Sociologie - Stanislas kazal underground blog

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14 novembre 2005

ANOMIE

   

ANOMIE

Le concept d’anomie forgé par Durkheim est un des plus importants de la théorie sociologique. Il caractérise la situation où se trouvent les individus lorsque les règles sociales qui guident leurs conduites et leurs aspirations perdent leur pouvoir, sont incompatibles entre elles ou lorsque, minées par les changements sociaux, elles doivent céder la place à d’autres. Durkheim a montré que l’affaiblissement des règles imposées par la société aux individus a pour conséquence d’augmenter l’insatisfaction et, comme diront plus tard Thomas et Znaniecki, la “démoralisation” de l’individu. De cette démoralisation, Durkheim voit le signe dans l’augmentation du taux des suicides. En effet, le suicide “anomique”, qui vient de ce que l’activité des hommes est déréglée et de ce qu’ils en souffrent, a tendance à se multiplier en période de crise politique ou de boom économique. De même, il devient plus fréquent là où les mariages étant plus fragiles l’homme est apparemment plus libéré des contraintes morales.

Le concept durkheimien d’anomie a fait l’objet de réflexions et de recherches de la part des sociologues contemporains, comme Merton et Parsons. Mais le développement le plus intéressant, quoique plus ancien, de la théorie de l’anomie se trouve peut-être dans les travaux de Thomas et Znaniecki sur les effets de la transplantation sociale. Dans leurs études sur les immigrants polonais aux États-Unis, les auteurs ont montré que la transplantation provoquait une “désorganisation sociale” des familles et, corrélativement, une démoralisation des individus, qui mènent une existence dépourvue de but et de signification apparente. La théorie de l’anomie paraît d’importance fondamentale à une époque qui, comme la nôtre, est caractérisée par des changements rapides. En effet, le changement implique le vieillissement des règles de conduite traditionnelles en même temps que l’existence, dans les phases de transition, de systèmes de règles mal établies ou contradictoires. Il serait important de savoir dans quelle mesure le changement entraîne effectivement la démoralisation prévue par Durkheim, et dans quelle mesure cette dernière amène, à son tour, une détérioration des institutions. La théorie de l’anomie devrait donc pouvoir être appliquée à l’analyse du comportement des individus et du fonctionnement des institutions en situation de changement, comme elle a été appliquée à celles des conduites déviantes et des transplantations sociales.

1. L’anomie de Durkheim

Comme le rappelle le sociologue américain Robert K. Merton, le mot “anomie” est apparu au XVIe siècle à peu près dans le sens qu’il revêt aujourd’hui. Mais sa consécration est due à Durkheim, qui fait un usage systématique du terme dans sa thèse de doctorat, De la division du travail social, et dans son livre Le Suicide.

Une fois réintroduit par Durkheim, le mot a été largement accepté; il est devenu un concept important de ce qu’on appelle, sans doute improprement, la théorie sociologique. Des chapitres consacrés à l’anomie apparaissent, par exemple, dans les grands ouvrages théoriques de Merton ou de Parsons.

Anomie et division du travail

Dans De la division du travail social, Durkheim consacre son livre troisième aux formes anormales de la division du travail et le premier chapitre de ce livre à la division du travail anomique. L’idée générale de la théorie de Durkheim consiste dans l’affirmation que les sociétés évoluent d’un type de solidarité mécanique à un type de solidarité organique. Dans le premier cas, les éléments qui composent la société sont juxtaposés. Dans le second, ils sont coordonnés. Le passage de la solidarité de type mécanique à la solidarité de type organique est associé à l’apparition et au développement de la division du travail. Nos sociétés montrent que ce processus de division du travail ne fait que croître.

Mais si, en théorie, l’intensification de la division du travail doit augmenter la solidarité et l’interdépendance entre les membres d’une société, si l’interdépendance entre les individus a normalement pour conséquence la dépendance de chaque individu particulier à l’égard d’un ensemble de règles implicites ou explicites, on constate cependant que la division du travail peut avoir des conséquences inverses. Ainsi, la spécialisation dans le domaine des activités intellectuelles conduit le savant non à la solidarité mais à l’isolement. Comme il lui est impossible d’embrasser la totalité de sa discipline, le mathématicien va dans certains cas extrêmes, selon l’exemple de Durkheim, passer son existence à la résolution d’une équation particulière. La baisse du prestige de la philosophie montre d’ailleurs que la division du travail intellectuel entraîne une disparition des valeurs et des problèmes communs: “La philosophie, écrit Durkheim, est comme la conscience collective de la science et, ici comme ailleurs, le rôle de la conscience collective diminue à mesure que le travail se divise.” Mais il existe une autre forme de la division du travail anomique, c’est celle qui résulte du développement économique. Le développement de la production et des marchés fait que l’harmonisation des actions économiques devient impossible (n’oublions pas que Durkheim écrit en 1893). La règle du producteur est non plus, comme autrefois, de produire en fonction de besoins repérables, mais de produire le plus possible. D’où les crises qui agitent les systèmes économiques. D’où, aussi, les conflits sociaux qui résultent, d’une part, de ce que le travailleur est limité à des tâches restreintes, d’autre part, de ce que les contacts entre les acteurs qui participent à la production deviennent, par la division du travail, non plus étroits, mais plus lâches.

En résumé, il y a anomie au niveau de la division du travail social lorsque la coopération est remplacée par le conflit et la concurrence, et lorsque les valeurs qu’acceptent ou les buts que se fixent les individus cessent d’être collectifs pour devenir de plus en plus individualisés. Notons en outre la relation entre les deux aspects, car l’individualisation des buts et des valeurs est une des sources principales des conflits.

L’anomie est donc un concept qui permet de caractériser et les sociétés et les individus. En effet, lorsque la division du travail est anomique cela signifie que les individus n’obéissent pas à des règles qui leur sont imposées de l’extérieur, par la société. Mais cela signifie aussi que les sociétés sont organisées de telle manière qu’elles n’ont pas le pouvoir d’imposer aux individus des règles permettant d’assurer l’harmonie sociale. Bref, l’individualisation des buts et des valeurs est une conséquence de l’organisation sociale elle-même.

Le suicide anomique

Dans Le Suicide, le concept d’anomie réapparaît. Mais il fait ici l’objet d’une sorte d’analyse chimique. L’anomie de la division du travail y est séparée en deux composantes que Durkheim appelle égoïsme et anomie. Un être égoïste est celui qui tire ses règles de conduite et de vie non d’une autorité morale extérieure, mais de lui-même. En ce sens, les protestants sont plus égoïstes que les catholiques, car les seconds perçoivent des règles morales comme imposées de l’extérieur, tandis que les premiers croient obéir à eux-mêmes. De même, les célibataires sont en général plus égoïstes que les personnes mariées et les personnes mariées sans enfant plus égoïstes que les personnes mariées avec enfant, car, de l’un de ces états au suivant, on passe à une situation où le droit de regard de la société se fait plus pesant: on condamne plus facilement une vie déréglée chez un père de famille nombreuse que chez un célibataire. En d’autres termes, l’égoïste est celui dont les valeurs sont d’ordre individuel tandis que le non-égoïste obéit à des valeurs qui dépassent sa propre personnalité. Le résultat est que l’égoïste, se sentant moins porté par la collectivité, a plus de difficultés à trouver un sens à son existence.

Durkheim a démontré que l’égoïsme était une des sources du suicide: le taux des suicides est plus élevé chez les égoïstes que chez les autres. Cela provient de ce qu’ils n’existent que pour eux. L’égoïsme traduit donc la libération éprouvée par l’individu à l’égard des sources de valeurs qui lui sont imposées de l’extérieur.

Naturellement, le degré d’égoïsme caractérisant un individu n’est pas une affaire de choix personnel ou de psychologie, mais résulte du type de société dans laquelle un individu est placé et de la situation qu’il occupe; c’est pourquoi les célibataires se suicident plus souvent que les gens mariés et les protestants plus souvent que les catholiques.

Quant à l’anomie, elle est décrite ici de manière plus précise que dans De la division du travail social. Elle caractérise les situations sociales où les désirs de l’individu peuvent se manifester librement sans être bornés par des règles. L’anomie explique, par exemple, selon Durkheim, que les suicides croissent en période de boom économique, car, dans cette situation, les bornes fixées en période normale aux espérances de gain sont déplacées vers une limite qu’on ne peut plus exactement fixer. De même, il existe une anomie domestique qui obéit aux mêmes principes: dans les sociétés où le mariage est stable, l’homme bénéficie de la contrainte imposée par la société à la satisfaction des passions. Le mariage “règle” la “vie personnelle” et donne à l’époux un “équilibre moral”. Au contraire, dans les sociétés où le divorce est répandu, c’est-à-dire dans les sociétés où les mariages, même s’ils n’aboutissent pas à des divorces, sont plus fragiles, la régulation exercée par la société est moins puissante et l’homme ne trouve plus devant lui la limite imposée à ses passions. C’est pourquoi, explique Durkheim, le taux des suicides est plus élevé dans les sociétés où le mariage est plus fragile; c’est pourquoi aussi les hommes se tuent beaucoup plus que les femmes, car l’homme est beaucoup plus sensible que la femme à la régulation que le mariage impose à ses passions.

Au niveau du suicide, l’anomie est donc définie comme caractéristique des situations où la société cesse d’exercer une fonction de régulation sur les passions, qu’il s’agisse des désirs de promotion ou de gain ou des désirs sexuels.

Qu’il y ait chez Durkheim des aspects moralisateurs, nul ne saurait en douter. Mais au-delà, on découvre à travers ce concept d’anomie le principe explicateur d’un grand nombre de phénomènes sociaux.

2. Anomie, désorganisation et démoralisation sociales

L’idée que la satisfaction de l’individu est liée à l’existence de cadres sociaux stables qui lui permettent d’organiser son comportement et ses désirs en fonction d’un système d’attente défini a été démontrée par de nombreuses études. Ainsi, Thomas et Znaniecki, dans la magistrale étude qu’ils ont consacrée aux paysans polonais transplantés aux États-Unis, montrent bien comment l’absence de cadres et de règles sociales intériorisées contraignent l’individu à une conduite errante, limitée à la vie au jour le jour, à une existence qu’il perçoit lui-même comme dépourvue de signification. Arrivant aux États-Unis, le paysan polonais s’aperçoit très vite que les valeurs admises dans son milieu d’origine n’ont plus cours ici. Son métier, son rang dans la société étaient, dans une large mesure, déterminés par la famille dans laquelle il naissait. De même, ses relations sociales étaient largement déterminées par sa naissance. Dans le nouveau milieu, les relations sociales, l’activité professionnelle et finalement le rang social doivent être “choisis” et conquis par une activité orientée. Le paysan polonais qui arrive aux États-Unis se trouve donc entraîné dans un processus de “désorganisation sociale”: la famille, ne pouvant plus jouer dans la nouvelle société le rôle qu’elle jouait dans l’ancienne, se décompose. Elle cesse d’assurer sa fonction économique de société de secours mutuels, sa fonction sociale de régulateur des relations sociales, sa fonction psychologique de soutien à ses membres en difficulté.

D’autre part, les Polonais restent polonais; à chaque pas, ils ressentent ce qui les distinguent des Américains. Il résulte donc de ce processus de désorganisation sociale une “démoralisation” au niveau de l’individu: plus de règles stables permettant de s’orienter sur le marché social, plus d’aspirations, de desseins. La disparition des cadres sociaux qui résulte de cette situation quasi expérimentale qu’est la transplantation aboutit à des conduites désordonnées que Thomas et Znaniecki décrivent à travers de saisissants documents: on y voit le paysan déserter son foyer pour y revenir quinze jours après, et en repartir à nouveau la semaine suivante, et ainsi pendant des mois. Les règlements de comptes les plus violents viennent conclure les débats les plus futiles. Le chômage et l’instabilité professionnelles sont chroniques.

Les concepts de démoralisation et de désorganisation sociale, introduits par Thomas et Znaniecki, correspondent exactement à l’anomie durkheimienne. Le premier se réfère au versant individuel de ce concept, le second à son versant social. Mais leur analyse confirme – avec de tout autres méthodes, puisqu’ils utilisent des analyses de cas cliniques là où Durkheim s’appuie sur des statistiques de suicides – le bien-fondé de la théorie durkheimienne. L’absence de cadres sociaux stables et de règles sociales intériorisées conduit non au bonheur, mais à la démoralisation de l’individu: son existence n’a plus de signification, son avenir n’a plus de sens.

Des études récentes sur les immigrants en Israël démontrent encore, de façon apparemment paradoxale, la validité de la théorie durkheimienne. On a observé, en effet, que, parmi les immigrants, ceux qui s’adaptaient le plus rapidement à la société d’accueil étaient ceux qui manifestaient le plus haut degré de traditionalisme et d’attachement à leurs coutumes et milieu d’origine. Ce résultat apparemment surprenant s’explique par le fait que l’attachement aux traditions est le signe que l’immigrant n’est pas victime du processus de désorganisation sociale dont parlent Thomas et Znaniecki. Il est, en d’autres termes, le signe que les règles qui régissaient la communauté d’origine continuent de fonctionner dans la société d’accueil. L’immigrant qui s’adapte rapidement à la société nouvelle est donc celui qui retrouve sur place des membres de sa collectivité d’origine, qui s’y intègre, et qui y trouve un cadre de référence et un soutien qui l’incite à rechercher une conduite rationnelle dans la société d’accueil. Il est donc traditionaliste: c’est pour lui le moyen de manifester son intégration à la communauté d’origine qu’il retrouve sur place. Mais, en même temps, cette intégration le préservant de la démoralisation, il est davantage capable d’adopter une conduite rationnelle dans la société d’accueil. La petite collectivité d’origine installée sur place joue ainsi, en quelque sorte, le rôle d’un milieu relais.

Des mécanismes analogues ont été constatés à propos des immigrants polonais installés en France.

3. Anomie et changement social

La théorie durkheimienne de l’anomie convient donc admirablement à l’analyse des transplantations, c’est-à-dire aux situations où l’individu se trouve placé devant des systèmes de règles conflictuelles engendrant une situation de démoralisation, caractérisée par une absence de cadres de conduite stable. Mais elle pourrait être appliquée aussi – cela n’a guère été fait – à l’analyse du changement social. Les sociologues contemporains emploient souvent, pour expliquer la lenteur de l’adaptation des individus aux changements rendus souhaitables par le développement économique, la notion de résistance au changement. Cette notion est détestable, car elle implique une sociologie rudimentaire, située bien en deçà des analyses durkheimiennes, supposant, d’une part, des buts sociaux à atteindre, d’autre part, une sorte de mauvaise volonté ou de résistance mécanique due à on ne sait quelle force de l’habitude de la part des individus.

En réalité, cette théorie plus ou moins implicite de la résistance au changement, qu’on trouve dans de nombreuses méditations pseudo-sociologiques sur le changement social, gagne à être remplacée par la théorie de l’anomie. En effet, le changement ou la volonté de changement, ou même la perception plus ou moins confuse qu’un changement est souhaitable, doit entraîner, comme dans le cas de la transplantation, la formation de systèmes de règles conflictuelles et, dans les cas extrêmes – lorsqu’un nouveau système de règles ne parvient pas à s’imposer – des phénomènes de désorganisation sociale et de démoralisation. Bref, on devrait pouvoir appliquer la théorie durkheimienne de l’anomie, en la reprenant presque telle quelle, à l’analyse du changement social. On verrait peut-être que, dans les phases de transition, caractérisées par le fait que les règles ne sont pas encore imposées, le “moral” des exécutants est particulièrement affecté et leur conduite erratique. En poursuivant l’analyse, on découvrirait peut-être que cet état d’anomie engendre un renforcement des conflits entre les sous-groupes, et que ces conflits à leur tour provoquent une aggravation de l’anomie. À titre tout à fait indicatif, c’est un mécanisme de ce genre que Raymond Aron évoque dans sa préface au livre d’Antoine et Passeron, La Réforme de l’Université, dans la mesure où il fait dériver la crise universitaire des années soixante, avec les cercles vicieux qu’elle comporte, d’une absence politique de croyances ou de valeurs communes de la part des enseignants. L’analyse mériterait d’être perfectionnée et pourrait s’appliquer à de nombreux problèmes.

Tout cela n’est que suggestion, mais vise à montrer que la théorie durkheimienne de l’anomie doit pouvoir s’appliquer avec succès à l’analyse des répercussions du changement sur les individus et les institutions comme elle a été appliquée avec succès aux problèmes de la transplantation.

4. Le concept d’anomie dans la sociologie contemporaine

L’exposé précédent montre cependant que la théorie n’est pas poussée jusqu’à son terme chez Durkheim lui-même. Certes, dans la mesure où il insiste sur le fait que les phénomènes d’anomie sont surtout caractéristiques des périodes de développement économique intense de crise politique ou de crise économique, il indique les mécanismes générateurs de désorganisation et de démoralisation en période de changement social. Mais ces mécanismes sont analysés de manière quelque peu rudimentaire. Cela vient de ce que la pensée de Durkheim n’est jamais parvenue à se débarrasser d’une dichotomie un peu brutale opposant l’individu à la société. En ce sens, des travaux comme ceux de Thomas et Znaniecki constituent un progrès, car ils analysent, dans un cas particulier certes, mais transposable à d’autres situations, les mécanismes générateurs de l’anomie et les situations créées par cette dernière tant au point de vue de l’individu que de la société.

Les théories de Merton et de Parsons

En revanche, nous ne croyons pas que certaines tentatives contemporaines de cla-rification de la théorie de l’anomie contribuent sensiblement à son progrès. Nous pensons particulièrement à l’analyse de Robert K. Merton. Selon Merton, l’anomie résulte du fait qu’une société peut proposer à ses membres certaines fins sans leur donner les moyens de les réaliser. Ainsi, la “réussite” sociale est – cela est généralement admis – une fin que la société industrielle impose à ses membres. Mais en même temps, de nombreux individus, par la situation sociale dans laquelle les place leur naissance, ne peuvent réaliser cette fin. D’où l’apparition de plusieurs types de conduites déviantes, correspondant au rejet soit des fins, soit des moyens conçus comme recevables par la société, soit à la fois des fins et des moyens.

Plus satisfaisante est peut-être la théorie de Parsons, qui décrit quatre signes principaux de l’anomie: l’indétermination des buts, le caractère incertain des critères de conduite, l’existence d’attentes conflictuelles et l’absence de référence à des symboles concrets bien établis.

Dans les deux cas, on ne peut nier un effort pour expliciter les caractères de l’anomie. En effet, Merton et Parsons fournissent une définition de l’anomie, là où Durkheim s’efforce de la montrer à l’œuvre plutôt que de la définir. Mais ces définitions ont l’inconvénient de tarir la source d’inspiration que peut constituer la notion durkheimienne. La description que Thomas et Znaniecki font de la violence chez les Polonais immigrés aux États-Unis ne se réduit pas à la négation des fins et des moyens autorisés par la société. Cette violence résulte en fait d’un processus beaucoup plus compliqué. De même, si l’on voulait adapter la théorie de l’anomie au changement social, on ne pourrait se satisfaire de la typologie des conduites déviantes introduite par Merton. Le phénomène de démoralisation que Durkheim évoque à travers ses analyses concrètes et auquel Thomas et Znaniecki ont donné un nom n’apparaît pas dans la typologie de Merton. En outre, Merton a le tort de loger l’anomie au niveau de l’individu, alors qu’il est indispensable de lier l’analyse de la démoralisation à celle de la désorganisation sociale.

La théorie durkheimienne de l’anomie, grossièrement énoncée, affirme que l’individu, pour éviter la démoralisation, doit voir ses aspirations, sa conduite guidées et bornées par un ensemble de règles et pressions sociales. Cette proposition paraît démontrée dans la mesure où toutes les études qu’on a pu faire dans diverses circonstances montrent que les conduites déviantes ou erratiques sont la conséquence normale des situations où la liberté de l’individu n’est pas limitée par un système de règles. Pour préciser et affirmer cette théorie féconde, la voie paraît être l’analyse de la genèse de l’anomie. Cela a été fait dans le cas des phénomènes de transplantation. Cela pourrait et devrait être fait à propos des phénomènes de changement social dont l’analyse est si importante à notre époque.

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18 juillet 2007

Le racisme scientifique et ses implications sociales : le cas de l'Américain Benjamin Rush et du Suisse Louis Agassiz

   

 

Le racisme scientifique et ses implications sociales : le cas de l'Américain Benjamin Rush et du Suisse Louis Agassiz

Par Khadim Ndiaye

 

Il existe plusieurs formes de racisme : le racisme de l'exclusion sociale, le racisme universaliste, le racisme scientifique, le racisme institutionnel, le racisme différentialiste, etc. Ce dernier s'exprime avec beaucoup de vigueur de nos jours. Autrement appelé racisme culturel, il ne met pas l'accent sur les attributs naturels d'un groupe, mais sur les moeurs, la langue, la religion, etc., perçus comme des atteintes à une identité donnée.

 Les paroles récentes de l'académicienne française d'origine russe Hélène Carrère d'Encausse sur la polygamie des Africains, les mots jadis exprimés par Jacques Chirac sur le bruit et l'odeur des immigrés, participent de ce racisme différentialiste. Le racisme scientifique, quant à lui, même s'il continue à être distillé de façon sporadique à notre époque, a connu ses lettres de noblesse surtout à la fin du 18e siècle et au 19e siècle. Il part de l'idée selon laquelle les « races » peuvent être naturalisées, théorisées par la science. Il fallait, avec ce type de racisme, démontrer que les races étaient inégales et pouvaient être classifiées. Encore appelé racisme classique ou idéologique, le racisme scientifique a été vulgarisé, entre autres, par des hommes de science et de lettres tels que les français Gustave Le Bon, Abel Hovelacque, Arthur de Gobineau, Georges Vacher de Lapouge, Paul Broca, les américains Garrison Brinton, Samuel Morton, les allemands Georges Ernst Haeckel, Emmanuel Kant (eh oui, l'immense Kant !) et Carl Vogt (naturalisé suisse et premier recteur de l'Université de Genève réformée) l'anglais James Sully, l'italien Cesare Lombroso, etc. L'américain Benjamin Rush et le Suisse Louis Agassiz ont particulièrement brillé au sein de ce courant idéologique en élaborant des théories qui, à leur époque, ont eu des répercussions néfastes sur le plan social, surtout pour les personnes à la peau noire.

 

Benjamin Rush (1746-1813) est considéré comme le père de la psychiatrie américaine. Professeur de médecine, il enseigna à l'université de Pennsylvanie. Son portrait orne aujourd'hui le sceau officiel de l'Association Psychiatrique Américaine.

                  
      

Benjamin Rush (Source : http://www.billofrightsinstitute.org/) - 3.3 ko
Benjamin Rush (Source : http://www.billofrightsinstitute.org/)
      

      

Rush a développé une théorie pour le moins surprenante sur la forte mélanité des noirs qui est, selon lui, due à la lèpre. Le psychiatre Thomas Szasz nous a dressé un compte rendu critique de cette conception de Rush dans son ouvrage Fabriquer la folie (Payot, Paris, 1976). Rush qui était abolitionniste et signataire de la déclaration d'indépendance des Etats-unis devait produire une théorie tendant à une véritable prophylaxie médicale visant à éviter le mélange des noirs et des blancs. Tout commença vers l'année 1792. Un noir esclave du nom de Henry Moss présentait une dépigmentation progressive de la peau à telle enseigne qu'il était devenu tout blanc. Cette dépigmentation connue aujourd'hui dans le jargon scientifique sous le nom de vitiligo, Rush la présenta à l'époque comme une conséquence de la lèpre. Selon lui, la couleur biologique naturelle des noirs n'est pas la conséquence d'un quelconque « péché originel », ni d'une punition voulue par Dieu, mais est en réalité le produit de la lèpre héritée de leurs ancêtres. Et, le fait que l'esclave Moss soit devenu tout blanc, était pour lui un signe de guérison de cette maladie. Cette explication pour le moins surprenante, cachait en réalité une véritable ségrégation. En effet, puisque les noirs étaient en mesure de contaminer le reste de la société avec leur « lèpre congénitale », les mariages interraciaux devaient être prohibés. Cette élaboration qui découle d'un racisme scientifique, entre dans une stratégie qui consiste, ainsi que le souligne Szasz, à se différencier de l'Autre, à « définir comme maladie ce qui pour l'Autre est physiologiquement naturel (par exemple, la peau noire chez les Nègres)... ». Cette différenciation, était par ailleurs, dans le cas de Rush, « socialement utile » dans la mesure où elle faisait des noirs des êtres socialement inacceptables. Elle « visait, reprend Szasz, à faire accepter le Noir comme être humain aux Américains blancs, tout en le rejetant en tant que sujet contaminé ». Un rapprochement pourrait du reste être fait ici avec le cas des cagots de la fin du Moyen-Âge en Europe dont on disait qu'ils descendaient d'ancêtres lépreux. Un récit entretenu par des auteurs tels que Plutarque, Manéthon, Tacite, etc., prétend également que les juifs sont des descendants de lépreux expulsés d'Égypte. Un fait digne de remarque est que, comme conséquence de telles conceptions, cagots, noirs et juifs, avançait-on, sont sales et dégagent une odeur nauséabonde.

Louis Agassiz (1807-1873) a, lui, surtout développé la théorie polygéniste. Le polygénisme (du grec polys, nombreux et genos, race), rappelons-le, est cette conception du racisme idéologique qui veut que les « races » humaines procèdent d'espèces biologiques différentes. Il n'y aurait pas, selon ses tenants, une origine commune des hommes, mais des créations multiples. Il s'oppose au monogénisme qui avance, lui, une souche unique de l'humanité. Dans le monogénisme, les différences physiques observées entre les hommes est expliquée, en général, par la fameuse théorie de la dégénérescence selon laquelle les « races » ont subi des dégradations au cours du temps, les noirs étant considérés comme les plus atteints par cette dégradation. L'idée de « dégénérescence » était la plus répandue car conforme au texte de la Bible. On la trouve par exemple chez le naturaliste français Buffon au 18e siècle qui l'attribuait au climat. Le polygénisme, pour revenir à lui, a surtout été propagé pour exclure les noirs du tronc commun de l'humanité. Il ne fallait surtout pas que ces « êtres horribles » comme l'on disait, manifestent des prétentions égalitaires. Telle était la façon de voir de Louis Agassiz, un des plus grands polygénistes de l'histoire. C'est un naturaliste suisse, originaire du canton de Vaud et fixé définitivement aux États-Unis dans les années 1840. Professeur à Harvard, ce scientifique connu aussi pour ces études sur les poissons et les glaciers, devait au contact des noirs, qu'il voyait pour la première fois en Amérique, pencher fortement pour la théorie des descendants d'Adam multiples. Alors qu'il était en Amérique, il écrivit une lettre qu'il envoya à sa mère et dans laquelle il manifesta une grande répulsion à l'égard des noirs. Le paléontologue Stephen Jay-Gould nous a livré des extraits de cette lettre dans son ouvrage, La Mal-Mesure de l'homme : « C'est à Philadelphie, écrit-il, que je me suis retrouvé pour la première fois en contact prolongé avec des Noirs ; tous les domestiques de mon hôtel étaient des hommes de couleur. Je peux à peine vous exprimer la pénible impression que j'ai éprouvée, d'autant que le sentiment qu'ils me donnèrent est contraire à toutes nos idées sur la confraternité du genre humain et sur l'origine unique de notre espèce. Mais la vérité avant tout. Néanmoins, je ressentis de la pitié à la vue de cette race dégradée et dégénérée et leur sort m'inspira de la compassion à la pensée qu'il s'agissait véritablement d'hommes. Cependant, il m'est impossible de réfréner la sensation qu'ils ne sont pas du même sang que nous. En voyant leurs visages noirs avec leurs lèvres épaisses et leurs dents grimaçantes, la laine sur leur tête, leurs genoux fléchis, leurs mains allongées, leurs grands ongles courbes et surtout la couleur livide de leurs paumes, je ne pouvais détacher mes yeux de leurs visages afin de leur dire de s'éloigner. Et lorsqu'ils avançaient cette main hideuse vers mon assiette pour me servir, j'aurais souhaité partir et manger un morceau de pain ailleurs, plutôt que de dîner avec un tel service. Quel malheur pour la race blanche d'avoir, dans certains pays, lié si étroitement son existence à celle des Noirs ! Que Dieu nous préserve d'un tel contact ! ». Après ces aveux on ne peut plus clairs à sa mère, il développa, sa théorie polygéniste des créations multiples et écrivit à ce propos : « Elles [les « races »] n'ont pas pu naître sous la forme d'individus uniques, mais ont dû être créées dans cette harmonie numérique qui est caractéristique de chaque espèce ; les hommes ont dû apparaître en nations, tout comme les abeilles sont apparues en essaims. » Non seulement l'humanité pour lui est multiple, mais les noirs ne connaissent pas les avantages de la civilisation et occupent le bas de la hiérarchie des « races » : « Il nous semble, assène-t-il de nouveau, que ce sont des simulacres de philanthropes et de philosophie que de supposer que toutes les races humaines ont les mêmes facultés, jouissent des mêmes pouvoirs et font preuve des mêmes dispositions naturelles et qu'en conséquence de cette égalité, ils ont droit au même rang dans la société humaine [...] il n'y a jamais eu aucune société d'hommes noirs dûment réglementée sur ce continent, une indifférence marquée aux avantages fournis par la société civile ? » Agassiz, en polygéniste conséquent, ne pouvait donc que refuser l'égalité sociale avec les noirs qui présentaient, selon lui, une déficience ontologique : « J'ai de tout temps estimé que l'égalité sociale ne pouvait être mise en oeuvre. C'est une impossibilité naturelle qui découle du caractère même de la race noire ».

                  
      

Louis Agassiz (Source : http://www.usgs.gov/) - 4.1 ko
Louis Agassiz (Source : http://www.usgs.gov/)
      

      

Agassiz abhorrait fortement le métissage qui était pour lui contre-nature. Comment en effet, un être considéré comme inférieur pouvait-il se permettre de souiller de son sang la « race » supérieure ? Aussi écrivit-il : « Le métissage est un péché contre la nature, tout comme l'inceste dans une communauté civilisée est un péché contre la pureté du caractère [...], l'idée de mélange des races heurte profondément ma sensibilité, je la considère comme une perversion de tout sentiment naturel ». La crainte d'Agassiz s'expliquait par le fait, qu'à ses yeux, le métissage est le signe de la décadence et de l'effémination de la « race » virile blanche supérieure. En toute logique donc, il opta pour la ségrégation raciale en indiquant que les noirs devaient restés cantonnés dans le sud des Etats-Unis.

L'intérêt des thèses de Rush et d'Agassiz est qu'elles justifiaient la ségrégation raciale. Si dans le fond, elles ne démontrent que « l'idéologie spontanée » de ces deux savants, pour reprendre la formule du philosophe Louis Althusser, elles étaient socialement utiles car refusant toute prétention égalitaire aux noirs. La réalité est que beaucoup de blancs habitant les Etats-Unis de l'époque, tenant fermement à leur statut social, formulaient beaucoup d'appréhensions quant à l'émancipation des Noirs (obtenue finalement en 1863), considérés comme des concurrents directs. Un fonctionnaire fédéral déclarait à l'époque que « When a nigger gets ideas, the best thing to do is to get him under ground as quick as possible."(« Quand un Nègre avait des idées, la meilleure chose à faire est de le mettre sous terre aussi vite que possible »).

Les allégations de nos deux savants démontrent surtout que le racisme a des raisons sociopolitiques évidentes. Les hommes de science digne de bonne foi ont beau crier et continuent de le clamer, que la « race » n'existe pas, que les fondements du racisme sont controuvés, qu'il repose sur des préjuges erronés, le racisme est toujours là, qui s'exprime de plus belle, tel l'hydre de Lerne, ce monstre mythique à plusieurs têtes qui avaient la faculté de se régénérer lorsqu'elles étaient tranchées. Les périodes de crises, il faut le dire, sont véritablement des périodes de racisme. Le problème des immigrés, la question coloniale, les problèmes soulevés par l'esclavage de nos jours, donnent lieu à une production et à une diffusion fastes du racisme. André Langaney, le Suisse (digne de bonne foi celui-là) et généticien des populations a bien perçu cet aspect des choses lorsqu'il dit dans une interview accordée au journal Le Courrier (publié à Genève), le Samedi 21 Octobre 1995 que « Dans tous les cas, le racisme est un problème social et non pas biologique. C'est la compétition économique et sociale qui fait que les gens s'affrontent et deviennent racistes ; ce n'est pas la couleur de la peau. »

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26 octobre 2007

Les « Blancs » ne sont pas plus intelligents que les « Noirs ».

   

Non Watson ! Les « Blancs » ne sont pas plus intelligents que les « Noirs ».


par Khadim Ndiaye

Les propos de James Watson sur l'infériorité génétique des « Noirs » dont a fait état la presse mondiale, ne sont pas inédits pour qui connaît un temps soit peu l'histoire du déterminisme biologique. De la phrénologie aux tests du quotient intellectuel (QI), en passant par la craniométrie, cette histoire a été véritablement une tentative de vouloir mesurer et quantifier cette notion polysémique qu'est l'intelligence.

On a longtemps cherché en effet à réifier cette notion. Mais qui sait vraiment ce que ce concept signifie ? N'y a-t-il pas aujourd'hui encore un foisonnement d'hypothèses, de discussions et d'oppositions par rapport à l'idée d'intelligence. Ne discute -t-on pas pour savoir si l'intelligence est unique ou multiple ? Ne parle-t-on pas de facteurs non-intellectuels de l'intelligence, tels que la mémoire ou encore l'émotion, comme l'a fait le neurologue américain Antonio Damasio ? Le Psychologue Joy Guilford, n'a-t-il pas énuméré, dans les années 60, 150 formes d'intelligence ?

La science n'étant pas une compilation d'affirmations dogmatiques, on serait bien en joie de savoir ce que ce cher Watson entend par cette notion brumeuse d'intelligence.

Même si, surpris par les réactions vigoureuses du monde universitaire et de la société civile, notre scientifique a fait marche arrière, on connaît depuis fort longtemps, les présupposés et intentions profondes des discours de la veine de celui qu'il a tenu. Que certaines personnes voient dans ses propos un moyen d'attirer l'attention du monde entier afin de faire de la publicité autour de son livre à paraître, nous ne le nions pas. Mais force est de reconnaître que ce sont des affirmations qui reviennent, hélas, de façon périodique même à l'occasion d'interviews ou encore de publication de simples articles. Le regretté paléontologue, Stephen Jay Gould, avait bien raison de dire que la forme de base de ce type de discours ne disparaîtra jamais et continuera à faire sa réapparition à intervalles réguliers.

C'est souvent dans des périodes d'angoisse face à des troubles sociaux, de repli identitaire ou politique, durant les périodes de récession économique, quand par exemple, on juge nécessaire de réduire les dépenses de l'État et même de diminuer l'aide publique au développement destinée aux pays en développement, que le discours raciste se montre dans ses plus beaux atours. Il faut bien que ces diminutions soient justifiées ! Il est révélateur qu'après la tension sociale que constitua La Million Man March des « Noirs » de 1995 aux Etats-Unis, le Congrès décida le lendemain de réduire le budget du Medicaid, l'assurance maladie des personnes à faible revenu, augmentait les impôts et diminuait les crédits alloués aux enfants des mères seules ! Toutes choses qui visaient les populations les plus défavorisées.

Que dit Watson pour l'essentiel si ce n'est que toutes les politiques d'aide des pays occidentaux envers les Africains sont fondées sur le fait que l'intelligence des « Noirs » est la même que celle des Occidentaux, alors que tous les tests prouvent le contraire. Comprenez bien : les pauvres sont pauvres parce que c'est inscrit dans leurs gènes ; personne n'y peut rien changer ; même pas les subventions scolaires ni l'aide au développement !

Pour ne pas remonter très loin dans le temps, signalons que telle était déjà la thèse soutenue par le médecin psychiatre américain, Arthur Jensen en 1969 dans un article fort retentissant publié dans la prestigieuse Harvard Educational Review, et faisant état d'une différence de quotient intellectuel entre « Blancs » et « Noirs » en faveur des premiers. Son article intitulé How Much Can We Boot IQ and Scholastic Achievement ? (De combien il est possible d'améliorer le QI et la réussite scolaire ?), était en réalité une conclusion d'un rapport officiel sur l'éducation qui lui avait été demandé. Il s'agissait de dire si les subventions accordées aux populations défavorisées pour pallier les difficultés liées au contexte social étaient vraiment utiles. Sa conclusion était que la différence de QI moyenne entre les Blancs et les « Noirs » américains est d'environ 15 points. Pour lui cette différence ne provient pas de l'influence de l'environnement, mais plutôt de l'hérédité. Dès lors, il n'est pas nécessaire de gaspiller de l'argent pour venir à bout de l'infériorité scolaire, car cette infériorité est inscrite dans les gènes.

Si dans les années 30, il fallait tout simplement exterminer les êtres inférieurs, les « tarés » (handicapés mentaux et physiques), à l'époque de Jensen, il faut désormais couper l'aide sociale aux populations défavorisées, quitte à s'abriter derrière une pseudo-science ou à procéder sciemment à une falsification, comme l'a fait le psychologue anglais Cyril Burt dans les années 60.

Oeuvrant dans le sillage de Jensen et de bien d'autres experts du racisme, le psychologue Richard Herrnstein et le sociologue Charles Murray, très proche du milieu conservateur américain, publient en 1994, un volumineux ouvrage de plus de 800 pages titré The Bell Curve (La Courbe en Cloche) qui a eu un énorme succès en librairie : plus de 400 000 exemplaires vendus ! Réalisée dans une époque marquée par la question de l'aide à apporter aux « Noirs », leur étude portait sur l'importance du QI dans la structure sociale des États-Unis et avançait l'hypothèse selon laquelle dans les sociétés contemporaines où l'on met la référence sur le mérite et où l'on récompense les individus, on crée de plus en plus une hiérarchisation fondée sur des différences génétiques. En clair, avoir un QI élevé est un gage de richesse et de bonne position sociale. Les pauvres sont pauvres parce qu'ils sont tout simplement moins « intelligents » que les riches des classes sociales supérieures. Ils ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes. C'est l'idéologie de l'underclass : la victime est toujours responsable. Il convient donc de réduire les dépenses sociales ainsi que l'a préconisé, à l'époque, le républicain Newt Gingrich.

On aura beau objecté aux scientifiques de la trempe de Watson que telle est la logique ignoble qui sous-tend leurs discours, ils seront toujours sûrs d'eux et très à l'aise avec leurs préjugés. On leur rétorquera que d'après la génétique des populations, il y a des variations génétiques au sein d'un même groupe ; qu'un « noir » peut être génétiquement plus proche d'un « blanc » que deux « blancs » entre eux ; que deux personnes peuvent avoir une apparence physique différente en ayant la même configuration génétique, Watson et ses acolytes ne voudront pas de cette explication. Leur hypocrisie ira même jusqu'à réfuter pour d'autres groupes, les mêmes conclusions qu'ils tirent sur les « Noirs ». Dans les années 70 en effet, certaines études faisaient état d'une supériorité au QI de 11 points des Japonais par rapport aux Américains, mais curieusement, il ne s'est pas trouvé un seul scientifique pour conclure à une différence génétique ! On est allé plutôt chercher les raisons dans les différences de systèmes éducatifs !

Le seul mérite de notre cher Watson dans cette affaire, si mérite il y a, est qu'il n'a pas été le premier prix Nobel de science à tenir ce discours raciste envers les Africains et les « Noirs ». Le français Charles Richet, prix Nobel de médecine en 1913 et éminent professeur à la Faculté de Médecine de Paris, parlait en son temps, des « détestables éléments ethniques de l'Asie et de l'Afrique ». Dans son ouvrage L'homme stupide publié en 1919, il écrivait que le cerveau des « Noirs » est un peu plus compliqué que celui des singes, et qu'il est capable, au moins en apparence, de quelques raisonnements rudimentaires. William Shockley, un autre prix Nobel mais cette fois en physique, en 1956, encouragé par le Pioneer Fund, un organisme de « Blancs » suprémacistes, proposait la création d'une banque de sperme pour les lauréats de prix Nobel et était prêt, après la publication de l'article d'Arthur Jensen mentionné plus haut, à octroyer une prime financière à toute femme américaine noire qui accepterait de se faire stériliser, car les « Noirs » rabaissent, selon lui, la qualité de la population.

Rappelons que cette idée de quête de la « race » pure, de constitution d'un « matériel de bonne qualité », chère à tous les tenants de « l'hygiène raciale » du calibre de Watson, était déjà en œuvre au sein du régime hitlérien qui alla même jusqu'à organiser des séances d'accouplement entre « aryens » pour créer des êtres « sains » que ne souilleraient pas les éléments « inférieurs ». On poussa le ridicule jusqu'à distinguer entre une « physique aryenne » expérimentale et intuitive, et une « physique juive » qui serait spéculative et théorique !

Khadim Ndiaye

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04 mars 2008

"Apaches", "blousons noirs", "sauvageons" et autres "racailles" :

   

"Apaches", "blousons noirs", "sauvageons" et autres "racailles" :

la longue histoire de la peur des jeunes délinquants

"L'insécurité est à la mode, c'est un fait". On croirait cette phrase prononcée hier matin sur France-Inter ou TF1. Détrompez-vous, elle a près d'un siècle. Elle fut écrite en 1907 à la une du journal La Petite République. La première décennie du vingtième siècle fut en effet très agitée par un débat sur la sécurité, qui comporta aussi un débat sur la peine de mort. Et dès cette époque, la représentation du danger principal dans la presse est déjà celle du jeune délinquant de quartier ouvrier, qui prend notamment à l'époque le nom d'"Apaches". La presse relate quotidiennement les agissements de "bandes de jeunes" des quartiers périphériques et des faubourgs de la Capitale. On les dit très violents, voleurs mais aussi violeurs et assassins. Ils seraient par ailleurs affiliés à des territoires, portant des noms de rues ou de lieux. Bref, ce seraient des sauvages, le terme d'"Apaches" leur irait bien.

Le problème a provisoirement disparu avec la guerre de 14-18. Sans doute une bonne partie de ces jeunes délinquants ont-ils péri avec le reste de leur classe d'âge au fond de quelques sordides tranchées de Verdun et d'ailleurs. De fait, l'entre-deux-guerres est une période de déclin démographique pour la jeunesse. Par ailleurs, l'économie se porte bien dans les années 1920, elle est soutenue par une forte croissance industrielle (la plus élevée d'Europe à l'époque). Le salariat progresse également de façon continue. C'est un peu la répétition avant les Trente glorieuses des années 1950-1970. Survient alors la crise des années 1930 et ses conséquences sociales désastreuses. Mais l'espoir est là, incarné bientôt par le Front Populaire. Et puis c'est de nouveau la guerre et de nouveau l'hécatombe.

Dans l'euphorie de la Libération, on assiste comme la fois précédente à une forte augmentation des mariages. Et, contrairement à la fois précédente, ces mariages sont aussitôt suivis de naissances en très grand nombre. C'est le fameux "baby boom". La jeunesse devient pléthorique. Et elle ne va pas tarder à de nouveau inquiéter, au fur et à mesure que les cohortes nées après la Libération arrivent à l'adolescence. De fait, c'est lors de l'été 1959 que les médias inventent la figure des "Blousons noirs" pour désigner ces jeunes délinquants dont on reparle de plus en plus. La presse évoque des bandes qui se caractériseraient par leur taille faramineuse (on évoque des groupes rivaux comptant près d'une centaine de jeunes), et par leur violence, qui serait à la fois fulgurante et "irrationnelle" voire "gratuite" (déjà !). Les propos les plus catastrophistes se font entendre et les explications moralisatrices sont fréquences : laxisme des familles, perte des valeurs morales, influence de la culture de masse américaine (c'est aussi la "génération James Dean"). Le préfet de Paris, Maurice Papon, se demande avec d'autres s'il ne faudrait pas interdire le rock n' roll… Si les rappeurs savaient… ils ne sont pas les premiers…

Mais soyons précis si l'on veut comparer les époques. Que reprochait-on exactement aux "blousons noirs" ? Il est intéressant de constater que l'on incriminait fondamentalement quatre types de comportements qui sont encore aujourd'hui au cœur du débat :

     
  1.    

    On reprochait d'abord aux "Blousons noirs" des affrontements violents entre grandes bandes, se battant notamment à coups de chaînes de vélo et de barres de métal, autour de "territoires", mais faisant aussi des "descentes" dans les centres-villes, dans des fêtes, des concerts, et saccageant tout sur leur passage.

     
  2.  
  3.    

    La découverte sans doute la plus surprenante pour celui qui se plonge dans les documents de l'époque est que l'on accusait ensuite ces jeunes hommes de commettre des viols collectifs. C'est même la plus grosse partie de la criminalité sexuelle juvénile traitée par la justice dans les années 1960.

     
  4.  
  5.    

    On reprochait ensuite à ces jeunes des vols d'usage immédiat et ostentatoire liés aux nouveaux biens de consommation (la voiture, la mobylette). Il s'agissait notamment d'"emprunter" le véhicule pour une "virée" d'un soir, c'est-à-dire de le voler puis de l'abandonner au retour sur le bas-côté de la route. Au passage, l'alcool aidant, ces jeunes provoquaient aussi parfois des accidents de la route.

     
  6.  
  7.    

    On leur reprochait enfin des actes de vandalisme tournés déjà en bonne partie contre les institutions (école, bâtiments publics) et les lieux publics (il semble que certains groupes avaient pour habitude de saccager les parcs et jardins, ce qui offrait une visibilité très forte à leur action et n'est pas sans évoquer à certains égards une des dimensions des incendies de voitures d'aujourd'hui).

     

On le voit, le détour historique est instructif. Il ne signifie pas, bien sûr, que l'histoire est une longue ligne droite au cours de laquelle rien ne change jamais. L'histoire est sans doute plutôt cyclique. Par ailleurs, il y a toujours des nouveautés. Ni les "Apaches" ni les "Blousons noirs" ne connaissaient les drogues. De plus, ils avaient la peau bien blanche, ne se sentaient pas victimes d'un complot de la société ourdi contre eux et n'entraient qu'exceptionnellement dans des rapports de force collectifs et violents avec la police. Cela étant, il est clair que la plupart des actes de délinquance juvénile que l'on constate aujourd'hui et que l'on dit en augmentation (sans toujours pouvoir le prouver) ne sont nullement "nouveaux" dans l'histoire de la société française. Il faut donc résister ici à l'amnésie collective dans laquelle nous entraîne à la fois le sensationnalisme des médias et l'électoralisme des hommes politiques. D'autant que ce catastrophisme ambiant amène forcément tôt ou tard à remettre en question tout l'édifice du traitement de la délinquance juvénile. Le discours sur "les jeunes ultra-violents qui font des choses qu'on a jamais vues" s'accompagne en effet presque toujours du discours sur "la prévention qui a échoué et le besoin de passer maintenant à autre chose", c'est-à-dire à la prison.

Laurent Mucchielli, sociologue

Pour en savoir plus

Copfermann E., La génération des blousons noirs, Paris, Maspéro, 1962 (ouvrage bientôt réédité aux éditions La Découverte).

Esterle-Hedibel M., La bande, le risque et l'accident, Paris, L'Harmattan, 1997.

Kalifa D., L'encre et le sang. Récits de crimes et société à la Belle Époque, Fayard, 1995.

Mauger G., Fossé-Poliak C., 1983, Les loubards, Actes de la recherche en sciences sociales, n°50.

Mucchielli L., Violences et insécurité. Fantasmes et réalités dans le débat français, Paris, La Découverte, 2002.

Robert Ph., Lascoumes P., Les bandes d'adolescents. Une théorie de la ségrégation, Paris, Éditions Ouvrières, 1974.

Perrot M., Les "Apaches", premières bandes de jeunes, repris in Les ombres de l'histoire, Paris, Flammarion, 2001.

Tétard F., Le phénomène "blouson noir" en France, fin des années 1950-début des années 1960, in Collectif Révolte et société, Paris, Publications de La Sorbonne, 1989.

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