14 novembre 2005
ANOMIE
ANOMIE
Le concept d’anomie
forgé par Durkheim est un des
plus importants de la théorie sociologique. Il
caractérise la situation où se
trouvent les individus lorsque les règles sociales qui
guident leurs conduites
et leurs aspirations perdent leur pouvoir, sont incompatibles entre
elles ou
lorsque, minées par les changements sociaux, elles doivent
céder la place à
d’autres. Durkheim a montré que
l’affaiblissement des règles imposées
par la
société aux individus a pour
conséquence d’augmenter l’insatisfaction
et, comme
diront plus tard Thomas et Znaniecki, la
“démoralisation” de
l’individu. De
cette démoralisation, Durkheim voit le signe dans
l’augmentation du taux des
suicides. En effet, le suicide “anomique”, qui
vient de ce que l’activité des
hommes est déréglée et de ce
qu’ils en souffrent, a tendance à se multiplier en
période de crise politique ou de boom économique.
De même, il devient
plus fréquent là où les mariages
étant plus fragiles l’homme est apparemment
plus libéré des contraintes morales.
Le concept durkheimien
d’anomie
a fait l’objet de réflexions et de recherches de
la part des sociologues
contemporains, comme Merton et Parsons. Mais le
développement le plus
intéressant, quoique plus ancien, de la théorie
de l’anomie se trouve peut-être
dans les travaux de Thomas et Znaniecki sur les effets de la
transplantation
sociale. Dans leurs études sur les immigrants polonais aux
États-Unis, les
auteurs ont montré que la transplantation provoquait une
“désorganisation
sociale” des familles et, corrélativement, une
démoralisation des individus,
qui mènent une existence dépourvue de but et de
signification apparente. La
théorie de l’anomie paraît
d’importance fondamentale à une époque
qui, comme la
nôtre, est caractérisée par des
changements rapides. En effet, le changement
implique le vieillissement des règles de conduite
traditionnelles en même temps
que l’existence, dans les phases de transition, de
systèmes de règles mal
établies ou contradictoires. Il serait important de savoir
dans quelle mesure
le changement entraîne effectivement la
démoralisation prévue par Durkheim, et
dans quelle mesure cette dernière amène,
à son tour, une détérioration des
institutions. La théorie de l’anomie devrait donc
pouvoir être appliquée à
l’analyse du comportement des individus et du fonctionnement
des institutions
en situation de changement, comme elle a été
appliquée à celles des conduites
déviantes et des transplantations sociales.
1. L’anomie de Durkheim
Comme le rappelle le sociologue
américain Robert K. Merton, le mot
“anomie” est apparu au XVIe siècle à peu
près dans le sens qu’il revêt
aujourd’hui. Mais sa consécration est due
à Durkheim, qui fait un usage
systématique du terme dans sa thèse de doctorat, De
la division du travail
social, et dans son livre Le
Suicide.
Une fois réintroduit par
Durkheim, le mot a été largement
accepté; il est devenu un concept important de
ce qu’on appelle, sans doute improprement, la
théorie sociologique. Des
chapitres consacrés à l’anomie
apparaissent, par exemple, dans les grands ouvrages
théoriques de Merton ou de Parsons.
Anomie et division du travail
Dans De la division du
travail social, Durkheim consacre son livre
troisième aux formes
anormales de la division du travail et le premier chapitre de ce livre
à la
division du travail anomique. L’idée
générale de la théorie de Durkheim
consiste dans l’affirmation que les
sociétés évoluent d’un type
de solidarité
mécanique à un type de solidarité
organique. Dans le premier cas, les éléments
qui composent la société sont
juxtaposés. Dans le second, ils sont coordonnés.
Le passage de la solidarité de type mécanique
à la solidarité de type organique
est associé à l’apparition et au
développement de la division du travail. Nos
sociétés montrent que ce processus de division du
travail ne fait que croître.
Mais si, en théorie,
l’intensification de la division du travail doit augmenter la
solidarité et
l’interdépendance entre les membres
d’une société, si
l’interdépendance entre
les individus a normalement pour conséquence la
dépendance de chaque individu
particulier à l’égard d’un
ensemble de règles implicites ou explicites, on
constate cependant que la division du travail peut avoir des
conséquences
inverses. Ainsi, la spécialisation dans le domaine des
activités
intellectuelles conduit le savant non à la
solidarité mais à l’isolement. Comme
il lui est impossible d’embrasser la totalité de
sa discipline, le
mathématicien va dans certains cas extrêmes, selon
l’exemple de Durkheim,
passer son existence à la résolution
d’une équation particulière. La baisse
du
prestige de la philosophie montre d’ailleurs que la division
du travail
intellectuel entraîne une disparition des valeurs et des
problèmes communs: “La
philosophie, écrit Durkheim, est comme la conscience
collective de la science
et, ici comme ailleurs, le rôle de la conscience collective
diminue à mesure
que le travail se divise.” Mais il existe une autre forme de
la division du
travail anomique, c’est celle qui résulte du
développement économique. Le
développement de la production et des marchés
fait que l’harmonisation des
actions économiques devient impossible (n’oublions
pas que Durkheim écrit en
1893). La règle du producteur est non plus, comme autrefois,
de produire en
fonction de besoins repérables, mais de produire le plus
possible. D’où les
crises qui agitent les systèmes économiques.
D’où, aussi, les conflits sociaux
qui résultent, d’une part, de ce que le
travailleur est limité à des tâches
restreintes, d’autre part, de ce que les contacts entre les
acteurs qui
participent à la production deviennent, par la division du
travail, non plus
étroits, mais plus lâches.
En résumé, il
y a anomie au
niveau de la division du travail social lorsque la
coopération est remplacée
par le conflit et la concurrence, et lorsque les valeurs
qu’acceptent ou les
buts que se fixent les individus cessent d’être
collectifs pour devenir de plus
en plus individualisés. Notons en outre la relation entre
les deux aspects, car
l’individualisation des buts et des valeurs est une des
sources principales des
conflits.
L’anomie est donc un
concept qui
permet de caractériser et les sociétés
et les individus. En effet, lorsque la
division du travail est anomique cela signifie que les individus
n’obéissent
pas à des règles qui leur sont
imposées de l’extérieur, par la
société. Mais
cela signifie aussi que les sociétés sont
organisées de telle manière qu’elles
n’ont pas le pouvoir d’imposer aux individus des
règles permettant d’assurer
l’harmonie sociale. Bref, l’individualisation des
buts et des valeurs est une
conséquence de l’organisation sociale
elle-même.
Le suicide anomique
Dans Le Suicide, le concept d’anomie
réapparaît. Mais il fait ici l’objet
d’une sorte
d’analyse chimique. L’anomie de la division du
travail y est séparée en deux
composantes que Durkheim appelle égoïsme et anomie.
Un être égoïste est celui
qui tire ses règles de conduite et de vie non
d’une autorité morale extérieure,
mais de lui-même. En ce sens, les protestants sont plus
égoïstes que les
catholiques, car les seconds perçoivent des
règles morales comme imposées de
l’extérieur, tandis que les premiers croient
obéir à eux-mêmes. De même,
les
célibataires sont en général plus
égoïstes que les personnes mariées et
les
personnes mariées sans enfant plus
égoïstes que les personnes mariées avec
enfant, car, de l’un de ces états au suivant, on
passe à une situation où le
droit de regard de la société se fait plus
pesant: on condamne plus facilement
une vie déréglée chez un
père de famille nombreuse que chez un
célibataire. En
d’autres termes, l’égoïste est
celui dont les valeurs sont d’ordre individuel
tandis que le non-égoïste obéit
à des valeurs qui dépassent sa propre
personnalité. Le résultat est que
l’égoïste, se sentant moins
porté par la
collectivité, a plus de difficultés à
trouver un sens à son existence.
Durkheim a
démontré que
l’égoïsme était une des
sources du suicide: le taux des suicides est plus
élevé
chez les égoïstes que chez les autres. Cela
provient de ce qu’ils n’existent
que pour eux. L’égoïsme traduit donc la
libération éprouvée par
l’individu à
l’égard des sources de valeurs qui lui sont
imposées de l’extérieur.
Naturellement, le degré
d’égoïsme caractérisant un
individu n’est pas une affaire de choix personnel ou
de psychologie, mais résulte du type de
société dans laquelle un individu est
placé et de la situation qu’il occupe;
c’est pourquoi les célibataires se
suicident plus souvent que les gens mariés et les
protestants plus souvent que
les catholiques.
Quant à
l’anomie, elle est
décrite ici de manière plus précise
que dans De la division du travail
social. Elle caractérise les situations sociales
où les désirs de
l’individu peuvent se manifester librement sans
être bornés par des règles.
L’anomie explique, par exemple, selon Durkheim, que les
suicides croissent en
période de boom économique, car, dans cette
situation, les bornes fixées en
période normale aux espérances de gain sont
déplacées vers une limite qu’on ne
peut plus exactement fixer. De même, il existe une anomie
domestique qui obéit
aux mêmes principes: dans les sociétés
où le mariage est stable, l’homme
bénéficie de la contrainte imposée par
la société à la satisfaction des
passions. Le mariage “règle” la
“vie personnelle” et donne à
l’époux un
“équilibre moral”. Au contraire, dans
les sociétés où le divorce est
répandu,
c’est-à-dire dans les
sociétés où les mariages,
même s’ils n’aboutissent pas à
des divorces, sont plus fragiles, la régulation
exercée par la société est
moins puissante et l’homme ne trouve plus devant lui la
limite imposée à ses
passions. C’est pourquoi, explique Durkheim, le taux des
suicides est plus
élevé dans les sociétés
où le mariage est plus fragile; c’est pourquoi
aussi
les hommes se tuent beaucoup plus que les femmes, car l’homme
est beaucoup plus
sensible que la femme à la régulation que le
mariage impose à ses passions.
Au niveau du suicide,
l’anomie
est donc définie comme caractéristique des
situations où la société cesse
d’exercer une fonction de régulation sur les
passions, qu’il s’agisse des
désirs de promotion ou de gain ou des désirs
sexuels.
Qu’il y ait chez Durkheim
des
aspects moralisateurs, nul ne saurait en douter. Mais
au-delà, on découvre à
travers ce concept d’anomie le principe explicateur
d’un grand nombre de
phénomènes sociaux.
2. Anomie,
désorganisation et démoralisation sociales
L’idée que la
satisfaction de l’individu est liée à
l’existence de cadres sociaux stables qui lui permettent
d’organiser son
comportement et ses désirs en fonction d’un
système d’attente défini a
été
démontrée par de nombreuses études.
Ainsi, Thomas et Znaniecki, dans la
magistrale étude qu’ils ont consacrée
aux paysans polonais transplantés aux
États-Unis, montrent bien comment l’absence de
cadres et de règles sociales
intériorisées contraignent l’individu
à une conduite errante, limitée à la
vie
au jour le jour, à une existence qu’il
perçoit lui-même comme dépourvue de
signification. Arrivant aux États-Unis, le paysan polonais
s’aperçoit très vite
que les valeurs admises dans son milieu d’origine
n’ont plus cours ici. Son
métier, son rang dans la société
étaient, dans une large mesure,
déterminés par
la famille dans laquelle il naissait. De même, ses relations
sociales étaient
largement déterminées par sa naissance. Dans le
nouveau milieu, les relations
sociales, l’activité professionnelle et finalement
le rang social doivent être
“choisis” et conquis par une activité
orientée. Le paysan polonais qui arrive
aux États-Unis se trouve donc entraîné
dans un processus de “désorganisation
sociale”: la famille, ne pouvant plus jouer dans la nouvelle
société le rôle qu’elle
jouait dans l’ancienne, se décompose. Elle cesse
d’assurer sa fonction
économique de société de secours
mutuels, sa fonction sociale de régulateur des
relations sociales, sa fonction psychologique de soutien à
ses membres en
difficulté.
D’autre part, les
Polonais
restent polonais; à chaque pas, ils ressentent ce qui les
distinguent des
Américains. Il résulte donc de ce processus de
désorganisation sociale une
“démoralisation” au niveau de
l’individu: plus de règles stables permettant de
s’orienter sur le marché social, plus
d’aspirations, de desseins. La
disparition des cadres sociaux qui résulte de cette
situation quasi
expérimentale qu’est la transplantation aboutit
à des conduites désordonnées
que Thomas et Znaniecki décrivent à travers de
saisissants documents: on y voit
le paysan déserter son foyer pour y revenir quinze jours
après, et en repartir
à nouveau la semaine suivante, et ainsi pendant des mois.
Les règlements de
comptes les plus violents viennent conclure les débats les
plus futiles. Le chômage
et l’instabilité professionnelles sont chroniques.
Les concepts de
démoralisation
et de désorganisation sociale, introduits par Thomas et
Znaniecki,
correspondent exactement à l’anomie durkheimienne.
Le premier se réfère au
versant individuel de ce concept, le second à son versant
social. Mais leur
analyse confirme – avec de tout autres méthodes,
puisqu’ils utilisent des
analyses de cas cliniques là où Durkheim
s’appuie sur des statistiques de
suicides – le bien-fondé de la théorie
durkheimienne. L’absence de cadres
sociaux stables et de règles sociales
intériorisées conduit non au bonheur,
mais à la démoralisation de l’individu:
son existence n’a plus de
signification, son avenir n’a plus de sens.
Des études
récentes sur les
immigrants en Israël démontrent encore, de
façon apparemment paradoxale, la
validité de la théorie durkheimienne. On a
observé, en effet, que, parmi les
immigrants, ceux qui s’adaptaient le plus rapidement
à la société d’accueil
étaient ceux qui manifestaient le plus haut degré
de traditionalisme et
d’attachement à leurs coutumes et milieu
d’origine. Ce résultat apparemment
surprenant s’explique par le fait que l’attachement
aux traditions est le signe
que l’immigrant n’est pas victime du processus de
désorganisation sociale dont parlent
Thomas et Znaniecki. Il est, en d’autres termes, le signe que
les règles qui
régissaient la communauté d’origine
continuent de fonctionner dans la société
d’accueil. L’immigrant qui s’adapte
rapidement à la société nouvelle est
donc
celui qui retrouve sur place des membres de sa collectivité
d’origine, qui s’y
intègre, et qui y trouve un cadre de
référence et un soutien qui l’incite
à
rechercher une conduite rationnelle dans la
société d’accueil. Il est donc
traditionaliste: c’est pour lui le moyen de manifester son
intégration à la
communauté d’origine qu’il retrouve sur
place. Mais, en même temps, cette
intégration le préservant de la
démoralisation, il est davantage capable
d’adopter une conduite rationnelle dans la
société d’accueil. La petite
collectivité
d’origine installée sur place joue ainsi, en
quelque sorte, le rôle d’un milieu
relais.
Des mécanismes analogues
ont été
constatés à propos des immigrants polonais
installés en France.
3. Anomie et changement social
La théorie durkheimienne
de l’anomie convient donc
admirablement à l’analyse des transplantations,
c’est-à-dire aux situations où
l’individu se trouve placé devant des
systèmes de règles conflictuelles
engendrant une situation de démoralisation,
caractérisée par une absence de
cadres de conduite stable. Mais elle pourrait être
appliquée aussi – cela n’a
guère été fait –
à l’analyse du changement social. Les sociologues
contemporains emploient souvent, pour expliquer la lenteur de
l’adaptation des
individus aux changements rendus souhaitables par le
développement économique,
la notion de résistance au changement. Cette notion est
détestable, car elle
implique une sociologie rudimentaire, située bien en
deçà des analyses
durkheimiennes, supposant, d’une part, des buts sociaux
à atteindre, d’autre
part, une sorte de mauvaise volonté ou de
résistance mécanique due à on ne sait
quelle force de l’habitude de la part des individus.
En réalité,
cette théorie plus
ou moins implicite de la résistance au changement,
qu’on trouve dans de
nombreuses méditations pseudo-sociologiques sur le
changement social, gagne à
être remplacée par la théorie de
l’anomie. En effet, le changement ou la
volonté de changement, ou même la perception plus
ou moins confuse qu’un
changement est souhaitable, doit entraîner, comme dans le cas
de la
transplantation, la formation de systèmes de
règles conflictuelles et, dans les
cas extrêmes – lorsqu’un nouveau
système de règles ne parvient pas à
s’imposer
– des phénomènes de
désorganisation sociale et de démoralisation.
Bref, on
devrait pouvoir appliquer la théorie durkheimienne de
l’anomie, en la reprenant
presque telle quelle, à l’analyse du changement
social. On verrait peut-être
que, dans les phases de transition, caractérisées
par le fait que les règles ne
sont pas encore imposées, le “moral” des
exécutants est particulièrement
affecté et leur conduite erratique. En poursuivant
l’analyse, on découvrirait
peut-être que cet état d’anomie engendre
un renforcement des conflits entre les
sous-groupes, et que ces conflits à leur tour provoquent une
aggravation de
l’anomie. À titre tout à fait
indicatif, c’est un mécanisme de ce genre que
Raymond Aron évoque dans sa préface au livre
d’Antoine et Passeron, La
Réforme de l’Université, dans la
mesure où il fait dériver la crise universitaire
des années soixante, avec les
cercles vicieux qu’elle comporte, d’une absence
politique de croyances ou de
valeurs communes de la part des enseignants. L’analyse
mériterait d’être
perfectionnée et pourrait s’appliquer à
de nombreux problèmes.
Tout cela n’est que
suggestion,
mais vise à montrer que la théorie durkheimienne
de l’anomie doit pouvoir
s’appliquer avec succès à
l’analyse des répercussions du changement sur les
individus et les institutions comme elle a été
appliquée avec succès aux
problèmes de la transplantation.
4. Le concept d’anomie
dans la sociologie contemporaine
L’exposé
précédent montre cependant que la
théorie n’est
pas poussée jusqu’à son terme chez
Durkheim lui-même. Certes, dans la mesure où
il insiste sur le fait que les phénomènes
d’anomie sont surtout
caractéristiques des périodes de
développement économique intense de crise
politique ou de crise économique, il indique les
mécanismes générateurs de
désorganisation et de démoralisation en
période de changement social. Mais ces
mécanismes sont analysés de manière
quelque peu rudimentaire. Cela vient de ce
que la pensée de Durkheim n’est jamais parvenue
à se débarrasser d’une
dichotomie un peu brutale opposant l’individu à la
société. En ce sens, des
travaux comme ceux de Thomas et Znaniecki constituent un
progrès, car ils
analysent, dans un cas particulier certes, mais transposable
à d’autres
situations, les mécanismes générateurs
de l’anomie et les situations créées
par
cette dernière tant au point de vue de l’individu
que de la société.
Les théories de Merton
et de Parsons
En revanche, nous ne croyons pas
que certaines
tentatives contemporaines de cla-rification de la théorie de
l’anomie
contribuent sensiblement à son progrès. Nous
pensons particulièrement à
l’analyse de Robert K. Merton. Selon Merton,
l’anomie résulte du fait
qu’une société peut proposer
à ses membres certaines fins sans leur donner les
moyens de les réaliser. Ainsi, la
“réussite” sociale est – cela
est
généralement admis – une fin que la
société industrielle impose à ses
membres.
Mais en même temps, de nombreux individus, par la situation
sociale dans
laquelle les place leur naissance, ne peuvent réaliser cette
fin. D’où
l’apparition de plusieurs types de conduites
déviantes, correspondant au rejet
soit des fins, soit des moyens conçus comme recevables par
la société, soit à
la fois des fins et des moyens.
Plus satisfaisante est
peut-être
la théorie de Parsons, qui décrit quatre signes
principaux de l’anomie:
l’indétermination des buts, le
caractère incertain des critères de conduite,
l’existence d’attentes conflictuelles et
l’absence de référence à des
symboles
concrets bien établis.
Dans les deux cas, on ne peut
nier un effort pour expliciter les caractères de
l’anomie. En effet, Merton et
Parsons fournissent une définition de l’anomie,
là où Durkheim s’efforce de la
montrer à l’œuvre plutôt que
de la définir. Mais ces définitions ont
l’inconvénient de tarir la source
d’inspiration que peut constituer la notion
durkheimienne. La description que Thomas et Znaniecki font de la
violence chez
les Polonais immigrés aux États-Unis ne se
réduit pas à la négation des fins et
des moyens autorisés par la société.
Cette violence résulte en fait d’un
processus beaucoup plus compliqué. De même, si
l’on voulait adapter la théorie
de l’anomie au changement social, on ne pourrait se
satisfaire de la typologie
des conduites déviantes introduite par Merton. Le
phénomène de démoralisation
que Durkheim évoque à travers ses analyses
concrètes et auquel Thomas et
Znaniecki ont donné un nom n’apparaît
pas dans la typologie de Merton. En
outre, Merton a le tort de loger l’anomie au niveau de
l’individu, alors qu’il
est indispensable de lier l’analyse de la
démoralisation à celle de la
désorganisation sociale.
La théorie durkheimienne
de
l’anomie, grossièrement
énoncée, affirme que l’individu, pour
éviter la
démoralisation, doit voir ses aspirations, sa conduite
guidées et bornées par
un ensemble de règles et pressions sociales. Cette
proposition paraît démontrée
dans la mesure où toutes les études
qu’on a pu faire dans diverses
circonstances montrent que les conduites déviantes ou
erratiques sont la
conséquence normale des situations où la
liberté de l’individu n’est pas
limitée par un système de règles. Pour
préciser et affirmer cette théorie
féconde, la voie paraît être
l’analyse de la genèse de l’anomie. Cela
a été
fait dans le cas des phénomènes de
transplantation. Cela pourrait et devrait
être fait à propos des
phénomènes de changement social dont
l’analyse est si
importante à notre époque.
18 juillet 2007
Le racisme scientifique et ses implications sociales : le cas de l'Américain Benjamin Rush et du Suisse Louis Agassiz
Le racisme scientifique et ses implications sociales : le cas de l'Américain Benjamin Rush et du Suisse Louis Agassiz
Il existe plusieurs formes de racisme : le racisme de l'exclusion sociale, le racisme universaliste, le racisme scientifique, le racisme institutionnel, le racisme différentialiste, etc. Ce dernier s'exprime avec beaucoup de vigueur de nos jours. Autrement appelé racisme culturel, il ne met pas l'accent sur les attributs naturels d'un groupe, mais sur les moeurs, la langue, la religion, etc., perçus comme des atteintes à une identité donnée.
Les paroles récentes de l'académicienne française d'origine russe Hélène Carrère d'Encausse sur la polygamie des Africains, les mots jadis exprimés par Jacques Chirac sur le bruit et l'odeur des immigrés, participent de ce racisme différentialiste. Le racisme scientifique, quant à lui, même s'il continue à être distillé de façon sporadique à notre époque, a connu ses lettres de noblesse surtout à la fin du 18e siècle et au 19e siècle. Il part de l'idée selon laquelle les « races » peuvent être naturalisées, théorisées par la science. Il fallait, avec ce type de racisme, démontrer que les races étaient inégales et pouvaient être classifiées. Encore appelé racisme classique ou idéologique, le racisme scientifique a été vulgarisé, entre autres, par des hommes de science et de lettres tels que les français Gustave Le Bon, Abel Hovelacque, Arthur de Gobineau, Georges Vacher de Lapouge, Paul Broca, les américains Garrison Brinton, Samuel Morton, les allemands Georges Ernst Haeckel, Emmanuel Kant (eh oui, l'immense Kant !) et Carl Vogt (naturalisé suisse et premier recteur de l'Université de Genève réformée) l'anglais James Sully, l'italien Cesare Lombroso, etc. L'américain Benjamin Rush et le Suisse Louis Agassiz ont particulièrement brillé au sein de ce courant idéologique en élaborant des théories qui, à leur époque, ont eu des répercussions néfastes sur le plan social, surtout pour les personnes à la peau noire.
Benjamin Rush (1746-1813) est considéré comme le père de la psychiatrie américaine. Professeur de médecine, il enseigna à l'université de Pennsylvanie. Son portrait orne aujourd'hui le sceau officiel de l'Association Psychiatrique Américaine.
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Rush a développé une théorie pour le moins surprenante sur la forte mélanité des noirs qui est, selon lui, due à la lèpre. Le psychiatre Thomas Szasz nous a dressé un compte rendu critique de cette conception de Rush dans son ouvrage Fabriquer la folie (Payot, Paris, 1976). Rush qui était abolitionniste et signataire de la déclaration d'indépendance des Etats-unis devait produire une théorie tendant à une véritable prophylaxie médicale visant à éviter le mélange des noirs et des blancs. Tout commença vers l'année 1792. Un noir esclave du nom de Henry Moss présentait une dépigmentation progressive de la peau à telle enseigne qu'il était devenu tout blanc. Cette dépigmentation connue aujourd'hui dans le jargon scientifique sous le nom de vitiligo, Rush la présenta à l'époque comme une conséquence de la lèpre. Selon lui, la couleur biologique naturelle des noirs n'est pas la conséquence d'un quelconque « péché originel », ni d'une punition voulue par Dieu, mais est en réalité le produit de la lèpre héritée de leurs ancêtres. Et, le fait que l'esclave Moss soit devenu tout blanc, était pour lui un signe de guérison de cette maladie. Cette explication pour le moins surprenante, cachait en réalité une véritable ségrégation. En effet, puisque les noirs étaient en mesure de contaminer le reste de la société avec leur « lèpre congénitale », les mariages interraciaux devaient être prohibés. Cette élaboration qui découle d'un racisme scientifique, entre dans une stratégie qui consiste, ainsi que le souligne Szasz, à se différencier de l'Autre, à « définir comme maladie ce qui pour l'Autre est physiologiquement naturel (par exemple, la peau noire chez les Nègres)... ». Cette différenciation, était par ailleurs, dans le cas de Rush, « socialement utile » dans la mesure où elle faisait des noirs des êtres socialement inacceptables. Elle « visait, reprend Szasz, à faire accepter le Noir comme être humain aux Américains blancs, tout en le rejetant en tant que sujet contaminé ». Un rapprochement pourrait du reste être fait ici avec le cas des cagots de la fin du Moyen-Âge en Europe dont on disait qu'ils descendaient d'ancêtres lépreux. Un récit entretenu par des auteurs tels que Plutarque, Manéthon, Tacite, etc., prétend également que les juifs sont des descendants de lépreux expulsés d'Égypte. Un fait digne de remarque est que, comme conséquence de telles conceptions, cagots, noirs et juifs, avançait-on, sont sales et dégagent une odeur nauséabonde.
Louis Agassiz (1807-1873) a, lui, surtout développé la théorie polygéniste. Le polygénisme (du grec polys, nombreux et genos, race), rappelons-le, est cette conception du racisme idéologique qui veut que les « races » humaines procèdent d'espèces biologiques différentes. Il n'y aurait pas, selon ses tenants, une origine commune des hommes, mais des créations multiples. Il s'oppose au monogénisme qui avance, lui, une souche unique de l'humanité. Dans le monogénisme, les différences physiques observées entre les hommes est expliquée, en général, par la fameuse théorie de la dégénérescence selon laquelle les « races » ont subi des dégradations au cours du temps, les noirs étant considérés comme les plus atteints par cette dégradation. L'idée de « dégénérescence » était la plus répandue car conforme au texte de la Bible. On la trouve par exemple chez le naturaliste français Buffon au 18e siècle qui l'attribuait au climat. Le polygénisme, pour revenir à lui, a surtout été propagé pour exclure les noirs du tronc commun de l'humanité. Il ne fallait surtout pas que ces « êtres horribles » comme l'on disait, manifestent des prétentions égalitaires. Telle était la façon de voir de Louis Agassiz, un des plus grands polygénistes de l'histoire. C'est un naturaliste suisse, originaire du canton de Vaud et fixé définitivement aux États-Unis dans les années 1840. Professeur à Harvard, ce scientifique connu aussi pour ces études sur les poissons et les glaciers, devait au contact des noirs, qu'il voyait pour la première fois en Amérique, pencher fortement pour la théorie des descendants d'Adam multiples. Alors qu'il était en Amérique, il écrivit une lettre qu'il envoya à sa mère et dans laquelle il manifesta une grande répulsion à l'égard des noirs. Le paléontologue Stephen Jay-Gould nous a livré des extraits de cette lettre dans son ouvrage, La Mal-Mesure de l'homme : « C'est à Philadelphie, écrit-il, que je me suis retrouvé pour la première fois en contact prolongé avec des Noirs ; tous les domestiques de mon hôtel étaient des hommes de couleur. Je peux à peine vous exprimer la pénible impression que j'ai éprouvée, d'autant que le sentiment qu'ils me donnèrent est contraire à toutes nos idées sur la confraternité du genre humain et sur l'origine unique de notre espèce. Mais la vérité avant tout. Néanmoins, je ressentis de la pitié à la vue de cette race dégradée et dégénérée et leur sort m'inspira de la compassion à la pensée qu'il s'agissait véritablement d'hommes. Cependant, il m'est impossible de réfréner la sensation qu'ils ne sont pas du même sang que nous. En voyant leurs visages noirs avec leurs lèvres épaisses et leurs dents grimaçantes, la laine sur leur tête, leurs genoux fléchis, leurs mains allongées, leurs grands ongles courbes et surtout la couleur livide de leurs paumes, je ne pouvais détacher mes yeux de leurs visages afin de leur dire de s'éloigner. Et lorsqu'ils avançaient cette main hideuse vers mon assiette pour me servir, j'aurais souhaité partir et manger un morceau de pain ailleurs, plutôt que de dîner avec un tel service. Quel malheur pour la race blanche d'avoir, dans certains pays, lié si étroitement son existence à celle des Noirs ! Que Dieu nous préserve d'un tel contact ! ». Après ces aveux on ne peut plus clairs à sa mère, il développa, sa théorie polygéniste des créations multiples et écrivit à ce propos : « Elles [les « races »] n'ont pas pu naître sous la forme d'individus uniques, mais ont dû être créées dans cette harmonie numérique qui est caractéristique de chaque espèce ; les hommes ont dû apparaître en nations, tout comme les abeilles sont apparues en essaims. » Non seulement l'humanité pour lui est multiple, mais les noirs ne connaissent pas les avantages de la civilisation et occupent le bas de la hiérarchie des « races » : « Il nous semble, assène-t-il de nouveau, que ce sont des simulacres de philanthropes et de philosophie que de supposer que toutes les races humaines ont les mêmes facultés, jouissent des mêmes pouvoirs et font preuve des mêmes dispositions naturelles et qu'en conséquence de cette égalité, ils ont droit au même rang dans la société humaine [...] il n'y a jamais eu aucune société d'hommes noirs dûment réglementée sur ce continent, une indifférence marquée aux avantages fournis par la société civile ? » Agassiz, en polygéniste conséquent, ne pouvait donc que refuser l'égalité sociale avec les noirs qui présentaient, selon lui, une déficience ontologique : « J'ai de tout temps estimé que l'égalité sociale ne pouvait être mise en oeuvre. C'est une impossibilité naturelle qui découle du caractère même de la race noire ».
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Agassiz abhorrait fortement le métissage qui était pour lui contre-nature. Comment en effet, un être considéré comme inférieur pouvait-il se permettre de souiller de son sang la « race » supérieure ? Aussi écrivit-il : « Le métissage est un péché contre la nature, tout comme l'inceste dans une communauté civilisée est un péché contre la pureté du caractère [...], l'idée de mélange des races heurte profondément ma sensibilité, je la considère comme une perversion de tout sentiment naturel ». La crainte d'Agassiz s'expliquait par le fait, qu'à ses yeux, le métissage est le signe de la décadence et de l'effémination de la « race » virile blanche supérieure. En toute logique donc, il opta pour la ségrégation raciale en indiquant que les noirs devaient restés cantonnés dans le sud des Etats-Unis.
L'intérêt des thèses de Rush et d'Agassiz est qu'elles justifiaient la ségrégation raciale. Si dans le fond, elles ne démontrent que « l'idéologie spontanée » de ces deux savants, pour reprendre la formule du philosophe Louis Althusser, elles étaient socialement utiles car refusant toute prétention égalitaire aux noirs. La réalité est que beaucoup de blancs habitant les Etats-Unis de l'époque, tenant fermement à leur statut social, formulaient beaucoup d'appréhensions quant à l'émancipation des Noirs (obtenue finalement en 1863), considérés comme des concurrents directs. Un fonctionnaire fédéral déclarait à l'époque que « When a nigger gets ideas, the best thing to do is to get him under ground as quick as possible."(« Quand un Nègre avait des idées, la meilleure chose à faire est de le mettre sous terre aussi vite que possible »).
Les allégations de nos deux savants démontrent surtout que le racisme a des raisons sociopolitiques évidentes. Les hommes de science digne de bonne foi ont beau crier et continuent de le clamer, que la « race » n'existe pas, que les fondements du racisme sont controuvés, qu'il repose sur des préjuges erronés, le racisme est toujours là, qui s'exprime de plus belle, tel l'hydre de Lerne, ce monstre mythique à plusieurs têtes qui avaient la faculté de se régénérer lorsqu'elles étaient tranchées. Les périodes de crises, il faut le dire, sont véritablement des périodes de racisme. Le problème des immigrés, la question coloniale, les problèmes soulevés par l'esclavage de nos jours, donnent lieu à une production et à une diffusion fastes du racisme. André Langaney, le Suisse (digne de bonne foi celui-là) et généticien des populations a bien perçu cet aspect des choses lorsqu'il dit dans une interview accordée au journal Le Courrier (publié à Genève), le Samedi 21 Octobre 1995 que « Dans tous les cas, le racisme est un problème social et non pas biologique. C'est la compétition économique et sociale qui fait que les gens s'affrontent et deviennent racistes ; ce n'est pas la couleur de la peau. »
26 octobre 2007
Les « Blancs » ne sont pas plus intelligents que les « Noirs ».
Non Watson ! Les « Blancs » ne sont pas plus intelligents que les « Noirs ».
par Khadim Ndiaye
Les propos de James Watson sur l'infériorité génétique des « Noirs » dont a fait état la presse mondiale, ne sont pas inédits pour qui connaît un temps soit peu l'histoire du déterminisme biologique. De la phrénologie aux tests du quotient intellectuel (QI), en passant par la craniométrie, cette histoire a été véritablement une tentative de vouloir mesurer et quantifier cette notion polysémique qu'est l'intelligence.
On a longtemps cherché en effet à réifier cette notion. Mais qui sait vraiment ce que ce concept signifie ? N'y a-t-il pas aujourd'hui encore un foisonnement d'hypothèses, de discussions et d'oppositions par rapport à l'idée d'intelligence. Ne discute -t-on pas pour savoir si l'intelligence est unique ou multiple ? Ne parle-t-on pas de facteurs non-intellectuels de l'intelligence, tels que la mémoire ou encore l'émotion, comme l'a fait le neurologue américain Antonio Damasio ? Le Psychologue Joy Guilford, n'a-t-il pas énuméré, dans les années 60, 150 formes d'intelligence ?
La science n'étant pas une compilation d'affirmations dogmatiques, on serait bien en joie de savoir ce que ce cher Watson entend par cette notion brumeuse d'intelligence.
Même si, surpris par les réactions vigoureuses du monde universitaire et de la société civile, notre scientifique a fait marche arrière, on connaît depuis fort longtemps, les présupposés et intentions profondes des discours de la veine de celui qu'il a tenu. Que certaines personnes voient dans ses propos un moyen d'attirer l'attention du monde entier afin de faire de la publicité autour de son livre à paraître, nous ne le nions pas. Mais force est de reconnaître que ce sont des affirmations qui reviennent, hélas, de façon périodique même à l'occasion d'interviews ou encore de publication de simples articles. Le regretté paléontologue, Stephen Jay Gould, avait bien raison de dire que la forme de base de ce type de discours ne disparaîtra jamais et continuera à faire sa réapparition à intervalles réguliers.
C'est souvent dans des périodes d'angoisse face à des troubles sociaux, de repli identitaire ou politique, durant les périodes de récession économique, quand par exemple, on juge nécessaire de réduire les dépenses de l'État et même de diminuer l'aide publique au développement destinée aux pays en développement, que le discours raciste se montre dans ses plus beaux atours. Il faut bien que ces diminutions soient justifiées ! Il est révélateur qu'après la tension sociale que constitua La Million Man March des « Noirs » de 1995 aux Etats-Unis, le Congrès décida le lendemain de réduire le budget du Medicaid, l'assurance maladie des personnes à faible revenu, augmentait les impôts et diminuait les crédits alloués aux enfants des mères seules ! Toutes choses qui visaient les populations les plus défavorisées.
Que dit Watson pour l'essentiel si ce n'est que toutes les politiques d'aide des pays occidentaux envers les Africains sont fondées sur le fait que l'intelligence des « Noirs » est la même que celle des Occidentaux, alors que tous les tests prouvent le contraire. Comprenez bien : les pauvres sont pauvres parce que c'est inscrit dans leurs gènes ; personne n'y peut rien changer ; même pas les subventions scolaires ni l'aide au développement !
Pour ne pas remonter très loin dans le temps, signalons que telle était déjà la thèse soutenue par le médecin psychiatre américain, Arthur Jensen en 1969 dans un article fort retentissant publié dans la prestigieuse Harvard Educational Review, et faisant état d'une différence de quotient intellectuel entre « Blancs » et « Noirs » en faveur des premiers. Son article intitulé How Much Can We Boot IQ and Scholastic Achievement ? (De combien il est possible d'améliorer le QI et la réussite scolaire ?), était en réalité une conclusion d'un rapport officiel sur l'éducation qui lui avait été demandé. Il s'agissait de dire si les subventions accordées aux populations défavorisées pour pallier les difficultés liées au contexte social étaient vraiment utiles. Sa conclusion était que la différence de QI moyenne entre les Blancs et les « Noirs » américains est d'environ 15 points. Pour lui cette différence ne provient pas de l'influence de l'environnement, mais plutôt de l'hérédité. Dès lors, il n'est pas nécessaire de gaspiller de l'argent pour venir à bout de l'infériorité scolaire, car cette infériorité est inscrite dans les gènes.
Si dans les années 30, il fallait tout simplement exterminer les êtres inférieurs, les « tarés » (handicapés mentaux et physiques), à l'époque de Jensen, il faut désormais couper l'aide sociale aux populations défavorisées, quitte à s'abriter derrière une pseudo-science ou à procéder sciemment à une falsification, comme l'a fait le psychologue anglais Cyril Burt dans les années 60.
Oeuvrant dans le sillage de Jensen et de bien d'autres experts du racisme, le psychologue Richard Herrnstein et le sociologue Charles Murray, très proche du milieu conservateur américain, publient en 1994, un volumineux ouvrage de plus de 800 pages titré The Bell Curve (La Courbe en Cloche) qui a eu un énorme succès en librairie : plus de 400 000 exemplaires vendus ! Réalisée dans une époque marquée par la question de l'aide à apporter aux « Noirs », leur étude portait sur l'importance du QI dans la structure sociale des États-Unis et avançait l'hypothèse selon laquelle dans les sociétés contemporaines où l'on met la référence sur le mérite et où l'on récompense les individus, on crée de plus en plus une hiérarchisation fondée sur des différences génétiques. En clair, avoir un QI élevé est un gage de richesse et de bonne position sociale. Les pauvres sont pauvres parce qu'ils sont tout simplement moins « intelligents » que les riches des classes sociales supérieures. Ils ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes. C'est l'idéologie de l'underclass : la victime est toujours responsable. Il convient donc de réduire les dépenses sociales ainsi que l'a préconisé, à l'époque, le républicain Newt Gingrich.
On aura beau objecté aux scientifiques de la trempe de Watson que telle est la logique ignoble qui sous-tend leurs discours, ils seront toujours sûrs d'eux et très à l'aise avec leurs préjugés. On leur rétorquera que d'après la génétique des populations, il y a des variations génétiques au sein d'un même groupe ; qu'un « noir » peut être génétiquement plus proche d'un « blanc » que deux « blancs » entre eux ; que deux personnes peuvent avoir une apparence physique différente en ayant la même configuration génétique, Watson et ses acolytes ne voudront pas de cette explication. Leur hypocrisie ira même jusqu'à réfuter pour d'autres groupes, les mêmes conclusions qu'ils tirent sur les « Noirs ». Dans les années 70 en effet, certaines études faisaient état d'une supériorité au QI de 11 points des Japonais par rapport aux Américains, mais curieusement, il ne s'est pas trouvé un seul scientifique pour conclure à une différence génétique ! On est allé plutôt chercher les raisons dans les différences de systèmes éducatifs !
Le seul mérite de notre cher Watson dans cette affaire, si mérite il y a, est qu'il n'a pas été le premier prix Nobel de science à tenir ce discours raciste envers les Africains et les « Noirs ». Le français Charles Richet, prix Nobel de médecine en 1913 et éminent professeur à la Faculté de Médecine de Paris, parlait en son temps, des « détestables éléments ethniques de l'Asie et de l'Afrique ». Dans son ouvrage L'homme stupide publié en 1919, il écrivait que le cerveau des « Noirs » est un peu plus compliqué que celui des singes, et qu'il est capable, au moins en apparence, de quelques raisonnements rudimentaires. William Shockley, un autre prix Nobel mais cette fois en physique, en 1956, encouragé par le Pioneer Fund, un organisme de « Blancs » suprémacistes, proposait la création d'une banque de sperme pour les lauréats de prix Nobel et était prêt, après la publication de l'article d'Arthur Jensen mentionné plus haut, à octroyer une prime financière à toute femme américaine noire qui accepterait de se faire stériliser, car les « Noirs » rabaissent, selon lui, la qualité de la population.
Rappelons que cette idée de quête de la « race » pure, de constitution d'un « matériel de bonne qualité », chère à tous les tenants de « l'hygiène raciale » du calibre de Watson, était déjà en œuvre au sein du régime hitlérien qui alla même jusqu'à organiser des séances d'accouplement entre « aryens » pour créer des êtres « sains » que ne souilleraient pas les éléments « inférieurs ». On poussa le ridicule jusqu'à distinguer entre une « physique aryenne » expérimentale et intuitive, et une « physique juive » qui serait spéculative et théorique !
Khadim Ndiaye
04 mars 2008
"Apaches", "blousons noirs", "sauvageons" et autres "racailles" :
"Apaches", "blousons noirs", "sauvageons" et autres "racailles" :
la longue histoire de la peur des jeunes délinquants
"L'insécurité est à la mode, c'est un fait". On croirait cette phrase prononcée hier matin sur France-Inter ou TF1. Détrompez-vous, elle a près d'un siècle. Elle fut écrite en 1907 à la une du journal La Petite République. La première décennie du vingtième siècle fut en effet très agitée par un débat sur la sécurité, qui comporta aussi un débat sur la peine de mort. Et dès cette époque, la représentation du danger principal dans la presse est déjà celle du jeune délinquant de quartier ouvrier, qui prend notamment à l'époque le nom d'"Apaches". La presse relate quotidiennement les agissements de "bandes de jeunes" des quartiers périphériques et des faubourgs de la Capitale. On les dit très violents, voleurs mais aussi violeurs et assassins. Ils seraient par ailleurs affiliés à des territoires, portant des noms de rues ou de lieux. Bref, ce seraient des sauvages, le terme d'"Apaches" leur irait bien.
Le problème a provisoirement disparu avec la guerre de 14-18. Sans doute une bonne partie de ces jeunes délinquants ont-ils péri avec le reste de leur classe d'âge au fond de quelques sordides tranchées de Verdun et d'ailleurs. De fait, l'entre-deux-guerres est une période de déclin démographique pour la jeunesse. Par ailleurs, l'économie se porte bien dans les années 1920, elle est soutenue par une forte croissance industrielle (la plus élevée d'Europe à l'époque). Le salariat progresse également de façon continue. C'est un peu la répétition avant les Trente glorieuses des années 1950-1970. Survient alors la crise des années 1930 et ses conséquences sociales désastreuses. Mais l'espoir est là, incarné bientôt par le Front Populaire. Et puis c'est de nouveau la guerre et de nouveau l'hécatombe.
Dans l'euphorie de la Libération, on assiste comme la fois précédente à une forte augmentation des mariages. Et, contrairement à la fois précédente, ces mariages sont aussitôt suivis de naissances en très grand nombre. C'est le fameux "baby boom". La jeunesse devient pléthorique. Et elle ne va pas tarder à de nouveau inquiéter, au fur et à mesure que les cohortes nées après la Libération arrivent à l'adolescence. De fait, c'est lors de l'été 1959 que les médias inventent la figure des "Blousons noirs" pour désigner ces jeunes délinquants dont on reparle de plus en plus. La presse évoque des bandes qui se caractériseraient par leur taille faramineuse (on évoque des groupes rivaux comptant près d'une centaine de jeunes), et par leur violence, qui serait à la fois fulgurante et "irrationnelle" voire "gratuite" (déjà !). Les propos les plus catastrophistes se font entendre et les explications moralisatrices sont fréquences : laxisme des familles, perte des valeurs morales, influence de la culture de masse américaine (c'est aussi la "génération James Dean"). Le préfet de Paris, Maurice Papon, se demande avec d'autres s'il ne faudrait pas interdire le rock n' roll… Si les rappeurs savaient… ils ne sont pas les premiers…
Mais soyons précis si l'on veut comparer les époques. Que reprochait-on exactement aux "blousons noirs" ? Il est intéressant de constater que l'on incriminait fondamentalement quatre types de comportements qui sont encore aujourd'hui au cœur du débat :
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On reprochait d'abord aux "Blousons noirs" des affrontements violents entre grandes bandes, se battant notamment à coups de chaînes de vélo et de barres de métal, autour de "territoires", mais faisant aussi des "descentes" dans les centres-villes, dans des fêtes, des concerts, et saccageant tout sur leur passage.
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La découverte sans doute la plus surprenante pour celui qui se plonge dans les documents de l'époque est que l'on accusait ensuite ces jeunes hommes de commettre des viols collectifs. C'est même la plus grosse partie de la criminalité sexuelle juvénile traitée par la justice dans les années 1960.
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On reprochait ensuite à ces jeunes des vols d'usage immédiat et ostentatoire liés aux nouveaux biens de consommation (la voiture, la mobylette). Il s'agissait notamment d'"emprunter" le véhicule pour une "virée" d'un soir, c'est-à-dire de le voler puis de l'abandonner au retour sur le bas-côté de la route. Au passage, l'alcool aidant, ces jeunes provoquaient aussi parfois des accidents de la route.
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On leur reprochait enfin des actes de vandalisme tournés déjà en bonne partie contre les institutions (école, bâtiments publics) et les lieux publics (il semble que certains groupes avaient pour habitude de saccager les parcs et jardins, ce qui offrait une visibilité très forte à leur action et n'est pas sans évoquer à certains égards une des dimensions des incendies de voitures d'aujourd'hui).
On le voit, le détour historique est instructif. Il ne signifie pas, bien sûr, que l'histoire est une longue ligne droite au cours de laquelle rien ne change jamais. L'histoire est sans doute plutôt cyclique. Par ailleurs, il y a toujours des nouveautés. Ni les "Apaches" ni les "Blousons noirs" ne connaissaient les drogues. De plus, ils avaient la peau bien blanche, ne se sentaient pas victimes d'un complot de la société ourdi contre eux et n'entraient qu'exceptionnellement dans des rapports de force collectifs et violents avec la police. Cela étant, il est clair que la plupart des actes de délinquance juvénile que l'on constate aujourd'hui et que l'on dit en augmentation (sans toujours pouvoir le prouver) ne sont nullement "nouveaux" dans l'histoire de la société française. Il faut donc résister ici à l'amnésie collective dans laquelle nous entraîne à la fois le sensationnalisme des médias et l'électoralisme des hommes politiques. D'autant que ce catastrophisme ambiant amène forcément tôt ou tard à remettre en question tout l'édifice du traitement de la délinquance juvénile. Le discours sur "les jeunes ultra-violents qui font des choses qu'on a jamais vues" s'accompagne en effet presque toujours du discours sur "la prévention qui a échoué et le besoin de passer maintenant à autre chose", c'est-à-dire à la prison.
Laurent Mucchielli, sociologue
Pour en savoir plus
Copfermann E., La génération des blousons noirs, Paris, Maspéro, 1962 (ouvrage bientôt réédité aux éditions La Découverte).
Esterle-Hedibel M., La bande, le risque et l'accident, Paris, L'Harmattan, 1997.
Kalifa D., L'encre et le sang. Récits de crimes et société à la Belle Époque, Fayard, 1995.
Mauger G., Fossé-Poliak C., 1983, Les loubards, Actes de la recherche en sciences sociales, n°50.
Mucchielli L., Violences et insécurité. Fantasmes et réalités dans le débat français, Paris, La Découverte, 2002.
Robert Ph., Lascoumes P., Les bandes d'adolescents. Une théorie de la ségrégation, Paris, Éditions Ouvrières, 1974.
Perrot M., Les "Apaches", premières bandes de jeunes, repris in Les ombres de l'histoire, Paris, Flammarion, 2001.
Tétard F., Le phénomène "blouson noir" en France, fin des années 1950-début des années 1960, in Collectif Révolte et société, Paris, Publications de La Sorbonne, 1989.
29 octobre 2008
Voyage Dans Les Ghettos Du Gotha
Comment les aristocrates et les grands bourgeois éduquent-ils leurs
enfants ? Quel est le rôle de la femme au sein de cette classe sociale
? Comment se rencontrent-ils et se marient-ils ? Quels sports et quels
loisirs pratiquent-ils ? Jean-Christophe Rosé s’est associé à deux
sociologues, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, auteurs de
plusieurs livres sur le sujet, pour tenter de répondre à ces questions.
Des châteaux de l’Oise aux salons parisiens des clubs les plus chics,
les grands bourgeois s’emploient assidûment à maîtriser leur
environnement géographique et social. Ils se protègent des autres,
quitte à former parfois des ghettos.
22 novembre 2008
Laisse Pas Trainer Ton Fils
Marseille, plus de 7 000 personnes s’entassent dans la cité Bellevue, un ensemble délaissé par les pouvoirs publics. Nicolas Pascariello est parti à la rencontre de tous ceux qui incarnent - ou devraient incarner - la loi : parents, flics, juges, profs…
29 décembre 2008
La Sociologie Est Un Sport De Combat
Pierre Carles filme ici la “pensée en mouvement” de Pierre Bourdieu, donnant à voir le combat généralement invisible que mène le sociologue contre l’ordre dominant.























