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28 août 2005

Brassaï

   

Brassaï

 

A cette heure-ci, vers 2 heures du matin, les oiseaux nocturnes chassés des cafés, pris de panique, tournoient dans les parages. "Est-ce que le Dôme est encore ouvert ?" demandent ceux de la Rotonde. Allons-y prendre un verre"...»

inthecafe1Brassaï est à Paris. Enfin. A Montparnasse. Il écrit à ses parents, qui vivent en Hongrie, à Brasso, sa ville natale, dont il a pris le nom comme pseudonyme. L'année 1925 commence, le mois de janvier est à mi-course. Brassaï est heureux. Il découvre la capitale, inlassablement, les bistrots de la butte Montmartre, les Halles grouillantes, les ponts de la Seine et « le splendide jardin fleuri du Luxembourg. » Brassaï n'est pas encore photographe, mais il est déjà français. Corps et âme. Il a fait siens la couleur de la nuit, la lumière du jour, les trottoirs luisants. Il sait qu'il a trouvé son autre patrie. Il ne reviendra jamais en Hongrie.

Ce jeune correspondant des journaux hongrois, arrivé à Paris parce que Paris est le centre du monde artistique, est débordé de travail. Il emploie des photographes qui lui fournissent les clichés servant à illustrer ses articles. « J'ai l'impression que je pourrais gagner de plus en plus d'argent en tant qu'agent photographique », écrivait-il déjà en 1925. Eh non ! Brassaï ne sera pas un intermédiaire, il deviendra l'un des plus grands photographes au monde, dont le centre Pompidou présente une impressionnante rétrospective jusqu'au 26 juin.

On raconte qu'il fut initié par son compatriote André Kertész, à qui il commandait des photos. Lui dit simplement à ses parents qu'il compte acheter un Leica. Fin 1929, début 1930 ? On ne sait trop. Mais, dès 1931, il se félicite « de maîtriser l'art de la photographie ». Paris la nuit le hante ? Il photographiera Paris la nuit. « La nuit suggère, elle ne montre pas. Elle libère des forces en nous qui, le jour, sont dominées par la raison. » Il aime les visages qui racontent une histoire, les petits métiers qui disent l'authenticité de la ville, les lieux de plaisir, les réverbères et leurs taches de lumière ? Allons-y ! Sur son dos, vingt-quatre plaques vierges (le maximum qu'il peut transporter) et son appareil (plutôt monumental, comme tous ceux de l'époque). La balade commence.

En 1932 paraît son premier album : « Paris de nuit », soixante-deux images avec une préface de Paul Morand. Triomphe en librairie. On le veut. On se l'arrache. Cette poésie qui exclut le sentimentalisme, cette capture enivrante des contrastes, ce chatoiement des lignes, oui, Paris s'y reconnaît et son ami Henry Miller lui décerne le titre d'« oeil de Paris ». Brassaï a gagné. Lui qui disait vouloir « l'océan, avec ses crêtes et ses abîmes », a conquis le monde des artistes. André Breton veut l'engager dans ses brigades surréalistes, mais il résistera toujours, suspectant Breton de tyrannie et n'acceptant que la collaboration - prestigieuse - à la revue Minotaure, dont l'exposition montre des nus magnifiques. « Ils considéraient mes photos comme surréalistes, car elles révélaient un Paris fantomatique, irréel, noyé dans la nuit et le brouillard. Or le surréalisme de mes images ne fut autre que le réel rendu fantastique par la vision. Je ne cherchais qu'à exprimer la réalité, car rien n'est plus surréel. »

« Transformer l'accidentel en immuable »

Un homme libre. Qui applique à la photographie ses dons d'écriture et de dessin. A Berlin, et déjà en Hongrie, il avait étudié aux Beaux-Arts et, lorsque Picasso lui reprochera de se laisser dévorer par la photographie, « cette abnégation », au détriment de ses autres dons, il ne peut qu'être d'accord avec lui. Mais sa première inspiration, son premier déclic que l'on retrouve dans chaque photographie, et même dans la série des « Graffiti », c'est le goût du récit et, par-dessus tout, cette volonté de « reconstituer le réel ». Ainsi que le rappelle Roger Grenier dans l'ouvrage que Brassaï a consacré à « Proust sous l'emprise de la photographie », « il répétait, comme Flaubert, que la tâche de l'artiste est de transformer l'accidentel en immuable ». Avant même de « prendre » la photographie, Brassaï l'imagine, à tel point que chaque cliché se révèle comme un plan de cinéma déjà dessiné. Mais flotte toujours une brise de spontanéité, de réel, de fable... authentique.

brassai_gutter1A la lecture des « Lettres à mes parents » que Gallimard vient de publier, on est frappé par le ton de chacune, qui ne se résume pas à des banalités mais obéit au style, à la couleur, jamais artificiels, qu'il s'agisse de l'évocation d'une soirée mondaine ou de son emploi du temps affolant. Brassaï est un littéraire qui se fait son cinéma. Pas d'images à la sauvette chez lui, et pour cause, son matériel encombrant lui interdisait ce genre de prises. Mais temps de pose obligatoire et donc temps de réflexion. Brassaï est très attentif à l'éclairage, qui est, dit-il, « pour le photographe ce qu'est le style pour l'écrivain ». Pour la série consacrée à « Chez Suzy », bordel parisien, Brassaï demande à son assistant Kiss de « jouer » le client. Dans celle qu'il titre « Pour un roman policier », il demande aux « voyous » de poser. Trois prises, rarement plus, l'oeil comme un flash et la Gauloise ou la Boyard comme chronomètre.

Le travail du metteur en scène continue. Dans le laboratoire qu'il a fait installer avec un agrandisseur dans sa chambre d'hôtel, il s'occupe seul du tirage de ses négatifs. Alain Sayag, commissaire de l'exposition du centre Pompidou (et conservateur pour la photographie au Musée national d'art moderne), explique que Brassaï multiplie les recadrages, pouvant aller jusqu'à tirer trois épreuves différentes du même négatif : « Ainsi, dans la célèbre image des deux voyous, c'est seulement dans la chambre noire qu'il découvrit que le groupe de deux personnages dont l'un est coupé par le bord du cadre avait finalement plus d'intérêt et de force que le trio vers lequel il avait tout d'abord dirigé son objectif. » Mise en scène encore lorsque des amoureux se disputent. Recadrage encore avec la môme Bijoux afin que ses mains croisées, arborant d'énormes bagouses, attirent le regard sans pour autant sacrifier le visage aux yeux archifardés et aux lèvres closes. La môme Bijoux regarde Brassaï. Brassaï sait la regarder.

Des « témoignages éphémères et sauvages »

Sur les bords de la Seine, un homme est mort. Des badauds autour du corps. Quatre clichés montrent l'approche du photographe, son point de vue : ne pas donner dans le sensationnel, mais montrer l'histoire, la petite histoire des gens. Brassaï ne se rangera pourtant jamais du côté des reporters. A sa fenêtre avec son appareil lors de la libération de Paris, il s'en faut de peu qu'une balle l'atteigne. Pourtant, il honorera pendant près de vingt ans une collaboration régulière avec le nec plus ultra des magazines de mode américains, le Harper's Bazaar, qui ne s'achèvera qu'avec le départ de la rédactrice en chef Carmel Snow et du génial directeur artistique Alexandre Brodovitch.

brassai_bijou« Il y a quelques années, au seuil de la quarantaine, écrit-il en 1939, tous mes démons familiers insatisfaits se sont réveillés et m'ont plongé dans une crise que je ne connaissais plus depuis mes années berlinoises. Il m'a paru évident que je devais coûte que coûte me débarrasser de la photographie. De toute façon, je ne l'ai jamais considérée que comme un tremplin pour parvenir dans mon véritable élément. Or voici que ce tremplin ne me lâche plus. » Picasso, dès 1932, avait mis le doigt sur la cicatrice qu'avaient laissée la peinture et le dessin abandonnés. Un jour, le photographe oublie une plaque de verre dans son atelier. Picasso l'utilise et y grave un portrait de Marie-Thérèse Walter. L'exemple est donné. Commence pour Brassaï l'aventure de ces gravures, « Transmutations ». Il voulait se « débarrasser de la photographie », elle l'entraîne vers un ailleurs. Picasso l'encourage à franchir ses frontières. Il se remet au dessin et crée dès 1946 une extraordinaire série de sculptures, presque minimalistes - marbre poli, noir d'obsidienne, galet caressé par la mer -, toutes rappelant le corps féminin, exaltant la beauté, la perfection du geste.

Et puis le mur. Ou plutôt les murs... ceux de la ville. Là où s'inscrivent les marques des hommes. Les graffiti. Dès les années 30, Brassaï se passionne pour ces « témoignages éphémères et sauvages ». Il en note l'adresse dans un carnet, les photographie, y revient quelques années plus tard. Le langage encore, la langue toujours... Il en publie quelques-uns dans la revue Minotaure. Il fut le premier à s'y intéresser bien avant les années 60, période où cet « art » devint à la mode. D'ailleurs, en 1956, le Moma à New York a présenté 112 photographies de ses graffiti. Ceux exposés au centre Pompidou sont classés en neuf chapitres : « propositions du mur », « le langage du mur », « la naissance de l'homme », « masques et visages », « animaux », « l'amour », « la mort », « la magie », « images primitives »... Des titres qui disent tout.

1948 : il épouse Gilberte-Mercédès Boyer. (C'est son épouse qui détient les archives : 43 000 négatifs, planches-contacts et épreuves originales et, bien sûr, le droit moral sur l'oeuvre). 1949 : Brassaï est naturalisé français. « J'ai dû attraper le taureau par les cornes : la langue française. Je m'y suis consacré avec autant de coeur et de persévérance que lorsque je me suis mis à apprendre la technique de la photographie : mes professeurs étaient Descartes, Pascal, La Rochefoucauld... » : Paris, 2 août 1939, lettre signée Guylus, celui qui était né Gyula Halsz, devenu Brassaï, ami de Prévert, Miller, Michaux, Picasso..., qui disait que, « pour devenir image définitive, la photographie, cette transcription en noir et blanc et en deux dimensions du monde, doit respecter l'équilibre entre la chose vivante et la forme, car ce que j'ambitionne, c'est de faire quelque chose de naïf et de saisissant avec le banal et le convenu. »
Source( le point)

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