuances" (Camus); où le nihilisme
systématique des
Chants se fraie une voie nouvelle sous une mystification cynique. En
d'autres
termes, ou Lautréamont renonce (on ne pouvait mieux
dédoubler - et aux frais d'un
exemple plus complaisant - le paradoxe de Rimbaud), ou il dissimule.
Dans les
deux cas, pareil comportement ne trahit rien; chez qui le suppose
à se point
idéal, que l'état d'une pensée
préoccupée de ses propres reflets et partant,
fort peu soucieuse de la réalité
concrète. Cependant, le problème des Poésies,
si complexe soit-il, ne justifie nullement l'absence d'une solution
objective.
Personne ne
songerait à nier l'emprise,
sur les chants de Maldoror, de l'"objet" biologique, psychologique et
social, personne depuis l'étude perspicace de
Léon-Pierre Quint, ne refuserait
de discerner, entremêlées dans l'oeuvre, trois
déterminations en dépendance
étroite avec la vie d'Isidore Ducasse:
l'agressivité sexuelle, l'intervention
de plus en plus attestée du contrôle rationnel et
un contenu éthico-idéologique
plus précisément centré sur la
révolte. Bien entendu, aucun de ces caractères
ne se manifeste à l'état pur avec des
particularités définies une fois pour
toutes, mais chacun d'entre eux s'amalgame au contraire, soumis
à des lois
d'interdépendance, dans un mouvement, une progression
où l'un ne se transforme
qu'en modifiant l'autre. A chaque instant, le contrôle
accouple et dissocie
ainsi révolte et agressivité sexuelle comme, par
un processus similaire, il
traite chez Kafka, en analyse et synthèses, angoisse
instinctive et
responsabilité consciente.
Ceci dit,
Maldoror aboutit aux
"Poésies". Précisons: la
Préface à un livre futur
n'apparaît
ni comme la négation formelle des Chants, ni comme leur
prolongement, mais
s'affirme davantage comme un dépassement où
Maldoror, bien que nié, offre en se
conservant une synthèse des contradictions devenues
critiques au chant VI et,
de ce fait, se révèle l'aboutissement, par un
bond qualitatif,
d'une
transformation demeurée, jusqu'à la disparition
de Maldoror, purement quantitative.
Entre
Maldoror et les Poésies,
c'est la disparité, à la lecture successive des
deux oeuvres, qui est avant
tout ressentie; elle est rupture d'accoutumance dans les sensations,
non pas -
a priori - dans le jugement, mais, curieux malentendu, c'est en
fonction de ce
malaise né du passage sans transition de la tornade au calme
plat que l'on
s'accorde à juger l'oeuvre posthume d'Isidore Ducasse; c'est
dans
l'effervescence, le bouillonnement, la frénésie
maldororienne que l'on
persiste, une fois négligé le contenu et le sens
de la révolte; à préjuger de
la Préface
et de sa froide détermination selon l'intensité
passionnelle
des Chants.
Encore si l'étonnement naissait de cette maîtrise
avec
laquelle le contrôle rationnel passe au premier plan de
l'oeuvre, de cette
prestesse à jouer du garrot sur le cou de
l'érotisme ou de la volonté du Chant
VI à métamorphoser les taches de sang en taches
d'encre qu'il va suffire aux Poésies
d'effacer ! Car la question vaut d'être posée:
quelles causes ont présidé à
l'élimination, au sein du dernier ouvrage d'Isidore Ducasse,
de tout élément
spontané, instinctif, incontrôlé ?
Que Ducasse
liquide ses problèmes sexuels,
la strophe des pédérastes, à mi-chemin
entre l'aveu et la provocation, en fait
foi. Sans doute laisse-t-il à une conduite active le soin de
normaliser son
état psychologique, de rétablir en lui un
équilibre trop longtemps compromis
par les tabous d'une société qu'il
détestait à force de la sentir toute
puissante. Quoi qu'il en soit, - et ceci, loin de l'exclure, s'unit en
interdépendance étroite à
l'hypothèse précédente - d'autres
préoccupations
polarisent ses facultés d'analyse. Avec la chute de Maldoror
devrait se briser,
comme nous le verrons, l'atroce
tête-à-tête entre le moi et la solitude,
entre
une sensibilité exacerbée et un océan
de haine et de passions. Au-delà du moi,
Ducasse découvre le monde, les idées et les
hommes, d'où la quête d'une
vérité
nouvelle, celle Poésies
des et du groupe Sircos-Damé.
Les Poésies
vont matérialiser le
triomphe de la lucidité sur les forces confuses de
l'inconscient, elles
consacreront, pour parler selon Nietzsche, la victoire de l'apollinien
sur le
dionysiaque. Maldoror, quant à lui, porte les stigmates de
la lutte. Jamais
traces d'un tel combat ne furent plus apparentes en matière
littéraire. La
lucidité de Lautréamont se reflète
toute entière dans son oeuvre, elle la
transforme à mesure qu'elle progresse, elle se
dégage de Maldoror pour le
reconstruire. Si, à l'origine, elle se bornait à
transformer, à rationaliser
les pulsions inconscientes au niveau de la conscience, elle acquiert
rapidement
le pouvoir de les vider de leur contenu, de les ordonner selon les
prémisses
d'un monde idéologique déjà
défini, celui du mal, celui de Maldoror. Rien ne
marque davantage le rythme de l'oeuvre que la constante
régression du concret
devant l'abstrait. (Un exemple parmi d'autres: la lutte entre Maldoror
et le
dragon du chant III se traduit
par l'opposition du Mal à l'Espérance et
annonce les commentaires ironiques du chant IV). Sans cesse la prise de
conscience se dépouille des éléments
instinctifs, spontanés pour s'élever à
une
autonomie discursive, absolue au point de laisser pour compte le
recours à une
expérience concrète dont elle était
cependant solidaire à ses débuts. C'est le
stade où Maldoror, nouveau Rocambole, se commet dans un
roman-fiction où
"chaque truc à effet, comme l'annonce Ducasse,
paraîtra dans son
lieu".
L'intérêt
du chant VI ne réside pas
médiocrement dans ce double mouvement, dans l'exposition
simultanée d'une
réalité perçue d'une part, lors de son
incidence sur la conscience, sous une
forme symbolique et - à ce titre de signe, de concept -
choisie comme objet de
spéculations oiseuses, quand d'autre part, une analyse
toujours plus pénétrante
conduit Lautréamont au-delà du moi, vers le monde
extérieur, vers cette même
réalité dont l'écho va s'affaiblissant
sous les fioritures de l'oeuvre, sous le
jeu gratuit de la fiction. Etape critique nullement
étrangère, d'ailleurs, au
génie de Lautréamont, et qu'il domine avec ce
talent bien particulier
d'exprimer jusqu'au sarcasme les troubles d'une pensée
saisie, sous ses propres
reflets, au terme d'une démarche contradictoire. De fait, -
descriptions
naturalistes et propos ésotériques confinent - la
mort de Mervyn et les rébus
du chant VI en font foi - à la même
précision extravagante, à la même
ironie
dans le détail; mais le rire ambigu de
Lautréamont cesse de masquer ici le
désaccord de base, il l'accentue au contraire, il le distend
jusqu'à l'antagonisme,
il tient lieu des trois points qui marquent, avec
l'impossibilité de terminer
un vers, le désir de recommencer le poème. Les Poésies
répondent à ce
désir. La contradiction entre réalisme et
formalisme, Ducasse la dépasse en
s'élevant au niveau d'un système philosophique,
non plus sur une base
arbitraire, conventionnelle, inacceptable, mais par sa
volonté d'admettre des
structures objectives et de les traiter en fonction d'une observation
critique.
Les faits, débarrassés du lyrisme qui les
transfigurait, les enflait comme des
voiles sur la mer maldororienne, seront choisis, dans Poésies,
selon
leur valeur démonstrative ou exemplaire. Pierre de touche:
quel récit sanglant,
quel forfait de Maldoror n'eût pas engendré, dans
la tourmente des Chants,
l'évocation sinistre de Troppmann, dont le nom seul figure,
illustrant le refus
de la révolte effrénée, dans un
aphorisme des plaquettes;
Reste une
troisième contradiction,
celle-ci, au niveau des idées, sur le plan de la
révolte. Ce n'est plus
Maldoror, l'être imaginaire, l'homme aux lèvres de
jaspe qui est mis en
accusation, mais tout le système philosophique auquel il
servait à la fois
d'illustration et de porte-parole. Il s'agit de refondre le
problème du mal sur
des données nouvelles.
Du Mal,
considéré comme immanent au monde,
Lautréamont suscitait avec Maldoror une forme
aiguë, paroxystique, d'une
violence inouïe qu'il entendait retourner contre la fausse
bonne conscience
universelle, contre un dessèchement moral responsable, selon
lui, de maintenir
le Bien suprême dans une transcendance
perpétuelle. En effet, si Maldoror
représente une étape vers un monde meilleur, il
n'en reste pas moins exclu à
jamais de ce monde. N'est-ce pas sa malédiction, son
tourment de damné, de
chevaucher aux côtés de Mario sans se confondre
avec lui, de dévaster sans voir
s'élever sur les ruines le "recommencement de tout" si chez
à
Netchaïev ? Qui qu'il en soit, Maldoror, destructeur du mal,
s'élève jusqu'à
Dieu, créateur de ce mal; il participe à
l'incessante régénération du monde
comme une force surnaturelle active. Or, dans la mesure où
le sublime Révolté
vit, croît, se développe au fil du livre, un
double échec s'annonce et se
précise. Dissociés du réel par le
caractère même de l'oeuvre à son
déclin,
l'efficacité de Maldoror et, conséquemment, la
valeur du principe qu'il
représente, s'entortillent de phrases vaines, manifestent
une activité de
mouche sur la toile d'araignée avant de s'immobiliser dans
une confusion où, la
maîtrise littéraire aidant, surnagent la
spéculation pure, l'acrobatie du
formalisme, un succédané de l'art pour l'art, en
quelque sorte, qui, s'il
satisfait à la vanité de l'homme de lettres,
s'inscrit en faux contre le
dessein du révolté. A ce propos, qu'on le veuille
ou non, Ducasse restera toute
sa vie un révolté, un homme pour qui le monde
doit être changé; et qui s'y
emploie.
Pourquoi
Lautréamont renie-t-il le
fantoche Maldoror, le révolté pour rire,
l'insurgé littéraire ? Cela s'explique
sans peine. Si Ducasse pouvait espérer d'un lecteur proche
de ses conceptions
qu'il prêtât une oreille attentive aux paroles
insidieusement murmurées par son
héros à l'enfant des Tuileries ("Est-ce que tu ne
voudrais pas un jour
dominer tes semblables ? ... Les moyens vertueux et bonasses ne
mènent à rien...),
du moins juge-t-il autrement quand il laisse Maldoror s'engluer dans le
rôle
d'un bouffon nihiliste. La scène du fou Aghone est
révélatrice sur ce point:
"Quel était le but de Maldoror ? .... Acquérir un
ami à toute épreuve,
assez naïf pour obéir au moindre de ses
commandements", écrit Ducasse et
il ajoute: "C'est Aghone même qu'il lui faut". Maldoror, réduit
à
chercher son public parmi les délirants, laisse
présumer une seconde raison de
son rejet. L'immobilisme d'une révolte intégrale
rejoint ici la vanité des
violences unilatéralement exercées contre le mal.
Puisque le
Bien ne peut naître en dernière
analyse d'une auto-destruction du Mal, c'est que "les
prémisses sont
radicalement fausses"; de là aux Poésies,
à l'acceptation du bien et à la
reconnaissance de son appétition comme principe premier dans
la négation future
du mal, il n'y a qu'un pas. Quant à l'aspect mythique,
privé d'efficacité, il
va disparaître au profit d'un langage direct, d'une
pensée claire et concise,
ne gardant d'irréel que le contenu parfois utopique
d'aphorismes et de maximes
par ailleurs résolument dirigées vers l'action.
Ducasse ne
choisit pas entre révolte ou
renoncement mais il passe de l'opposition
thèse-antithèse à une
synthèse qui
forme la révolte des Poésies.
Si celles-ci l'engagent dans une voie
davantage en conformité avec la
réalité du monde où il vit, il n'en
faut
surtout pas conclure qu'il porte aux nues, ni même qu'il
admet - par quel
mystère de la psychologie ? - cet état de fait
contre lequel il déchaîna
Maldoror, contre lequel, avec une égale ferveur,
l'anarchiste Emile Henry
jettera, vingt-cinq ans plus tard, sa haine et sa bombe. Certes, la
violence a
perdu son attrait, mais sans contrarier pour autant la
volonté d'opposer aux
forces du mal le désir d'accéder et de faire
accéder l'humanité à une vie
meilleure. Qu'on soit en droit de parler d'opposition, cela
apparaît
clairement, sitôt les Poésies
reconsidérées dans l'époque
où elle sont
nées. On oublie trop souvent, outre le fait que les
aphorismes tirent leur
signification du contexte et du système
élaboré par Ducasse, que le refus de la
guerre est contemporain des campagnes bellicistes de la presse (1870),
que les
railleries à l'adresse des "romanciers de cour d'assises"
pointent
l'index contre les Houssaye, Augier, Dumas et autres qui suivent le
procès
Troppmann (voir le compte-rendu dans la Marseillaise du 28
décembre 1869).
Ce recours
au milieu historique, non
seulement le bon sens le légitime, mais les faits
eux-mêmes l'exigent. Si les
causes internes constituent, comme nous l'avons vu la base des
changements, la
condition de ces changements doit être recherché
dans les causes extérieures.
Une fois analysé le passage d'un liquide à
l'état gazeux, étudier la
température adéquate à une telle
transformation, s'impose nécessairement. De
même faut-il expliquer sous quelles influences
extérieures les Poésies
se différencient qualitativement de Maldoror.
Pour n'avoir
pas bouleversé Ducasse autant
qu'on l'a prétendu, l'échec des Chants de
Maldoror n'en joue pas moins un rôle
très important dans sa détermination. Non qu'il
faille imaginer, dictée par un
désir de gloire, une palinodie complaisante, mais parce que
le refus du livre
et par le public et par la
censure concrétisait, prouvait pratiquement la
vanité d'une
révolte déjà
dénoncée dans l'oeuvre et dans la pensée de
l'auteur. "Le tout est tombé à l'eau. Cela me fit
ouvrir
les yeux" écrit-il à Darasse. Pourquoi
dès lors ne pas laisser la plume,
disparaître sous une peau d'intellectuel anonyme ? C'est que
parallèlement à la
faillite de Maldoror, s'affirmait à la fois dans l'esprit de
Ducasse et dans
son entourage, le succès des idées
développées au cours des Poésies.
Quand il rédige ses plaquettes, Lautréamont n'est
plus seul. Sa
"philosophie de la poésie" doit rencontrer, il le sait,
l'adhésion
d'un groupe littéraire, d'un mouvement de jeunes dont les
idées encore
incertaines s'expriment dans les revues "La
jeunesse" (qui
deviendra "L'Union des Jeunes") et "L'Avenir
littéraire,
philosophique et scientifique."
Les directeurs de ces revues ne sont
autres qu'Alfred Sircos et Frédéric
Damé, tous deux cités dans la dédicace
des
Poésies. Le but ? Un éditorial de La
jeunesse le précise:
"Travaillons donc mes frères à rendre
à l'humanité sa belle prérogative:
l'amour. Je m'adresse à vous, soldats de l'intelligence:
écrivains, poètes,
publicistes, artistes..... Ce n'est que d'aujourd'hui que peut
commencer le
progrès de l'ordre moral". Dix degrés de plus
dans le style et nous voilà
aux niveaux des Poésies.
Que l'on compara aussi au massacre des
"grandes têtes molles de notre siècle" le conseil
de Damé: "Le
meilleur moyen de combattre cette décadence morale qui nous
envahit est
d'étudier la presse moderne qui a tant contribué
à ce triste résultat".
Les Poésies
tendent à s'affirmer comme le manifeste d'un mouvement
novateur comme Ducasse apparaît l'esprit le plus lucide et le
plus conséquent.
Ne proclame-t-il pas sa filiation à l'équipe de
"redressement moral"
lorsqu'il écrit, comme en écho à ce
préambule d'une des revues "L'avenir -
c'est à dire le Mal faisant place au Bien, le Laid faisant
place au Beau, le
Petit faisant place au Grand....", l'exergue fameux des Poésies
:
"Je remplace la mélancolie par le courage, le doute par la
certitude, le
désespoir par l'espoir, la méchanceté
par le bien, les plaintes par le devoir,
le scepticisme par la foi, les sophismes par la froideur du calme et
l'orgueil
par la modestie ?"
Rien en cela
qui doive nous surprendre.
Ducasse avait dû plus d'une fois s'entretenir de telles
questions avec Alfred
Sircos, le seul critique suffisamment clairvoyant pour saluer la
parution du
premier chant de Maldoror et qui avait pu écrire (sous le
pseudonyme
d'Epistémon): "Cet ouvrage ne passera pas confondu avec les
autres
publications du jour; son originalité peu commune nous est
garantie".
Second témoignage des rapports qui unirent les deux hommes:
les plaquettes
furent éditées à la librairie Gabrie,
25 Passage Verdeau, précisément où
L'Union des Jeunes tenait ses bureaux. Conscient de l'appui et de
l'efficacité
que rencontrerait son système de pensée, Ducasse
n'avait plus aucune raison de
différer jusqu'à une élaboration
complète les vues nouvelles qui devaient
bouleverser ses contemporains. La Préface à un
livre futur, en rejoignant les
conceptions timides du mouvement Sircos-Damé (encore
inorganisé), le dépasse
vers une solution plus originale du problème, une solution
reçue par la filière
de Maldoror et déterminée à ne plus
s'écarter du concret, de la lutte réelle,
d'une organisation militante dont les règles d'action
eussent été précisées
dans un développement ultérieur des
Poésies. C'est pourquoi toute étude devra
se fonder désormais, non seulement sur la dialectique
Maldoror-Poésies, mais
aussi sur le contexte historique qui les a vu naître, sur les
interactions de
l'époque et l'évolution tant psychologique
qu'idéologique de Lautréamont.
Ainsi, il faut admettre que les Poésies s'adressent avant
tout aux hommes du
Second Empire croulant, comme la Théorie de
l'Unité Universelle de Fourier
exigeait au préalable l'appui des philanthropes
contemporains; à cette
condition, on comprendra combien l'oeuvre tâtonnante de
Ducasse reflète la
lente prise de conscience de l'opprimé, comment, aux
côtés de Maldoror, d'un
individualisme monstrueux - d'une volonté de vivre pour soi
dans le défi des
autres, au milieu d'un monde où chacun vit pour soi dans la
crainte des autres
- prend naissance et se développe le désir de
vivre pour tous, de se réaliser
dans une société où
l'intérêt général
préviendrait l'intérêt de chacun. Ainsi
conçue, toute analyse aboutira fatalement à le
préciser: Maldoror et les
Poésies apparaissent en dernier ressort comme le reflet de
la double tendance
du mouvement anarchiste, de sa perpétuelle oscillation de la
violence pure à
l'utopie réformatrice.
Préliminaires
:
pour une définition
de
l’unité du programme révolutionnaire
I.
— LE CAPITALISME, SOCIÉTÉ SANS CULTURE
1.
— On peut définir la culture comme
l’ensemble des instruments par lesquels une
société se pense et se montre à
elle-même et donc choisit tous les aspects de
l’emploi de sa plus-value
disponible, c’est-à-dire l’organisation
de tout ce qui dépasse les nécessités
immédiates de sa reproduction.
Toutes les
formes de société capitaliste,
aujourd’hui, apparaissent en dernière analyse
fondées sur la division stable —
à l’échelle des masses — et
généralisée entre les dirigeants et
les exécutants.
Transposée sur le plan de la culture, cette
caractérisation signifie la
séparation entre le "comprendre " et le "faire",
l’incapacité d’organiser (sur la base de
l’exploitation permanente) à quelque
fin que ce soit le mouvement toujours
accéléré de la domination de la nature.
En effet,
dominer la production, pour la
classe capitaliste, c’est obligatoirement monopoliser la
compréhension de l’activité
productrice, du travail. Pour y parvenir, le travail est,
d’un côté,
parcellarisé de plus en plus,
c’est-à-dire rendu incompréhensible
à celui qui
le fait de l’autre côté,
reconstitué comme unité par un organe
spécialisé. Mais
cet organe est lui-même subordonné à la
direction proprement dite, qui est
seule à détenir théoriquement la
compréhension d’ensemble puisque c’est
elle
qui impose à la production son sens, sous forme
d’objectifs généraux. Cependant
cette compréhension et ces objectifs sont
eux-mêmes envahis par l’arbitraire,
puisque coupés de la pratique et même de toutes
les connaissances réalistes,
que personne n’a intérêt à
transmettre.
L’activité
sociale globale est ainsi
scindée en trois niveaux l’atelier, le bureau, la
direction. La culture, au
sens de compréhension active et pratique de la
société, est également
découpée
en ces trois moments. L’unité n’en est
reconstituée en fait que par une
transgression permanente des hommes hors de la sphère
où les cantonne
l’organigramme social, c’est-à-dire
d’une manière clandestine et parcellaire.
2.
— Le mécanisme de constitution de la
culture se ramène ainsi à une
réification des activités humaines, qui assure la
fixation du vivant et sa transmission sur le modèle de la
transmission des
marchandises ; qui s’efforce de garantir une domination du
passé sur le futur.
Un tel
fonctionnement culturel entre en
contradiction avec l’impératif constant du
capitalisme, qui est d’obtenir
l’adhésion des hommes et de solliciter
à tout instant leur activité
créatrice,
dans le cadre étroit où il les emprisonne. En
somme, l’ordre capitaliste ne vit
qu’à condition de projeter sans cesse devant lui
un nouveau passé. Ceci est
particulièrement vérifiable dans le secteur
proprement culturel, dont toute la
publicité périodique est fondée sur le
lancement de fausses nouveautés.
3.
— Le travail tend ainsi à être
ramené à
l’exécution pure, donc rendu absurde. Au fur et
à mesure que la technique
poursuit son évolution, elle se dilue, le travail se
simplifie, son absurdité
s’approfondit.
Mais cette
absurdité s’étend aux bureaux
et aux laboratoires les déterminations finales de leur
activité se trouvent en
dehors d’eux, dans la sphère politique de la
direction d’ensemble de la
société.
D’autre
part, au fur et à mesure que
l’activité des bureaux et des laboratoires est
intégrée au fonctionnement
d’ensemble du capitalisme, l’impératif
d’une récupération de cette
activité lui
impose d’y introduire la division capitaliste du travail,
c’est-à-dire la
parcellarisation et la hiérarchisation. Le
problème logique de la synthèse
scientifique est alors télescopé avec le
problème social de la centralisation.
Le résultat de ces transformations est, contrairement aux
apparences, une
inculture généralisée à
tous les niveaux de la connaissance la synthèse
scientifique ne s’effectue plus, la science ne se comprend
plus elle-même. La
science n’est plus pour les hommes
d’aujourd’hui une clarification
véritable et
en actes de leur rapport avec le monde elle a détruit les
anciennes
représentations, sans être capable d’en
fournir de nouvelles. Le monde devient
illisible comme unité seuls des spécialistes
détiennent quelques fragments de
rationalité, mais ils s’avouent incapables de se
les transmettre.
4.
— Cet état de fait engendre un certain
nombre de conflits. Il existe un conflit entre d’une part la
technique, la
logique propre du développement des
procédés matériels (et même
largement la
logique propre du développement des sciences) ; et
d’autre part la technologie
qui en est une application rigoureusement
sélectionnée par les
nécessités de
l’exploitation des travailleurs, et pour déjouer
leurs résistances. Il existe
un conflit entre les impératifs capitalistes et les besoins
élémentaires des
hommes. Ainsi la contradiction entre les actuelles pratiques
nucléaires et un
goût de vivre encore assez généralement
répandu trouve-t-elle un écho jusque
dans les protestations moralisantes de certains physiciens. Les
modifications
que l’homme peut désormais exercer sur sa propre
nature (allant de la chirurgie
esthétique aux mutations génétiques
dirigées) exigent aussi une société
contrôlée par elle-même,
l’abolition de tous les dirigeants
spécialisés.
Partout,
l’énormité des possibilités
nouvelles pose l’alternative pressante solution
révolutionnaire ou barbarie de
science-fiction. Le compromis représenté par la
société actuelle ne peut vivre
que d’un statu quo qui lui échappe de toutes
parts, incessamment.
5.
— L’ensemble de la culture actuelle
peut être qualifiée
d’aliénée en ce sens que toute
activité, tout instant de la
vie, toute idée, tout comportement n’a de sens
qu’en dehors de soi, dans un
ailleurs qui, pour n’être plus le ciel,
n’en est que plus affolant à localiser
une utopie, au sens propre du mot, domine en fait la vie du monde
moderne.
6.
— Le capitalisme ayant, de l’atelier au
laboratoire, vidé l’activité
productrice de toute signification pour elle—même,
s’est efforcé de placer le sens de la vie dans les
loisirs et de réorienter à
partir de là l’activité productrice.
Pour la morale qui prévaut, la production
étant l’enfer, la vraie vie serait la
consommation, l’usage des biens.
Mais ces
biens, pour la plupart, ne sont
d’aucun usage, sinon pour satisfaire quelques besoins
privés, hypertrophiés
afin de répondre aux exigences du marché. La
consommation capitaliste impose un
mouvement de réduction des désirs par la
régularité de la satisfaction de
besoins artificiels, qui restent besoins sans avoir jamais
été désirs ; les
désirs authentiques étant contraints de rester au
stade de leur non-réalisation
(ou compensés sous forme de spectacles). Moralement et
psychologiquement, le
consommateur est en réalité consommé
par le marché. Ensuite et surtout, ces
biens n’ont pas d’usage social, parce que
l’horizon social est entièrement
bouché par l’usine hors l’usine, tout
est aménagé en désert (la
cité-dortoir,
l’autoroute, le parking...). Le lieu de la consommation est
le désert.
Cependant,
la société constituée dans
l’usine domine sans partage ce désert. Le
véritable usage des biens est
simplement de parure sociale, tous les signes de prestige et de
différenciation
achetés devenant d’ailleurs en même
temps obligatoires pour tous, comme
tendance fatale de la marchandise industrielle. L’usine se
répète dans les
loisirs sur le mode des signes, avec toutefois une marge de
transposition
possible, suffisante pour permettre de compenser quelques frustrations.
Le
monde de la consommation est en réalité celui de
la mise en spectacle de tous
pour tous, c’est-à-dire de la division, de
l’étrangeté et de la
non—participation entre tous. La sphère
directoriale est le metteur en scène
sévère de ce spectacle, composé
automatiquement et pauvrement en fonction
d’impératifs extérieurs à la
société, signifiés en valeurs absurdes
(et les
directeurs eux-mêmes, en tant qu’hommes vivants,
peuvent être considérés comme
victimes de ce robot metteur en scène).
7.
— En dehors du travail, le spectacle
est le mode dominant de mise en rapport des hommes entre eux.
C‘est seulement à
travers le spectacle que les hommes prennent une connaissance
— falsifiée — de
certains aspects d’ensemble de la vie sociale, depuis les
exploits
scientifiques ou techniques jusqu’aux types de conduite
régnants, en passant
par les rencontres des Grands. Le rapport entre auteurs et spectateurs
n’est
qu’une transposition du rapport fondamental entre dirigeants
et exécutants. Il
répond parfaitement aux besoins d’une culture
réifiée et aliénée le
rapport qui
est établi à l’occasion du spectacle
est, par lui-même, le porteur irréductible
de l’ordre capitaliste. L
‘ambiguïté de tout " art
révolutionnaire"
est ainsi que le caractère révolutionnaire
d’un spectacle est enveloppé
toujours par ce qu’il y a de réactionnaire dans
tout spectacle.
C’est
pourquoi le perfectionnement de la
société capitaliste signifie, pour une bonne
part, le perfectionnement du
mécanisme de mise en spectacle. Mécanisme
complexe, évidemment, car s’il doit
être au premier chef le diffuseur de l’ordre
capitaliste, il doit aussi ne pas
apparaître au public comme le délire du
capitalisme ; il doit concerner le public
en s’intégrant des éléments
de représentation qui correspondent — par
fragments
— à la rationalité sociale. Il doit
détourner les désirs dont l’ordre
dominant
interdit la satisfaction. Par exemple, le tourisme moderne de masse
fait voir
des villes ou des paysages non pour satisfaire le désir
authentique de vivre
dans tel milieu (humain et géographique) mais en les donnant
comme pur
spectacle rapide de surface (et finalement pour permettre de faire
état du
souvenir de ces spectacles, comme valorisation sociale). Le strip-tease
est la
forme la plus nette de l’érotisme
dégradé en simple spectacle.
8.
— L’évolution, et la conservation, de
l’art ont été commandées par
ces lignes de force. A un pôle, il est purement et
simplement récupéré par le capitalisme
comme moyen de conditionnement de la
population. A l’autre pôle, il a
bénéficié de l’octroi par le
capitalisme d’une
concession perpétuelle privilégiée
celle de l’activité créatrice pure,
alibi à
l’aliénation de toutes les autres
activités (ce qui en fait la plus chère des
parures sociales). Mais en même temps, la sphère
réservée à
l’"activité
créatrice libre" est la seule où sont
posées pratiquement, et dans toute
leur ampleur, la question de l’emploi profond de la vie, la
question de la
communication. Ici sont fondés, dans l’art, les
antagonismes entre partisans et
adversaires des raisons de vivre officiellement dictées. Au
non-sens et à la
séparation établis correspond la crise
générale des moyens artistiques
traditionnels, crise qui est liée à
l’expérience ou à la revendication
d’expérimenter d’autres usages de la
vie. Les artistes révolutionnaires sont
ceux qui appellent à l’intervention ; et qui sont
intervenus eux-mêmes dans le
spectacle pour le troubler et le détruire.
II.
— LA POLITIQUE RÉVOLUTIONNAIRE ET LA CULTURE
1.
— Le mouvement révolutionnaire ne peut
être rien de moins que la lutte du prolétariat
pour la domination effective, et
la transformation délibérée, de tous
les aspects de la vie sociale et d’abord
pour la gestion de la production et la direction du travail par les
travailleurs décidant directement de tout. Un tel changement
implique,
immédiatement, la transformation radicale de la nature du
travail, et la
constitution d’une technologie nouvelle tendant à
assurer la domination des
ouvriers sur les machines.
Il
s’agit d’un véritable renversement de
signe du travail qui entraînera nombre de
conséquences, dont la principale est
sans doute le déplacement du centre
d’intérêt de la vie, depuis les loisirs
passifs jusqu’à l’activité
productive du type nouveau. Ceci ne signifie pas
que, du jour au lendemain, toutes les activités productives
deviendront en
elles-mêmes passionnantes. Mais travailler à les
rendre passionnantes, par une
reconversion générale et permanente des buts
aussi bien que des moyens du
travail industriel, sera en tout cas la passion minimum d’une
société libre.
Toutes les
activités tendront à fondre en
un cours unique, mais infiniment diversifié,
l’existence jusqu’alors
séparée
entre les loisirs et le travail. La production et la consommation
s’annuleront
dans l’usage créatif des biens de la
société.
2.
— Un tel programme ne propose aux
hommes aucune autre raison de vivre que la construction par
eux-mêmes de leur
propre vie. Cela suppose, non seulement que les hommes soient
objectivement
libérés des besoins réels (faim,
etc.), mais surtout qu’ils commencent à
projeter devant eux des désirs — au lieu des
compensations actuelles —; qu’ils
refusent toutes les conduites dictées par d’autres
pour réinventer toujours
leur accomplissement unique ; qu’ils ne
considèrent plus que la vie est le
maintien d’un certain équilibre, mais
qu’ils prétendent à un enrichissement
sans limite de leurs actes.
3.
— La base de telles revendications
aujourd’hui n’est pas une utopie quelconque.
C’est d’abord la lutte du
prolétariat, à tous les niveaux ; et toutes les
formes de refus explicite ou
d’indifférence profonde que doit combattre en
permanence, par tous les moyens,
l’instable société dominante.
C‘est aussi la leçon de
l’échec essentiel de
toutes les tentatives de changements moins radicaux. C’est
enfin l’exigence qui
se fait jour dans certains comportements extrêmes de la
jeunesse (dont le
dressage s’avère moins efficace) et de quelques
milieux d’artistes, maintenant.
Mais cette
base contient aussi l’utopie,
comme invention et expérimentation de solutions aux
problèmes actuels sans
qu’on se préoccupe de savoir si les conditions de
leur réalisation sont
immédiatement données (il faut noter que la
science moderne fait d’ores et déjà
un usage central de cette expérimentation utopique). Cette
utopie momentanée,
historique, est légitime et elle est nécessaire
car c’est en elle que s’amorce
la projection de désirs sans laquelle la vie libre serait
vide de contenu. Elle
est inséparable de la nécessité de
dissoudre la présente idéologie de la vie
quotidienne, donc les liens de l’oppression quotidienne, pour
que la classe
révolutionnaire découvre, d’un regard
désabusé, les usages existants et les
libertés possibles.
La pratique
de l’utopie ne peut cependant
avoir de sens que si elle est reliée étroitement
à la pratique de la lutte
révolutionnaire. Celle-ci, à son tour, ne peut se
passer d’une telle utopie
sous peine de stérilité. Les chercheurs
d’une culture expérimentale ne peuvent
espérer la réaliser sans le triomphe du mouvement
révolutionnaire, qui ne
pourra lui-même instaurer des conditions
révolutionnaires authentiques sans
reprendre les efforts de l’avant-garde culturelle pour la
critique de la vie
quotidienne et sa reconstruction libre.
4.
— La politique révolutionnaire a donc
pour contenu la totalité des problèmes de la
société. Elle a pour forme une
pratique expérimentale de la vie libre à travers
la lutte organisée contre
l’ordre capitaliste. Le mouvement révolutionnaire
doit ainsi devenir lui-même
un mouvement expérimental. Dès à
présent, là où il existe, il doit
développer
et résoudre aussi profondément que possible les
problèmes d’une
micro-société
révolutionnaire. Cette politique complète culmine
dans le moment de l’action
révolutionnaire, quand les masses interviennent brusquement
pour faire
l’histoire, et découvrent aussi leur action comme
expérience directe et comme
fête. Elles entreprennent alors une construction consciente
et collective de la
vie quotidienne qui, un jour, ne sera plus arrêtée
par rien.
Le 20
juillet 1960
Le vol
à l'étalage[1]
Si le moment
historique décrit par Guy
Debord dans La
Société du spectacle n'était plus
d'actualité, on ne lirait
plus ce court traité, on n'en parlerait plus, même
pour rire entre amis, dans
la dépréciation et le négatif hautain.
Il serait oublié comme bouteille vide,
peau morte. Mais notre époque est distraite. Il se trouve
qu'actuellement,
plusieurs personnes poursuivant des buts différents, s'en
prennent aux thèses
situationnistes de Guy Debord. Certes, quasiment trente ans
après leur
énonciation, mais comme si celles-ci venaient tout
nouvellement de parvenir
jusqu'au sommet de leurs bureaux et de leurs préoccupations
intellectuelles.
Faut-il
trente ans pour lire un livre dont
eux-mêmes dénoncent parfois en ricanant la
brièveté? Faut-il quinze ans pour le
comprendre objectivement, et quinze ans autres pour le comprendre
subjectivement? Ou serait-ce qu'il a fallu plus d'un quart de
siècle pour
qu'ils l'admîssent simplement parmi les livres nuisibles? Ou
alors (Mais non,
c'est impossible...) fallait-il attendre que son auteur se
fût suicidé, Van
Gogh de Champot encore un peu tièdasse, pour s'en prendre
enfin à son legs
fumant? Bel éloge involontaire en tout cas, que cet
anachronisme de la pensée
qui attaque maintenant, comme si c'était un plat chaud, un
phénomène éditorial
neuf, une pensée subversive à son plein et
fulgurant zénith, la quasi
trentenaire «Société du
spectacle».
Observons
donc l'armée de cette pensée
française en plein labeur de déconstruction du
mythe Debord. Une
déconstruction, cher ami, qui n'a premièrement
que trop tardé; un Debord
secondement, dont nous ne sommes pas assez
méfiés, dont l'influence nous
dit-on, serait grande parmi les jeunes, et qui vendrait plus
d'exemplaires que
nous depuis qu'il est édité chez le peu rancunier
Antoine Gallimard. Celui-là,
je vous l'accorde volontiers, n'a pas l'étoffe de son
père. Heureusement que
nous sommes un peu là, nous ses auteurs vivants, pour
défendre par dessus lui
son marchand honneur.
Mais
observons, observons. Tel chaud
salonnard de chez Gallimard a par exemple trouvé la parade:
il n'y a guère de
tribune où il ne claironne désormais son grand
amour de Guy-Ernest Debord. Au
cours de ses grandiloquents éloges, le terme de
«situationnisme» ne lui vient
curieusement jamais en bouche. Mot tout juste bon pour un Scrabble
entre amis à
l'île de Ré, trop compliqué pour le
grand public? Non pas. Il s'agit juste
d'isoler le filant filou Debord, de passer sous silence sa stature de
théoricien, voire de chef de bande, de le
«maspériser» ainsi qu'on disait dans
cette bande-là, pour l'emmurer mort ou vif dans la galerie
des grands écrivains
du siècle, le momifier dans la seule critique
littéraire. Banale stratégie
spectaculaire de dissolution du fond dans la forme, louanges
tendancieuses du
style froid pour mieux étouffer l'incendie de la cause,
consécration de la
roideur de la plume pour masquer le tranchant du couteau. Qu'on ne
s'étonne pas
après cela que notre gallimardesque ait de force
enrôlé Debord dans sa nouvelle
croisade - une certaine guerre du goût - impitoyable conflit
qui, pour ce que
l'on en sait, doit ravager l'arrondissement réellement le
plus pilonné de
Paris, le sixième, d'où il vient sans doute qu'on
y compte habituellement tant
de malheureux. Mais passons celui-là, dont la petitesse
n'est pas dangereuse
puisqu'elle n'agit qu'en fonction de ses intérêts
propres.
Suivons
plutôt pas à pas tel autre penseur
à couverture crême qui, sans pitié,
s'en prend lui, tant au fond qu'à la forme
de «La Société du spectacle».
Il est vrai qu'à la décharge de sa
témérité,
c'est un plus tiède salonnard que le
précédent. Au style, donc, il reproche
tour à tour d'être khâgneux et
prophétique. Ce qui est naturellement faire
grand cas des vertus divinatoires en oeuvre dans les classes
prépatoires à
Normale Supérieure; mais aussi complimenter. Car il est rare
qu'à des
propositions vieilles de trente ans on fasse grâce d'avoir
encore, un tant soit
peu, l'allure prophétique. Debord ratiocine donc, selon
notre homme. Mais quoi
donc? Rien que du connu, à l'en croire. Tout
était déjà là chez
Feuerbach, chez
le jeune Marx, (dans sa déclaration de vol, notre
commissaire, ami de la
propriété littéraire, oublie toutefois
de notifier de quel butin ancien
proviennent les pages anti-marxistes de La
Société du spectacle). On ajouterait
volontiers avec lui, pour compléter sa délation,
que toute la Société du
spectacle était déjà chez Sun Tse ou
Balthazar Grazian; que Debord, théoricien
du détournement, ne s'en est jamais caché; que la
stratégie est un art ancien
qui consiste à articuler de façon toujours
nouvelle des défenses archi-connues
face à des attaques modernes.
Debord ne
décrit pas un autre monde. Il
décrit le même monde ayant subrepticement
renversé sa tactique de domination.
Ce pour quoi il n'a pas besoin d'idées neuves; les anciennes
suffisent pourvu
qu'on songe elles-mêmes à les renverser;
d'où l'abondance de chiasmes dans sa
prose conduite comme une partie d'échecs (chaque fragment
étant l'équivalent
d'un «coup»).
Là
où notre intellectuel a raison, c'est
lorsqu'il reproche à l'insurrectionnelle
«Société du spectacle»
d'être un peu
courte sur les modalités de son insurrection
rêvée. Mais si Guy Debord
court-circuite le passage de la «pratique de la
théorie» à la
«théorie
pratique», c'est précisément que la
théorie, tant qu'elle est juste, sert à
décrire les batailles que nous perdons chaque jour
plutôt celles que nous
gagnerons demain. Et encore faudrait-il remarquer qu'une
Révolution en France,
même ratée, suivit d'assez près la
publication de La Société du spectacle (ce
que notre intellectuel feindrait d'ignorer, peut-être parce
qu'à l'heure dite,
se trouvait-il malencontreusement à l'autre bout du monde?).
Beaucoup de
choses ont vieilli dans La
Société du spectacle, notamment les Conseils de
travailleurs, autour desquels
Guy Debord songe à réorganiser la
société sans spectacle. C'est qu'en trente
ans le spectacle a rongé jusqu'à son centre,
devenu lui-même marchandise
spectaculaire; si bien que vingt-cinq ans après que les
pavés de Paris eurent
vu défiler des étudiants réclamant
«le droit à la paresse», à
peine étonnés les
mêmes pavés en retrouvèrent d'autres,
fils des précédents, réclamer d'aussi
violente manière «le droit au travail»,
puis cesser leur hostile mouvement
sitôt que les gouvernants leur eurent promis un
asservissement plus libéral
encore. «Les hommes ressemblent plus à leurs temps
qu'à leur père» écrit Debord
en 1988, dans ses Commentaires. Ainsi va la stratégie
spectaculaire qu'à la
poésie même de la vie, elle se sera
attaquée : en nos tristes jours, on est
sérieux quand on a dix-sept ans.
Mais au bout
de ses attaques, la vraie
nature de notre critique apparaît finalement : que
reproche-t-il le plus à Guy
Debord? De n'avoir point «inventé» une
science comme lui; d'être demeuré par la
force d'un petit livre, éternellement penseur,
«docteur en rien». L'oeuvre de
Debord est sèche, écourtée
peut-être, comme sa vie même; mais c'est la force
imparable de son auteur d'avoir compris que cette oeuvre ne vaudrait
rien sans
l'existence qui irait avec, et qu'à l'excellence de l'une
devrait correspondre
l'excellence de l'autre. Il n'y a pas de «procès
Heidegger» possible avec
Debord. Et peu d'hommes ont su maintenir dans ce siècle un
pareil «écrirevivre».
Il ne
suffisait pas de décrire «la
Société
du spectacle» avec raison; il fallait encore vivre dans la
raison de n'y pas
entrer, et l'ambition de conspirer pour la détruire. A
l'heure où les flics et
les militaires en treillis circulent mitraillette au poing dans Paris,
il peut
paraître futile de valoriser autant
«l'écrirevivre» de Debord. Mais non; si
les
militaires circulent mitraillette au poing dans Paris, c'est que nos
intellectuels n'ont pas su écrirevivre: ni vivre bien, ni
écrire bien.
Spectacularisés à leur tour, retournés
dans le sens voulu par la domination, ce
sont les mêmes qui renâclent devant Debord et
écrivent de petits livres à la
gloire de De Gaulle. Ce sont les mêmes qui ne savent plus
lire le monde, ni
même «Le Monde». Auquel cas ils y
auraient découvert le récit
circonstancié de
la non-vie de Khaled Kelkal, telle que l'a recueilli un sociologue
allemand; et
compris que ce que nous nommons ici, en nous pinçant le nez,
«intégrisme»,
n'est que la solution la plus rapide de
réintégrer faussement une vie
réellement dissoute, séparée,
réifiée: «Le monde de la
réification est le monde
privé de centre, comme les villes nouvelles qui en sont le
décor». (Raoul
Vaneigem, «Banalités de base», 1962!).
Auquel cas ils sauraient, aux récits de
jacquerie en banlieue, à la lecture de la dérive
mortelle d'Audrey Maupin et
Florence Rey (dans le squat desquels on a retrouvé des
tracts prônant la
création de Conseil de travailleurs), que la
thèse 115 de «La société du
spectacle» a encore certaines vertus : «Aux
nouveaux signes de négation,
incompris et falsifiés par l'aménagement
spectaculaire, qui se multiplient dans
les pays les plus avancés économiquement, on peut
déjà tirer cette conclusion
qu'une nouvelle époque s'est ouverte: après la
première tentative de subversion
ouvrière, c'est maintenant l'abondance capitaliste qui a
échoué. Quand les
luttes anti-syndicales des ouvriers occidentaux sont
réprimés d'abord par les
syndicats, et quand les courants révoltés de la
jeunesse lancent une première protestation
informe, dans laquelle pourtant le refus de l'ancienne politique
spécialisée,
de l'art et de la vie quotidienne, est immédiatement
impliqué, ce sont là deux
faces d'une nouvelle lutte spontanée qui commence sous
l'aspect criminel. (...)
Quand les enfants perdus de cette armée encore immobile
reparaissent sur ce
terrain, devenu autre et resté le même, ils
suivent un nouveau «général
Ludd»
qui, cette fois, les lance dans la destruction des machines de la
consommation
permise».
Refuser de
faire coïncider la théorie avec
la réalité de ces mini-révoltes
à l'oeuvre chaque jour, n'est-ce pas faire la
travail de séparation pour lequel le pouvoir,
précisément, finance (ce que
Debord appelait «les bases matérielles de la
vérité inversée») sa troupe
gendarmesque
d'intellectuels et d'universitaires? Nous lisons Debord pour
connaître la fin.
Pareillement, messieurs les songeurs inversés, nous vous
lisons pour connaître
le début de la fin.
Thèses
sur la révolution culturelle
Le but
traditionnel de l'esthétique est de
faire sentir, dans la privation et l'absence, certains
éléments passés de la
vie qui, par une médiation artistique,
échapperaient à la confusion des
apparences, l'apparence étant alors ce qui subit le
règne du temps. Le degré de
la réussite esthétique se mesure donc
à une beauté inséparable de la
durée, et
tendant même à une prétention
d'éternité. Le but des situationnistes est la
participation immédiate à une abondance
passionnelle de la vie, à travers le
changement de moments périssables
délibérément
aménagés. La réussite de ces
moments ne peut être que leur effet passager. Les
situationnistes envisagent
l'activité culturelle, du point de vue de la
totalité, comme méthode de
construction expérimentale de la vie quotidienne,
développable en permanence
avec l'extension des loisirs et la disparition de la division du
travail (à
commencer par la division du travail artistique).
2
L'art peut
cesser d'être un rapport sur
les sensations pour devenir une organisation directe de sensations
supérieures.
Il s'agit de produire nous-mêmes, et non des choses qui nous
asservissent.
3
Mascolo a
raison de dire ("Le
Communisme ") que la réduction de la journée de
travail par le régime de
la dictature du prolétariat est " la plus certaine assurance
qu'il puisse
donner de son authenticité révolutionnaire ". En
effet, " Si l'homme
est une marchandise, s'il est traité comme une chose, Si les
rapports généraux
des hommes entre eux sont des rapports de chose à chose,
c'est qu'il est
possible de lui acheter son temps ". Mascolo cependant conclue trop
vite
que " le temps d'un homme librement employé " est toujours
bien
employé, et que " l'achat du temps est le seul mal ". Il n'y
a pas de
liberté dans l'emploi du temps sans la possession des
instruments modernes de
construction de la vie quotidienne. L'usage de tels instruments
marquera le
saut d'un art révolutionnaire utopique à un art
révolutionnaire expérimental.
4
Une
association internationale de
situationnistes peut être considérée
comme une union des travailleurs d'un
secteur avancé de la culture, ou plus exactement comme une
union de tous ceux
qui revendiquent le droit à un travail que les conditions
sociales entravent
maintenant; donc comme une tentative d'organisation de
révolutionnaires
professionnels dans la culture.
Nous sommes
séparés pratiquement de la
domination réelle des pouvoirs matériels
accumulés par notre temps. La
révolution communiste n'est pas faite et nous sommes encore
dans le cadre de la
décomposition des vieilles superstructures culturelles.
Henri Lefebvre voit
justement que cette contradiction est au centre d'un
désaccord spécifiquement
moderne entre l'individu progressiste et le monde, et appelle
romantique-
révolutionnaire la tendance culturelle qui se fonde sur ce
désaccord.
L'insuffisance de la conception de Lefebvre est de faire de la simple
expression du désaccord le critère suffisant
d'une action révolutionnaire dans
la culture. Lefebvre renonce par avance à toute
expérience de modification culturelle
profonde en se satisfaisant d'un contenu : la conscience du
possible-impossible
(encore trop lointain), qui peut être exprimée
sous n'importe quelle forme
prise dans le cadre de la décomposition.
6
Ceux qui
veulent dépasser, dans tous ses
aspects, l'ancien ordre établi ne peuvent s'attacher au
désordre du présent,
même d ans la sphère de la culture. Il faut lutter
sans plus attendre, aussi
dans la culture, pour l'apparition concrète de l'ordre
mouvant de l'avenir.
C'est sa possibilité, déjà
présente parmi nous, qui dévalorise toutes les
expressions dans les formes culturelles connues. Il faut mener
à leur
destruction extrême toutes les formes de
pseudo-communication, pour parvenir un
jour à une communication réelle directe (dans
notre hypothèse d'emploi de
moyens culturels supérieurs : la situation construite). La
victoire sera pour
ceux qui auront su faire le désordre sans l'aimer.
7
Dans le
monde de la décomposition nous pouvons faire l'essai mais
non l'emploi de nos forces. La tâche pratique de surmonter
notre désaccord avec
le monde, c'est-à-dire de surmonter la
décomposition par quelques constructions
supérieures, n'est pas romantique. Nous serons des "
romantiques
révolutionnaires ", au sens de Lefebvre, exactement dans la
mesure de
notre échec.
Book
Review
URBANISME
À
Paris, il est actuellement recommandé de
fréquenter : la Contrescarpe (le
Continent) ; le quartier
chinois ; le quartier juif ; la Butte-aux-Cailles (le
labyrinthe) ; Aubervilliers (la nuit) ; les squares
du 7e arrondissement ;
l'Institut médico-légal ; la rue
Dauphine (Nesles) ; les
Buttes-Chaumont (le jeu) ; le quartier Merri ; le
parc Monceau ;
l'île louis (l'île) ; Pigalle ;
les Halles (rue Denis, rue du
Jour) ; le quartier de l'Europe (la
mémoire) ; la rue Sauvage.
Il est
recommandé de ne fréquenter en
aucun cas : les 6e et 15e arrondissements ; les
grands
boulevards ; le Luxembourg ; les
Champs-Élysées ; la place
Blanche ; Montmartre ; l'École
Militaire ; la place de la
République, l'Étoile et
l'Opéra ; tout le 16e arrondissement.
POÉSIE
La
disparition presque totale de cette
activité, sous la forme qu'on lui connaissait depuis ses
débuts, disparition
évidemment liée au
dépérissement continu de l'esthétique,
est un des phénomènes
les plus marquants qui se produisent sous nos yeux. Durant ces
dernières
années, la poésie onomatopéique et la
poésie néo-classique ont simultanément
manifesté la dépréciation
complète de ce produit.
Malgré
l'attachement normal d'une société
mourante à des expressions faisandées, il est
à noter qu'aujourd'hui une revue
sérieuse n'ose plus publier de poèmes. Quand elle
s'y essaie, avec une évidente
mauvaise conscience (voir un certain du Bouchet dans le n° 117
des Temps
Modernes), les
résultats se passent de commentaires.
Au nom du
renouvellement progressiste de
Coppée-Lamartine, Guillevic vient de prendre les risques
d'une explication à la
loyale (« Expliquons-nous sur le
sonnet » Nouvelle
Critique,
n° 68) qui fait éclater sa burlesque insuffisance.
Passons sur l'aspect
cocardier du panégyrique (« notre
sonnet » -- « cette forme...
n'est pas une création artificielle par hasard
jetée par Marot, du Bellay,
Ronsard et les autres. Si elle a été
employée par eux, si elle a traversé
plusieurs siècles, c'est bien qu'elle répond
à des nécessités de l'esprit
français »),
puisque Guillevic a beau mentir, il vient trop tard, tout le monde sait
que
« nous » avons
emprunté cette forme à l'Italie -- et
qu'à l'époque,
des médiévaux attardés devaient en
rester à la ballade, préférant, comme
Guillevic aujourd'hui, « lutter contre
l'envahissement de la culture
cosmopolite ». Plus significative est la
référence à « la
vie d'un
des hommes les plus sensibles, les plus nobles, les meilleurs, les plus
grands
que le monde ait connus » : on a peine
à le croire, mais il s'agit de
Louis Aragon. Dans ses lourdes tentatives pour conférer
quelque dimension
mythique à la vie d'Aragon, Guillevic va si loin
au-delà de son talent qu'il
arrive à gravement desservir son lugubre chef de
file : « Je revois
Aragon un certain soir de janvier 1954... J'entends son
exclamation : Elsa,
il écrit des sonnets !
L'ensemble
de l'argumentation est de la
même encre. Reste de tant de vide que des gens qui se
recommandent du
matérialisme dialectique fondent toute leur malheureuse
thèse sur l'exaltation
inconditionnelle des « formes
fixes ».
Les
« formes fixes » -- au sens
de cadres répondant aux besoins d'un travail
donné -- qu'il convient maintenant
de pratiquer, pourront être
momentanément : le procès-verbal de
dérive, le
compte rendu d'ambiance, le plan de situation.
DÉCORATION
Projet de J.
Fillon pour l'aménagement
d'une salle de réception : les trois quarts de la
salle, constituant la
partie que l'on traverse en entrant par la seule porte du lieu, sont
meublés
élégamment et n'ont aucune destination
précise. Au fond de la salle se dresse
une barricade qui en délimite la partie utile,
égale au quart de la superficie
totale. Cette barricade est on ne peut plus réelle,
constituée de pavés, sacs
de sable, tonneaux et autres objets consacrés par l'usage.
Elle s'élève à peu
près à hauteur d'homme, avec quelques points
culminants et quelques brèches
ébauchées. Plusieurs fusils chargés
peuvent être posés dessus. Une étroite
chicane livre accès à la partie utile de la
pièce, également meublée avec
goût,
où tout est disposé pour recevoir
agréablement les amis et connaissances.
Cette salle
de réception, qui implique
évidemment un éclairage et un fond sonore
appropriés, peut servir à varier
l'ordonnance d'une maison banale, et n'y introduire qu'un pittoresque
superficiel.
Mais sa vraie destination est de s'intégrer dans un complexe
architectural
étendu, où apparaît pleinement sa
valeur déterminante pour la construction
d'une situation.
EXPLORATIONS
Dans un
proche avenir une équipe de
lettristes, opérant à partir de la rue des
Jardins-Paul, devra reconnaître
entièrement le quartier Merri, jusqu'à
présent omis sur les cartes
psychogéographiques.
ADHÉREZ
EN MASSE
à l'Internationale lettriste. On en
gardera quelques-uns.
JEUX
ÉDUCATIFS
Récemment
mise au point, « la discussion
idéologique considérée comme match de
boxe » semble promise à un brillant
avenir dans l'élite intellectuelle, dont elle comble tous
les besoins. (La
discussion idéologique considérée
comme match de boxe vous fera gagner de
l'estime en perdant du temps.) En voici la règle :
Les deux
adversaires et l'arbitre, dont la
décision est souveraine, s'assoient à la
même table, l'arbitre séparant les
deux joueurs. Il a été convenu que le match se
déroulerait en un certain nombre
de rounds d'un minutage précis.
Après
que l'arbitre a annoncé l'ouverture
du match, les deux adversaires s'observent un instant ; puis
celui qui
choisit, le premier, l'offensive énonce une proposition
quelconque sur un sujet
qui lui paraît bon. L'autre répond, soit en niant
hardiment le raisonnement
qu'il vient d'entendre, soit en passant à d'autres
affirmations sur un sujet
voisin ou inattendu, soit même -- ce qui est mieux -- en
combinant ces deux
mouvements. L'arbitre veille à ce qu'un adversaire
n'interrompe pas l'autre.
Cependant, un usage trop prolongé de la parole fait perdre
des points au
maladroit. Le chronométreur annonce la fin du round par un
signal adéquat qui
interrompt à l'instant le discours
L'arbitre
déclare alors le round à
l'avantage d'un des adversaires, ou éventuellement nul.
Pendant le temps de
repos, les supporters et les soigneurs apportent aux combattants des
verres
d'alcool ou des tasses de café (dans certains cas, des
stupéfiants). La dispute
recommence à l'ordre donné. Le K.O. est
proclamé par l'arbitre quand un des
adversaires, déconcerté par la violence ou la
subtilité d'une attaque, se
révèle incapable de poursuivre la discussion. Si
cette issue n'intervient pas,
le vainqueur est désigné à la fin, aux
points, d'après le nombre de rounds où
il a dominé. La mauvaise foi, même apparente,
n'entraîne aucune pénalité.
On a
déjà noté, parmi les sujets les plus
courus : le Zen, la Nouvelle-Gauche, l'ontologie
phénoménologique, Astruc,
les Monnaies Gauloises, la censure, l'intelligence du jeu
d'Échecs.
(Les
lettristes, forcément gagnants, ne
jouent pas à ce jeu.)
CINÉMA
Il y a
plusieurs années qu'on n'a pas vu
un film qui apporte la moindre nouveauté. La production
générale est si terne
qu'un film banal, s'il est fait dans une perspective politique
simplement
sympathique (Le Sel de la terre),
bouleverse la plupart des critiques,
et fait dire de lui, contre toute vérité, qu'il
restera comme une date
cinématographique. Il est vrai qu'ici tant
d'impératifs financiers et policiers
règnent, qu'un film -- dont les ressources sont
très supérieures à celles du
roman -- a peu de chances d'atteindre le niveau intellectuel d'un bon
roman de
troisième ordre, du genre Raymond Queneau par exemple.
Dans ces
conditions, le mieux est de ne
plus s'inquiéter de l'état actuel de cet art.
Dans les salles obscures que la dérive
peut traverser, il faut s'arrêter un peu moins d'une heure,
et interpréter en
se jouant le film d'aventures qui passe :
reconnaître dans les héros
quelques personnages plus ou moins historiques qui nous sont proches,
relier
les événements du scénario inepte aux
vraies raisons d'agir que nous leur
connaissons, et à la semaine que l'on est soi-même
en train de passer, voilà un
divertissement collectif acceptable (voir la beauté du Prisonnier
de Zenda
quand on sait y nommer Louis de Bavière, J. Vaché
sous les traits du comte
Rupert de Rantzau, et l'imposteur qui n'est autre que G.-E. Debord). On
peut
aussi voir la série des aventures de l'admirable Dents-Blanches,
dont
l'utilisation actuelle, tout à fait négligeable,
ne laisse pas de rappeler les
vrais pouvoirs d'enseignement du cinéma.
Au cas
où tout cela ne vous plairait
vraiment pas, il ne vous reste qu'à aimer Les
Mauvaises Rencontres
d'Alexandre Astruc, où vous ne manquerez pas de
reconnaître parfaitement, selon
le mot étonnant de Jacques Doniol-Valcroze (France-Observateur
du 20
octobre 1955) l'atmosphère et la signification de VOTRE jeunesse.
PHILOSOPHIE
IMBÉCILES, vous
pouvez cesser de l'être. Lisez
Marx, lisez Dahou.
ARTS
PLASTIQUES
Toute la
peinture abstraite, depuis
Malevitch, enfonce des portes ouvertes. Naturellement cette
activité est
inintéressante, et, de plus, parfaitement uniforme. Ce n'est
pas le
« tachisme » qui va la
renouveler. On pense bien d'autre part qu'une
recherche d'images réellement susceptibles de provoquer des
effets nouveaux
doit rompre avec des modes de représentation
hérités de Chirico, de Max Ernst
ou de Magritte, qui tendent d'eux-mêmes à
recréer le vieil ordre des surprises
-- surprises considérablement affaiblies par la diffusion
déjà ancienne de ces
oeuvres et l'inflation des imitateurs.
Les diverses
réalisations de la métagraphie,
qui se proposent théoriquement d'intégrer en une
seule écriture tous les
éléments dont la signification peut servir, ont
été, jusqu'à présent, tout
à
fait insuffisantes.
Il semble
que l'on doive attribuer cet
échec provisoire à la préoccupation
constamment mise en vedette de « faire
des maquettes d'affiches », qui a imposé
finalement soit un chaos
illisible, soit une forme
dégénérée du vieux collage
(exposition métagraphique
de la Galerie du Double Doute, en juin-juillet 1954).
REVUES
L'Internationale
lettriste collabore à la
revue Les Lèvres
Nues depuis la parution de son
numéro 6. Cette revue
(Mariën éditeur, 28 rue du Pépin,
Bruxelles) se trouve chez le Minotaure,
libraire, rue des Beaux-Arts.
POLITIQUE
Rien de
très nouveau. Dans le cadre de la
détente, la presse révèle avec
attendrissement que deux jeunes filles
soviétiques, après s'être fait
photographier aux côtés de deux vedettes de
cinéma françaises, ont affirmé avoir
vécu ainsi la plus belle journée de leur
vie. En même temps la Pravda
fait savoir que l'U.R.S.S. a achevé la
construction d'une société socialiste, et que le
passage au stade du communisme
est dès à présent amorcé.
En France,
c'est naturellement encore
pire : mobilisation destinée à
s'étendre, pour alimenter la guerre
d'Algérie (Algériens !
ce n'est pas parce que vous êtes français que
vous devez être patriotes),
la guerre du Rif et les suivantes ;
développement du troc inauguré par
Mendès-Bonn, avec Franco dont les menues
faveurs sont payées par l'abandon des
réfugiés républicains ;
condamnation
scandaleuse de Pierre Morain, de la Fédération
Communiste Libertaire, en des
termes qui tendent à établir que des opinions
anticolonialistes sont désormais
incompatibles avec la nationalité française.
PROPAGANDE
Un
procédé « ...
décisif pour
l'avenir de la communication : le détournement des
phrases », était
désigné dans Internationale
Lettriste n° 3
(août 1953). L'usage du
détournement fait maintenant l'objet d'une étude
exhaustive, entreprise en
collaboration par deux lettristes. Cette étude
paraîtra en son temps, et
laissera peu de choses à dire sur la question.
Le
numéro 25 de Potlatch,
inaugurant sa troisième année, sera
publié en janvier 1956.
LITTÉRATURE
On ne
manquera jamais d'ersatz pour faire
marcher l'industrie de l'édition et maintenir la
consommation. Mais, plus on
ira, plus on s'apercevra que les problèmes et les
divertissements de l'époque
se situent sur d'autres plans.
Déjà,
il faut signaler des truqueurs qui
vont essayer de se faire une réputation en
remâchant, dans un cadre purement
littéraire, les émotions nouvelles que certaines
associations d'événements
peuvent entraîner. Ainsi M. Julien Gracq rédigeant
de jolies narrations qui ont
pour thème une ambiance et ses diverses
composantes : ce n'est rien de
refuser le prix Goncourt ; encore faut-il ne pas l'avoir
mérité.
Guy Debord,
in memoriam
Dans
l'aveuglement continu qu'entretient
le "spectacle" qu'il avait depuis longtemps
dénoncé, c'est passé
comme une lettre à la boîte: Guy Debord est mort.
L'auteur de La société du
spectacle "a mis fin à ses jours", comme on dit,
à bout de dégoût, à
bout d'alcool, et d'intelligence
désespérée.
Cette mort
tragique, et prévisible comme
tout ce qui est tragique, la "grande presse" ne l'a pas beaucoup
évoquée - sinon sur le tard, et comme
obligée: Canal+ diffusait un film, alors
quand la télé a parlé... Il est vrai
qu'il n'était guère loisible d'expliquer
ce suicide en invoquant le dépit de ceux qui se sont
trompés sur toute la ligne
(au reste, la plupart de ces gens-là ne se suicident pas:
dans la ronde des
idées, ils se contentent de changer d'orbite). Debord, lui,
ne s'est pas
trompé, et au regard des absolues
vérités qu'il asséna dans une oeuvre
parcimonieuse, et précieuse entre toutes, le tout-venant
(multi?)médiatique
apparaît, quant à lui, pour ce qu'il est: le bruit
de fond nécessaire au bon
déroulement de l'entreprise industrielle de
"décervellement" qui,
sous la plume de Debord, se nomma "spectacle", c'est-à-dire
"reniement achevé de l'homme".
Pour autant
que nous aspirons à autre
chose qu'à être les servants du spectacle, lequel
se nourrit si bien de tout ce
qui se pose comme nouveau, nous qui nous occupons de
"nouveaux
sons" et de "nouvelles images", nous devons percevoir
l'événement de la mort voulue de Guy Debord comme
un ultime appel à la lucidité
- dût-elle être des plus douloureuses, cette
"blessure la plus proche du
soleil" dont parlait René Char... Aussi la lecture de La
société du
spectacle devrait-elle constituer, pour tout artiste du son et de
l'image, un
exercice obligatoire d'hygiène mentale, un
"traité du savoir-vivre"
(pour évoquer l'oeuvre d'un autre situationniste)
à l'usage de notre
génération.
Rarement il
aura été plus pertinent de
parler d'oeuvre visionnaire, que pour ce livre-là. Livre
d'amertume et de
colère, La société du spectacle fut
moins une oeuvre de ressentiment que de
pressentiment. Publiée pour la première fois en
1967, cette salve d'aphorismes
dévastateurs décrit de façon
hyperréaliste le monde où nous sommes aujourd'hui
- et tempère avec deux ou trois décennies
d'avance l'enthousiasme des
thuriféraires d'une soi-disant "révolution"
technologique qui risque
bien de n'être qu'une étape de plus dans le
processus général de la domination
et de la mystification.
S'il fallait
trouver une raison, autre
qu'intime, à la disparition de Debord, celle-ci tiendrait
à coup sûr au fait
qu'il avait vu juste, et qu'il savait qu'il avait vu juste. En
témoigne la
froide autorité de l'"Avertissement" qu'il avait
rédigé pour la
réédition, chez Gallimard (après que
son précédent éditeur eut
été
assassiné...), de ce livre "sciemment écrit dans
l'intention de nuire à la
société spectaculaire". - Sciemment
écrit, donc, dans l'intention de nous
nuire, si nous-mêmes renoncions à choisir entre
l'art et la cochonnerie - ou
pour s'exprimer un peu plus précisément, entre
"l'autodestruction critique
de l'ancien langage commun de la
société et sa recomposition artificielle
dans le spectacle marchand, la représentation illusoire du
non-vécu."
Nous ne
mesurerons jamais assez le risque
que nous courons, en choisissant l'artillerie high tech' comme moyen
("moyen" seulement?) de création, de devenir les simples
collaborateurs - je pèse mes mots - du "spectacle"
dénoncé par
Debord. Si nous courons ce risque, c'est sans doute parce que nous
pressentons
ce qui, a contrario, pourrait être tiré de tels
moyens en termes de puissance expressive,
et osons le mot, de beauté. Car la beauté est une
valeur plus subversive qu'on
le croit: ce que nous prouve l'écriture impeccable de
Debord, ce style qui
semble s'accorder d'emblée avec l'idée
qui peut nous venir aujourd'hui:
qu'après des décennies d'ascèse,
d'anorexie esthétique, la tâche de l'artiste
est peut-être de répondre au mal qu'on nous fait
par des oeuvres d'une beauté,
d'une splendeur insolente.
A tout le
moins, demeure la possibilité que nos oeuvres soient
comme le ver dans le fruit de l'audiovisuel de masse - à
l'image du
chef-d'oeuvre de Debord dans l'édition "bourgeoise":
aujourd'hui
habillé de la sage couverture de la NRF, livre parmi les
livres, mais qui n'en
finira pas d'exploser au visage de ceux qui le liront - et ne s'en
remettront
pas.
[1] Commandé à l'auteur par Régis Debray pour être publié dans le numéro 1 des «Cahiers de Médiologie», ce texte qui, dans l'esprit de son commanditaire devait défendre Guy Debord, a été refusé en l'état. On lui reprochait des attaques ad nominem. Défendre Debord, oui. Mais sans citer de nom. (A.V.)
12 mai 2005
Corso
Corso
Gregory
Nunzio Corso est né à New-York le 26 mars 1930.
Sa mère, âgée de seulement 16 ans
lorsqu'elle donne naissance à Gregory, abandonne sa famille
et son fils un an après sa naissance pour retourner vivre en
Italie. Corso va donc passer la majeure partie de son enfance entre
orphelinats et maisons d'accueil. Son père se remarie alors
que Gregory est âgé de 11 ans, et il obtient la
garde de son fils, mais le jeune garçon fugue à
plusieurs reprises. Il est alors placé en pension, mais il
s'en échappe aussi. Durant son adolescence
agitée, il passe quelques mois dans une prison NYorkaise
(The Tombs) à cause d'une affaire de vol de radio.
Après avoir purgé cette peine il est
placé en observation à l'hôpital
Bellevue pendant trois mois. A l'âge de 17 ans, il est
reconnu coupable de vol et condamné à une peine
de trois ans de prison. Pendant son incarcération
à la "Clinton State Prison", il lit
énormément et commence à
écrire de la poésie. Après sa sortie
en 1950, il rencontre Allen Ginsberg, grace à qui il fera la
connaissance de Jack Kerouac et William Burroughs, ainsi que d'autres
artistes et écrivains NYorkais : la future Beat
Generation... En 1952 il travaille pour le "Los Angeles Examiner", puis
sert dans la marine marchande. En 1954 il travaille à
l'Université d'Harvard, où les
étudiants contribuent à la publication de son
premier recueil de poèmes "The Vestal Lady on Brattle and
other poems". Deux ans plus tard, il se rend à San Francisco
où Lawrence Ferlinghetti (City Lights Books) vient de
publier son recueil de poèmes "Gasoline". Il devient
célèbre et en 1957 il rejoint Kerouac et Ginsberg
pour une série de lectures et d'interviews. En 1958
paraît son poème le plus
célèbre, "Bomb", texte en forme de champignon
nucléaire. A partir de cette époque, il va
beaucoup voyager, notamment au Mexique et en Europe de l'Est. Ses
principales publications après "Gasoline" sont "The Happy
Birthday of Death" (1960), "The American Express" (1961), "Long Live
Man" (1962), "Elegiac Feelings American" (1970), "Herald of The
Autochthonic Spirit" (1981), "Mindfield" (1989). Il
décède des suites d'un cancer de la prostate,
chez sa fille Sheri Langerman à Minneapolis, le 17 janvier
2001, à l'âge de 70 ans.
BIBLIOGRAPHIE
The Vestal Lady on Brattle and other poems. Richard Brukenfeld, 1955
Gasoline. City Lights Books, 1958
A Pulp Magazine for the Dead Generation : poems with Henk Marsman. Dead
Language, 1959
The Happy Birthday of Death. New Directions, 1960
Minutes to Go (with Sinclair Beiles, William Burroughs and Brion
Gysin). Two Cities, 1960
The American Express. Olympia, 1961
The Minicab War : The Gotla War-Interview with Minicab Driver and
Cabbie. Matrix Press, 1961
Long Live Man. New Directions, 1962
Selected poems. Eyre & Spottiswoode, 1962
The Mutation of The Spirit. Death Press, 1964
The Geometric Poem. Cosmopresse, 1966
10 Times a Poem. Poets Press, 1967
Elegiac Feelings American. New Directions, 1970
Ankh. Phoenix Book Shop, 1971
The Night Last Night Was at Its Lightest. Phoenix Book Shop, 1972
Earth Egg. Unmuzzled Ox, 1974
Way Out : A Poem in Discord. Bardo Matrix, 1974
Herald of The Autochthonic Spirit. New Directions, 1981
Mindfield. Thunder's Mouth Press, 1989
Sentiments Elegiaques Américains. Christian
DEUX POEMES
MER EN VRILLE
Se noyer être cheveux lents
Être poisson-ménestrel
Un œil écarquillé qui effleure
L'épave sondée pour voir —
Pour descendre toujours se noyer
Descendre dans le conclave du calmar
Toit noir le ventre de la baleine
Sol d'huîtres le tombeau —
Mon fantôme marin remonte
Et des cheveux plus lents
d'argent strient mes yeux
Plus haut plus haut je tourbillonne
Et me demande où —
Respirer dans la coupe de Neptune
Pousser du coude brise et tempête
Palper la sirène
Rester pour attacher mes cheveux
À l'étrier de l'hippocampe —
Diane Di Prima
Diane
Di Prima
Diane Di Prima est née le 6 août 1934 à
Brooklyn, New York. Elle commence à écrire
dès l'âge de sept ans, et prend la
décision de faire de la poésie sa vie
à l'âge de quatorze. Son premier livre, "This Kind
of Bird Flies Backward", paraît en 1957.
Elle vit à Manhattan pendant plusieurs années, et
est considérée comme la femme écrivain
la plus importante du mouvement Beat. Entre autres
activités, elle participe à la fondation du "New
York Poets Theatre", et crée avec son mari Alan Marlowe une
maison d'édition, "The Poets Press", qui publiera 29 livres
de prose et poésie d'auteurs tels que Gregory Corso, Herbert
Huncke, et bien d'autres. Puis, avec Amiri Baraka (LeRoi Jones), elle
fonde une revue littéraire mensuelle, "The Floating Bear",
une des revues beat les plus importantes de l'époque, et qui
existera durant 10 ans.
À la fin des années soixante, elle passe beaucoup
de temps sur la route. Elle vit d'abord à New-York, puis
rejoint la communauté psychédélique de
Timothy Leary à Milbrook, avant de traverser le pays dans un
fourgon VW jusqu'à San Francisco. Là-bas, elle
étudie le Bouddhisme Zen, le Sanskrit et l'Alchimie,
écrit l'un de ses poèmes les plus
célèbres, "Loba", et élève
ses cinq enfants. De 1980 à 1986, elle enseigne les
traditions ésotériques en poésie, au
"New College of California". Son travail a été
depuis traduit en une douzaine de langues. En 1983, elle veut
appronfondir son étude du Bouddhisme et devient
l'élève de Chogyan Trunga Rinpoche.
Aujourd'hui, elle vit et travaille à San Francisco,
où elle est l'un des fondateurs et professeur du "San
Francisco Institute of Magical and Healing Arts". Ses derniers travaux
sont "Not Quite Buffalo Stew", un roman satirique sur la vie
californienne, une autobiographie parue sous le titre "Recollections of
My Life as a Woman", et un livre sur Shelley en tant que
poète-magicien.
Diane Di Prima a publié 31 livres, collaboré
à plus de 300 revues et magazines littéraires,
est apparue dans 70 anthologies. Ses poèmes ont
été traduits en une trentaine de langues.
BIBLIOGRAPHIE
This Kind of Bird Flies Backward. Totem Press, 1957
Various Fables from Various Places. G.P. Putman, 1960
Dinners and Nightmares. Corinth Press, 1961
The New Handbook of Heaven. Auerhan Press, 1962
The Man Condemned To Death. 1963
Poets Vaudeville. Feed Folly Press, 1964
Seven Love Poems for The Middle Latin. Poets Press, 1965
Haiku. Love Press, 1966
New Mexico Poem. Poets Press, 1967
Earthsong. Poets Press, 1967
Hotel Albert. Poets Press, 1968
War Poems. Poets Press, 1968
L.A. Odyssey. Poets Press, 1969
Memoirs of a Beatnik. Olympia Press, 1969
The Book of Hours. Brownstone Press, 1970
Kerhonkson Journal. Oyez Press, 1971
Revolutionary Letters. City Lights Books, 1971
The Calculus of Variation. Eidolon Editions, 1972
The Floating Bear. Laurence McGilvery, 1973
Loba (Part I). Capra Press, 1973
Freddie Poems. Eidolon Editions, 1974
Selected Poems : 1956-1975. North Atlantic Books, 1975
Loba (Part II). Eidolon Editions, 1976
The Loba as Eve. The Phoenix Book Shop, 1977
Loba (Parts I-VIII). Wingbow Press, 1978
Memoirs of a Beatnik (réedition). Last Gasp Press, 1988
The Mysteries of Vision. Am Here Books, 1988
Wyoming Series. Eidolon Editions, 1988
Pieces of a Song : Selected Poems. City Lights Books, 1990
Seminary Poems. Floating Island, 1991
The Mask Is the Path of the Star. Thinker Review International, 1993
Zip Code. Coffeehouse Press, 1994
Recollections of My Life as a Woman. Viking Press, 2001
John Clellon Holmes
John
Clellon Holmes
John Clellon Holmes est né le 12 mars 1926 à
Holyoke, Massachussets. Il fréquente très
tôt les milieux littéraires de New-York et
rencontre Jack Kerouac, alors encore inconnu. Une solide
amitié, basée sur leurs aspirations
d'écrivains, se noue entre les deux jeunes hommes. En 1948,
Holmes demande à Kerouac quel terme pourrait
décrire les caractéristiques de sa
génération, et celui-ci répond avec le
terme "Beat Generation". En 1952 est publié le roman de
Holmes, "Go", où il décrit, cinq ans avant "Sur
la Route", les tribulations de Kerouac, Ginsberg et Cassady. Go attire
l'attention des médias et The New-York Times Magazine
demande à Holmes d'écrire un article sur
l'univers dont il est question dans son roman. Se souvenant de la
phrase de Kerouac pour qualifier cette
génération, il titre l'article "This is the Beat
Generation". Le terme est désormais connu du grand public.
Holmes est mort le 2 mars 1988 à Middleton, Connecticut, en
laissant derrière lui trois romans, des poésies,
des essais.
BIBLIOGRAPHIE
Go. 1952 (roman)
The Horn. (roman)
Get Home Free. (roman)
Night Music : Selected Poems. (poésie)
Passionate Opinions. (essai)
Displaced Person : The Travel Essays. (essai)
Representative Men : The Biographical Essays. (essai)
Cut-up
Cut-up
Aujourd'hui, plus que jamais, les "Cut-up de Burroughs" restent
d'actualité
Dans une société sans réel point de
repère et juste avant la grande vague hippie, un auteur,
tout droit sorti de la "Beat génération" ,
découvre dans le travail de juxtaposition du peintre Brion
Gysin, à Paris en 1959, une nouvelle méthode
littéraire, le "cut up"
Cet auteur n'est autre que William S.
Burroughs, né en 1914 à Saint-Louis dans le
Missouri, mort le samedi 2 août 1997 à
l'âge de 83 ans. Il était aussi le petit-fils de
l'inventeur de la machine à calculer Burroughs.
Après avoir étudié la
littérature anglaise et l'anthropologie à
Harvard, il côtoie un grand nombre de métiers qui
le pousseront à quitter les USA en 1950. Il
séjournera à Mexico, Paris, Londres et finalement
à Tanger. Il commence l'écriture à
l'âge de 35 ans. À l'époque, il se
détache d'une toxicomanie à base d'opium. Son
premier roman, "Junkie" parait à New York en 1953. Suivrons
"The Naked Lunch" , "Soft Machine" , "Nova Express",...
Beaucoup le considèrent comme
le chef de file de la "Beat Generation" ,
Génération Perdue, au côté
d'Allen Ginsberg (Howl) et de Jack Kerouac (On the Road).
Dés le début des
années '60 paraissent ses premiers textes mettant en
scène l'usage du "cut up". Le "cut up", c'est le fait de
couper différentes parties d'un texte, le sien ou celui d'un
autre, et de les combiner pour reformer un nouvel écrit,
tout comme un collage en peinture ou le montage au cinéma.
"Minutes to go" , écrit avec
Brion Gysin, Gregory Corso et Sinclaire Beiles à Paris fut
le premier jet de la méthode. Il sera suivit par "The
Exterminator", écrit en compagnie de Brion Gysin
à Los Angeles. On peut aussi retrouver des exemples de "cut
up" dans "Nova Express " et dans "The Ticket That Exploded". Durant les
années soixante, beaucoup de médias firent
l'objet de "cut up" et ce toujours en compagnie de Gysin.
Le "cut up" se rattache à des
mots tels que la perception, les hallucinogènes, le sexe, la
pensée, le pop art et les happenings. Cette technique est
à la base du structuralisme et de la
déconstruction, deux mouvements littéraires
modernes. Cette équation entre l'espace-temps, le voyage, le
passé et le présent aura permis à son
auteur de découvrir l'inconscient de l'écriture.
La découverte par accident d'un sens nouveau, met en rapport
l'impression de déjà vu que l'on retrouve dans
des lieux où l'on croit déjà
être venu auparavant. Dans ses nombreux textes, on
découvre des "cut up" effectués à
partir d'extraits de romans de Kafka, Shakespeare, Conrad et Coleridge.
Enfin, pour que le texte garde une certaine
homogénéité, Burroughs apportera des
arrangements et de nombreuses suppressions.
13 mai 2005
Philip Lamantia
Philip Lamantia
Philip Lamantia est né le 23 octobre 1927 à San
Francisco. Il commence à écrire de la
poésie très tôt, alors qu'il est
à l'école primaire. Plus tard, il lit les
œuvres d'Edgar Allan Poe et H.P. Lovecraft et se fait
renvoyer quelques jours de son collège pour
"délinquance intellectuelle". À l'âge
de seize ans, il découvre le surréalisme
à travers Miro et Dali, et commence à
écrire de la poésie surréaliste. Peu
après il déménage à
New-York pour y rencontrer les surréalistes
français exilés pendant la guerre, et parmi eux
André Breton, qui reconnaît
immédiatement son talent. En 1943, des poèmes de
Lamantia sont publiés par André Breton dans VVV,
revue surréaliste américaine. Son premier livre,
Erotic Poems, est publié en 1946, Philip Lamantia a 19 ans.
En 1950, il se rend à New-York où il se lie
d'amitié avec Carl Solomon, Allen Ginsberg et Jack Kerouac,
ainsi que d'autres membres de ce qui deviendra quelques
années plus tard la Beat Generation. Lamantia est l'un des
six poètes de la lecture d'octobre 1955 à la 6
Gallery. Il est le premier à monter sur scène et
lit ses poèmes ainsi que ceux d'un de ses amis, John
Hoofman, qui vient de mourir d'une overdose de peyotl à
Mexico. Son second livre, Ekstasis, est publié
après cette soirée. En 1959, il se rend
à Mexico puis en Europe où il vivra durant les
années 60 avant de revenir à San Francisco.
Considéré plus ou moins correctement comme un
poète beat, il est en tout cas celui qui a le plus
puisé dans les découvertes du
Surréalisme et apparaît comme le lien entre la
révolution surréaliste des années 20
en France et la Beat Generation. Son travail et sa
personnalité ont influencé beaucoup d'auteurs,
bien au-delà du cercle beat. Lamantia vit aujourd'hui
à San Francisco où il écrit toujours
de la poésie et fréquente les milieux de
l'avant-garde.
BIBLIOGRAPHIE
Erotic Poems. Bern Porter Books, 1946.
Ekstasis. Auerhahn Press, 1959.
Destroyed Works. Auerhahn Press, 1962.
Touch of the Marvelous. Oyez, 1966.
Selected Poems 1943-1966. City Lights Books, 1967.
The Blood of the Air. Four Seasons Foundation, 1970.
Becoming Visible. City Lights Books, 1981.
Meadowlark West. City Lights Books, 1986.
Bed of Sphinxes: New and Selected Poems 1943-1993. City Lights Books,
1997.
17 mai 2005
Philip Whalen
Philip Whalen
Philip Whalen est né le 20 octobre 1923 à
Portland, Oregon. Il rencontre au Reed Colege d'Oregon les futurs
poètes Gary Snyder et Lew Welch.
Whalen ne se destine pas à une carrière
poétique mais commence à écrire des
poèmes après que Snyder lui ait
demandé de participer à la lecture d'octobre 1955
à la 6 Gallery.
Tout comme Jack Kerouac et Gary Snyder, Whalen s'interesse de
très près au Bouddhisme. Il passe de nombreuses
années au Japon avant de revenir à San Francisco
en 1971. En 1973, il est ordonné moine bouddhiste puis en
1975 il devient le père supérieur du Centre Zen
de Tassajara Springs, en Californie.
Philip Whalen a publié de nombreux livres de
poésie et et a fini sa vie à San Francisco,
où il est mort le 26 juin 2002, à l'âge
de 78 ans.
BIBLIOGRAPHIE
Self-portrait From Another Direction. 1959.
The End, Of a Month of Sundays. 1959.
Memoirs of an Interglacial Age. 1960.
From Memoirs af an Interglacial Age. 1960.
Like I Say. 1960.
Hymnus Ad Patrem Sinensis. 1963.
Three Mornings. 1964.
Monday In The Evening, 21:VII:61. 1964.
Goddess. 1964.
Every Day. 1965.
Nobody Listening To You ? 1965.
Highgrade : Doodles, Poems. 1966.
You Didn't Even Try. 1967.
The Invention of the Letter. 1967.
Intransit. 1967.
T/O. 1967.
On Bear's Head. 1969.
Severance Pay. 1970.
Scenes of Life at The Capital. 1970.
Imaginery Speeches for a Brazen Head. 1972.
Looking for Help. 1972.
In The Night. 1972.
The Kindness of Strangers : Poems 1969-1974. 1976.
Decompressions. 1978.
The Diamond Noodle. 1980.
Enough Said : Fluctuat Nec Mergitur: Poems 1974 - 1979. 1980.
Tara. 1981.
Heavy Breathing. 1983.
A Vision of The Bodhisattvas. 1984.
The Elizabethan Phrase. 1985.
Two Novels. 1985.
Window Peak. 1986.
Driving Immediately Passed. 1989.
Canoeing Up Cabarga Creek : Buddhist Poems 1955-1986. 1996.
Michael McClure
Michael McClure
Michael McClure est né le 20 octobre 1932 à
Marysville, Kansas et grandit à Seattle. Il est
très tôt fasciné par la nature et la
vie sauvage, et compte devenir un scientifique en ce domaine. Encore
jeune, il se rend à San Francisco, participe aux ateliers
poétiques de Robert Duncan, et prend part à
l'émergence Beat de la renaissance poétique de
San Francisco.
McClure est l'un des six poètes à lire lors de la
soirée à la 6 Gallery. Son premier livre,
"Passage", est publié en 1956. Comme Gary Snyder, sa
poésie est habitée par la présence de
la nature, mais McClure porte un interêt particulier
à la conscience animale, que l'homme dénigre. Son
message est : "Lorsqu'un homme ne sait pas qu'il est un animal, il est
moins qu'un animal". Le royaume animal de McClure est peuplé
de pandas Bouddhistes, de chats Beats, de baleines
condamnées...
Michael McClure participe à l'Human Be-In de janvier 1967
avec Ginsberg et Snyder.
Ses pièces de théâtre, comme "The
Beard" ou "Josephine : The Mouse Singer", sont parmi les
pièces à succès des années
60 et 70. Au début des années 90, il entame une
collaboration musicale avec Ray Manzarek, le clavier des Doors.
Michael McClure continue d'écrire des poèmes, des
pièces de théâtre, des essais.
BIBLIOGRAPHIE
Passage. 1956.
For Artaud. 1959.
Hymns to St. Geryon and Other Poems. 1959.
The New Book/A Book of Torture. 1961.
Dark Brown. 1961.
Meat Science Essays. 1963.
Ghost Tantras. 1964.
The Blossom; or Billy the Kid. 1964.
13 Mad Sonnets. 1965.
The Beard. 1965.
Poisoned Wheat. 1965.
Unto Caesar. 1965.
(Mandalas) With Bruce Conner. 1966.
Love Lion Book. 1966.
Freewheelin' Frank, Secretary of the Angels. 1967.
The Sermons of Jean Harlow and the Curses of Billy the Kid. 1968.
Hail Thee Who Play. 1968.
Muscled Apple Swift. 1968.
Little Odes and The Raptors. 1969.
Star. 1970.
The Mad Cub. 1970.
The Adept. 1971.
Gargoyle Cartoons. 1971.
The Mammals. 1972.
The Book of Joanna. 1973.
Solstice Blossom. 1973.
Rare Angel. 1974.
A Fist-Full (1956-1957). 1974.
Fleas 189-195. 1974.
September Blackberries. 1974.
Jaguar Skies. 1975.
Gorf; or, Gorf and the Blind Dyke. 1976.
Antechamber. 1977.
The Grabbing of the Fairy. 1978.
Josephine The Mouse Singer. 1980.
Scratching the Beat Surface. 1982.
Fragments of Perseus. 1983.
The Beard; and Vktms: two plays. 1985.
Selected Poems. 1986.
Rebel Lions. 1991.
Lighting the Corners. 1993.
Simple Eyes and Other Poems. 1994.
General Gorgeous. 1998.
Huge Dreams. 1999.
Touching The Edge. 1999.
Rain Mirror : New Poems. 1999.
Plum Stones. 2002.
19 mai 2005
DUNCAN
DUNCAN
(R.)
DUNCAN
ROBERT (1919-1988)
La
naissance de Robert Duncan, à Oakland, le 7 janvier
1919, fut une
tragédie. Septième enfant d’un
manœuvre démuni, Robert Duncan causa, en
naissant, la mort de sa mère. Sept mois plus tard, une
famille sans enfants,
les Symmes, l’adoptait. Nouvelle tragédie
à l’âge de trois ans: le petit
garçon
court dans la neige vers sa mère adoptive; il tombe, les
lunettes qu’il porte
se brisent: dorénavant sa vue sera faussée. De
ces deux événements, le jeune
poète fera sa légende: il transformera ce
matériau biographique en défi. À
cette transformation il faut donner, d’ores et
déjà, une autre source: les
parents adoptifs du petit Robert étant férus
d’occultisme, son enfance se déroula
parmi les «pronostications», les cartes et les
tarots, au rythme des séances de
la communauté hermétique d’Oakland.
L’université
de Berkeley accueille Robert
Symmes, alias Robert Duncan, en 1935. Premières
expériences homosexuelles,
abandon des études au bout de trois ans. En 1940, Duncan
s’inscrit au Black
Mountain College en Caroline du Nord. Expulsé, il passe les
années de guerre à
Manhattan, au contact des artistes européens
réfugiés (André Breton,
Tanguy...). C’est l’époque de sa
«saison en enfer», marquée par une
courte cure
psychanalytique, une correspondance et une amitié
bientôt suspendues avec Anaïs
Nin. Appelé à l’armée en
1941, Symmes reprend son ancien patronyme et redevient
— définitivement — Robert Duncan. Retour
à l’université de Berkeley en 1943,
mariage, emploi auprès des éditions Dell
Publishing, publication en 1944 d’un
article retentissant, L’Homosexuel
et la société .
La rencontre en 1945 de
Kenneth Rexroth, poète et traducteur des
littératures orientales, lance le
mouvement qui aboutira à la San Francisco Renaissance des
années 1950,
couronnée par la lecture du Howl
d’Allan Ginsberg. Avec l’aide
de Jack Spicer, Willian Everson et Philip Lamantia, avec
l’apport du mouvement
anarchiste californien des Wobblies, les deux hommes créent
les conditions de
cette «renaissance » que les jeunes beatniks
new-yorkais donneront un moment
l’impression d’avoir confisquée
à leur profit.
L’œuvre
très singulière de Robert Duncan est
faite de syncrétisme religieux, de souffle épique
et d’une sensibilité
baudelairienne au malheur totalement uniques dans la
littérature américaine.
Comme si les traditions mariales catholiques et anarchistes
européennes avaient
fusionné dans cette langue par ailleurs rompue aux allures
sèches des Creeley
et des Olson, Duncan nous a donné, dans The
Opening of the Field
(1960), Roots and Branches
(1964) et Bending the Bow
(1968), provisions de bouche
et d’esprit pour le siècle qui vient. La culture,
nous dit-il, est éternel
émerveillement, éternelle nouveauté.
























